LE DROIT OU LES LETTIŒS
de iiiOEL droit. Je me fais une loi d'y travailler au moins sept à huit heures par jour, le dimanche excepté. Ce sera faire plus que le grand nombre, et assez pour le devoir. .J'ai commencé à suivre cinq cours. Hier, notre Conférence d'avocats s'est ouverte, et j'ai plaidé une question difficile pour un début. Sans doute, et je me le dis souvent, c'est folie à moi, chétif et lourdaud, de vouloir écrire d'autres choses que des choses du Code, et de nourrir d'autres pensées que celles de la chicane. Mais ma nature jirotcste et me dit le contraire. Puis, Dieu merci, je ne dois pas être avoué, mais avocat, et partant orateur. Il faut donc que je cultive les lettres, mères de l'éloquence. )'
De cette fidélité à ses résolutions et promesses, le jeune juriste venait de fournir un gage. Il confiée sa mère que, le samedi précédent, deux messieursétaient venus lui proposer 2.000 francs s'il voulait consacrer trois ou quatre heures par jour à collaborer à leur journal. « Vous pensez bien que j'ai refusé. Le droit ne me laisse pas quatre heures libres pour un travail étranger. Et si je les avais, ajoute-t-il fièrement, je ne les emploierais pas à l'abrutissante besogne du journalisme. Mais du moins, j'ai ressenti quelque joie à reconnaître que, si jamais les temps étaient mauvais, je pourrais vous décharger par mon travail de tous les sacrifices que vous vous imposez pour moi... r
Le lendemain avec un ami, 7 janvier 183V, la question de la carrière se pose absolument, douloureusement, et elle devra se trancher carrément. « J'éprouve en«ce moment une des peines peut-être les plus grandes de ma vie. C'est l'incertitude de ma vocation. J'avais pu croire autrefois que je pourrais mener de front la vie d'avocat et celle de savant et
de publiciste. Aujourcrimi que j'approche du terme de mes études de droit, je sens que le choix s'impose entre les deux voies. Il faudra mettre la main dans l'urne : en tirerai-je noir ou blanc? »
Si la vocation se reconnaît à ces deux marques et requiert ces deu^ conditions : l'aptitude et l'attrait, celle d'Ozanam ne pouvait être douteuse : il était appelé à l'apostolat des lettres, par la plume et l'ensei.S'uement.
p]n outre de ces signes, cette vocation littéraire se manifestait éclatante au dehors, par un témoignage public et une poussée d'opinion, qui ajoutaient à l'attrait intérieur la force de l'entrainement. « De toutes parts, dit la même lettre, on me sollicite; on me met en avant, on me pousse dans une carrière étrangère à mes études juridiques. Parce que Dieu et l'éducation m'ont doué de quelque étendue d'idées, de quelque largeur de tolérance, on veut faire de moi une sorte de chef de la jeunesse catholique de ce pays. Nombre de jeunes gens, pleins de mérite, m'accordent une estime dont je me sens très indigne, et les hommes d'un âge mûr me font des avances. Il faut que je sois à la tète de toutes les démarches, et que je porte le poids de toutes les difficultés. Impossible qu'il y ait une réunion, une conférence d'œuvres ou de littérature, sans que je la préside; cinq ou six recueils, des journaux, me demandent des articles », etc.
C'est une flatterie dangereuse, il le sent et s'en défie : « Je ne dis pas tout cela par amour-propre ; je sens si bien ma faiblesse! Et, au contraire, je souffre d'incroyables tourments quand je sens que toutes ces fumées me montent à la tête, m'enivrent, et peuvent me faire manquer ce qui jusqu'à présent