LABBE LACORDAIRE
non un seul prédicateur, mais sept, pris dans l'élite de son clergé, lesquels se partageraient les dimanches de carême, dans la chaire de Notre-Dame, par des prédications conformes au désir exprimé. C'était la réponse d'un homme de 180i répondant à des jeunes hommes de 183i. On lui demandait Lacordaire, il offrait la monnaie de M'.' Frayssinous.
« Pendant que la conversation se continuait sur ce sujet délicat, les délégués présentant respectueusement leurs objections, le prélat persistant dans son dessein, la porte du salon s'ouvrit, et M. de Lamennais parut. Monseigneur courut au-devant de lui, l'embrassa, le prit par la main, et, se tournant vers ces jeunes gens : « Voilà, Messieurs, l'homme qu'il vous faudrait. Si sa voix lui permettait de se faire entendre à Notre-Dame, les grandes portes de la métropole seraient trop petites pour recevoir les foules qu'attirerait son nom ! » Sur quoi — c'est Lamache qui le raconte dans une lettre, — sur quoi, je vois encore Lamennais, levant ses grands yeux chargés d'une indicible et amère tristesse : « Ah ! moi, Monseigneur, ma carrière est finie. »
Elle l'était bien, en effet ; car (ce qu'on ignorait) à cette heure, les Paroles cVun Croyant étaient imprimées, et à la veille de paraître. Les trois jeunes gens se levèrent et prirent congé du prélat.
Le lendemain, le récit de l'entrevue parut dans V Univers par suite d'une indiscrétion, dont Ozanam etLallier, qui la déploraient, crurent devoir aller s'excuser auprès de l'Archevêque. M'^'" de Quelen les reçut comme la veille ; et, en témoignage de l'empressement qu'il mettait à les satisfaire, il leur dit qu'il avait mandé aussitôt les prédicateurs désignés, lesquels étaient à conférer dans le salon voisin, où il allait les
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mettre en rapport avec eux. Ce qu'il fit, les laissant auprès de ces sept personnages desquels les plus connus étaient l'abbé Dupanloup et Fabbé Pétetot. Les autres étaient MM. Fraysse, Dassance, Thibaut, James, Annat. La conversation s'engagea, réservée d'abord, animée bientôt, avec trois d'entre eux, dans la meilleure intention de s'entendre, et avec l'illusion qu'on allait y parvenir. En réalité, il n'en fut rien. L'ardente conviction dOzanam poussa très loin l'assaut, sans pouvoir enlever ni entamer la formidable position. On se sépara en somme sans s'être compris. Rentré chez lui, Ozanam rédigea pour l'Archevêque un petit mémoire qui complétait sa parole : c'était sa dernière cartouche. Elle fut brûlée en pure perle. La station des sept s'ouvrit à Notre- Dame, le 16 février 18oi. Elle eut peu de succès. .C'était vers la chapelle du Collège Stanislas, autour de l'abbé Lacordaire, que se pressait la jeunesse.
C'est dans ces mômes jours que Lacordaire reçut d'Ozanam cette première visite de laquelle il écrit, 185i : « Il me faut traverser bien des années pour retrouver l'heure où je vis Ozanam pour la première fois. Je n'avais pas encore inauguré l'enseignement qui me donna des disciples et des amis. J'errais au dedans de moi dans des incertitudes douloureuses. C'est à cette heure-là qu'Ozanam vint à moi. comme l'avant-garde de la jeunesse qui devait, en entourant ma chaire, me relever de mes aftMctions... C'était dans l'hiver qui liait 1833 à 183i. Il devait avoir vingt ans. Il n'avait pas la beauté de la jeunesse. Pâle comme les Lyonnais, d'une taille médiocre et sans élégance, sa physionomie jetait des éclairs par les yeux, et gardait néanmoins dans le reste une expression de douceur. Il portait sur un front, qui ne
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manquait pas de noblesse, une chevelure noire, épaisse et long-ue, qui lui donnait cet air un peu sauvage que les Latins rendaient par le mot d'mcomptus... Que me voulait-il donc? Ozanam venait à moi parce qu'il était chrétien et parce que j'étais un ministre de sa foi. Mais il y venait aussi, peutêtre, par la sympathie qui se liait, dans son esprit, à tout ce qu'il avait de plus cher au monde, sa foi, sa patrie, le service du bien, l'avenir du christianisme et l'avenir de la vérité. Le jeune homme n'était entré la veille à Paris que pour y rencontrer les ruines amoncelées par une impiété qui se couvrait de l'image généreuse de la liberté. Le fragile édifice (ha Congrégation) qui abritait quelques âmes échappées par hasard ne subsistait plus; la Révolution de 1830 l'avait heurté du pied ; et Ozanam arrivait pur, sincère, ardent, au milieu d'un abîme vide et muet.
« Il ne se doutait pas que la Providence l'envoyait pour le combler. Il devait être, au lendemain de la défaite, l'un des premiers qui, au nom de Jésus-Christ, parviendrait à la sainte puissance d'une popularité sans tache. Pour nous, qui avons été de l'une et de lautre époque, qui avons vu le mépris et qui avons vu riionneur, nos yeux se mouillent en y pensant de larmes involontaires, et nous tombons en actions de grâces devant Celui qui est inénarrable dans ses dons. »
Comment dire maintenant que les conférences du collège Stanislas furent suspendues; et que, quand Lacordaire demanda à les reprendre, on y mit des conditions que sa dignité et sa liberté lui défendaient d'accepter? On l'avait dénoncé auprès du gouvernement " comme un républicain fanatique, capable de bouleverser l'esprit d'une partie de la jeunesse ».
Il le fut aussi auprès de l'archevêque comme un prédicateur de nouveautés dan^sereuses. Lacordaire se retira et se tut.
Nul ne fut plus douloureusement atteint par le contre-coup que le jeune chrétien qui fondait sur cette parole tant de hautes espérances. Mais nul aussi ne sut comme lui élever son espérance et sa foi audessus de sa douleur. La plainte qui s'exhale de ce cœur d'apôtre est un acte admirable de compassion pour ses frères et d'adoration généreuse et soumise à cette main de Dieu qui va demeurer son unique mais tout-puissant appui. Il écrit à M. Velay :
« Nous n'entendrons donc plus M. Lacordaire; c'est une grande douleur à nous qui avions besoin du pain de la parole, et qui nous étions accoutumés à la nourriture excellente et forte, d'en être privés tout à coup, sans que rien la remplace. Ce nous est un chagrin plus grand encore de voir ceux de nos frères égarés qui avaient repris le chemin de la vérité s'en retourner à leurs erreurs, secouant la tête et haussant les épaules.
(( Peut-être le Ciel veut-il ce silence, cette abstention des catholiques, comme un sacrifice de plus. Peutêtre avions-nous trop tôt levé le front. Nous mettions notre orgueil dans la parole d'un homme; et Dieu a mis sa main sur la bouche de cet homme, afin que nous apprenions à être chrétiens sans lui, afin que nous tâchions de nous passer de tout, hormis de la foi et de la vertu. » Cette demi-page est toute d'or.
Ozanam sut attendre, mais sans pour cela consigner au fourreau l'arme de la défense religieuse. Exactement deux mois après, la même jeunesse catholique, les mêmes protestataires contre l'enseignement philosophique de la Sorbonne, les mêmes
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signataires de la pétition pour linstitution des conl'érences de Notre-Dame, se retrouvaient debout pour la • défense de la liberté et de la vérité religieuse, à rencontre des agresseurs de la naissante université catholique de Louvain.
Ozanam l'annonçait ainsi à un ami : « Il faut, mon cher ami, que je vous tire une vingtaine de sous et votre signature pour lafTaire que voici : Vous savez sans doute que les évêques de Belgique ont fondé une université catholique. Comme une telle institution devait trouver un urand succès dans un pays aussi catholique que la Belgique, l'impiété s'est émue ; quelques bandes d'étudiants de l'université ofticielle de Louvain ont vociféré des injures sous les fenêtres de deuxévèques; et ils ont joint à cela dos invectives dans un journal. Nous avons cru devoir répondre, au nom de la jeunesse catholique de l'Université de France, et nous avons rédigé une protestation qui a été insérée dans la Gazette de France, l'Univers religieux et trois journaux belges. Tous nos amis communs ont signé et souscrit... »
Ozanam avait écrit la protestation, 15 avril 183i. Elle disait d'abord : <( Lépiscopat belge a fondé une université libre et catholique. — Université catholique : cette nouvelle devait être un sujet de joie pour l'Église, heureuse de voir s'élever dans son sein un monument de plus de l'immortelle aUiance de la science et de la foi ; un démenti de plus à ceux qui s'en vont annonçant la mort prochaine du christianisme. — Université libre : ce devait être aussi un sujet d'orgueil pour tous les amis de la nationalité belge, fiers de voir fonder, sur un sol si longtemps asservi, une institution vierge de toute protection étrangère, vierge de toute intervention gouverne-
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mentale, digue d'un peuple véritablement ami des lumières et de la liberté. »
Ozanam en venait alors aux vociférations ignobles, aux injures de carrefour, proférées par des étudiants indignes de leur époque et de leur pays, tristes demeurants de l'impiété du xviii^ siècle. A la jeunesse studieuse de l'Université de Paris, il disait que, solidaire des actes d'hommes de même âge, parlant la même langue, livrée aux mêmes études, elle ne pouvait se désintéresser de leurs faits et gestes. « Nous protestons même, ajoute-t-il, au nom de ceux qui, n'ayant pas nos croyances, veulent le développement libre de tous les grands desseins, de toutes les intentions généreuses, de toutes les œuvres utiles. »
Certes, Ozanam n'oublie pas qu'il est lui-même l'élève de l'Université de l'État, non plus que ses amis. « Mais, dit-il, nous sommes premièrement les fils de l'Église ; et, sans être ingrats envers r^//>2« Mater, nous envions aujourd'hui à nos frères de Belgique le bonheur de recevoir le pain de la science de la même main qui leur distribue le pain de la parole sainte, sans avoir à faire deux parts dans l'enseignement de leurs maîtres : celle de l'erreur et de la vérité. » Tel est son acte de foi.
Enfin, il « espère qu'un jour la France, elle aussi, jouira du même bienfait ». En attendant, en témoignage de leur fraternelle affection, lui et ses amis souscrivent quelques actions de l'œuvre. « Ce nom « d'action » est un grand mot ; mais il n'a rien d'effrayant pour la bourse môme d'un étudiant, puisque chaque action étant de un finnc, il n'en est pas un seul qui ne puisse devenir actionnaire, sans faire à son capital une brèche trop large. »
Aujourd'hui, soixante-seize ans après, l'Université
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catholique de Louvain compte 2.000 étudiants. VA la France compte cinq universités catholiques. Le vœu d'Ozanam est exaucé.
L'année suivante, 1835, 8 mars, Lacordaire prenait possession de la chaire de Notre-Dame, pour la plus grande gloire de Dieu. Quel concours Ozanam étudiant puis professeur apporta à cette magistrale parole? Nous le dirons à son heure.
Il était temps que la vérité rencontrât cette compensation dans un organe dig'ne d'elle. Vers le même temps, une lettre d'Ozanam annonçait que Lamennais venait de livrer aux vents irrités les Paroles d'un Croyant. « Il n'est bruit que de cette publication, écrit-il douloureusement. M. Lacordaire la juge sévèrement, et il s'attend à une rébellion déclarée dans un prochain ouvrage. Les disciples intimes du grand écrivain, MM. Gerbet, de Coux, Montalembert, rompent avec lui définitivement; de sorte que le voilà tout seul : que Dieu ait pitié de lui ! »
« Adieu, mon bon ami, aimons-nous les uns les autres. Voici de grandes fêtes qui approchent : retrouvons-nous au moins devant Dieu, puisque nous ne pouvons nous retrouver unis devant les hommes. Ne pouvant causer ensemble, prions l'un pour l'autre : cela vaudra mieux encore ! »
1. Cf. Lettres d'Ozanam, t. I, année 1832-1833, de p. 52 à p. 72. Le cours de Jouffroy, p. 53 et 5"5. Pétition à M;?' de Quelen, p. 98. Souscription pour Louvain, p. 109. Conférencesde l'abbé Gerbet, p. 53.
Les amis. Laitier, notice; Semaine retig.de Sens 1857. Et M™' 0'- Meara : Fred. Ozanam, p. 29. — .V. de Goy, Vie d'Adolphe Baudon, p. XVIII. — Paul Lamache, par M. P. Allard, vol. in-12, ch. ii, p. 17 et 19. Lecoft're, 1893. — Voir, par Laliier : Les origines de la Société de S. V. P. Manuel, p, 18i.