DANTE AU VATICAN
il me semble que je dois y retourner prendre ce quelque chose qui est resté. »
Une de ces choses entrevues par lui, mais non encore expliquées, est la grande place qu'occupait dans la mémoire, non seulement de la patrie italienne, mais de l'Église mêmr, ce Dante dont il a vu la tête, couronnée de laurier par le pinceau de Raphaël, émerger du sein de l'assemblée «les pontifes et des docteurs, dans son célèbre tableau de la Dispute du Sai?it-Sacrement .
« Lorsque, écrit-il, réalisant un pèlerinage souvent rêvé, on est allé visiter Rome, et qu'on a monté, avec le frémissement d'une curiosité pieuse, le grand escalier du Vatican, après avoir parcouru les merveilles de tous les âges et de tous les pays du monde, réunies dans l'hospitalité de cette magnifique demeure, on arrive en un lieu qui peut être appelé le sanctuaire de l'art chrétien : ce sont les Chambres de Raphaël.
« Le peintre y retraça, dans une série de fresques historiques et symboliques, les grandeurs et les bienfaits du catholicisme. Parmi ces fresques, il en est une où l'œil se suspend avec plus d'amour, soit à cause de la magnificence du sujet, soit à cause du bonheur de l'exécution. Le Saint Sacrement y est représenté sur un autel, élevé entre le ciel et la terre. Le ciel qui s'ouvre laisse voir dans ses splendeurs la Trinité divine, les anges et les saints; tandis que la terre est couronnée d'une nombreuse assemblée de pontifes et de docteurs. Au milieu de l'un des groupes, on distingue une figure remarquable par l'originalité de son caractère, la tête ceinte, non dune tiare et d'une mitre, mais dune guirlande de laurier. Et, si l'on recueille ses souvenirs, sous ces traits
puissants et graves, on reconnaît Dante Alighieri.
« Alors on se demande de quel droit l'image du poète a été introduite parmi celles des vénérables témoins et défenseurs de la foi en ce divin Mystère, peinte sous l'œil des papes, et dans la cidatelle même de l'orthodoxie ? »
Cette question, une fois soulevée dans l'esprit d'Ozanam, ne lui laissa plus de repos, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé sa réponse explicite dans la vie et les œuvres du grand Florentin. Dante et lui faisaient alliance ce jour-là.
Une étude littéraire, philosophique, historique, qui plongerait l'écrivain en plein moyen âge, avec ses croyances, ses saints, ses institutions, ses mœurs, sa poésie, ses arts, n'était pas pour déplaire à unjeune et passionné disciple de cette école archaïque de 1830 qui, avec Montalembert, Rio, Overbeck, Victor Hugo, en ressuscitait partout les monuments oubliés ou méprisés, ou même mutilés. Du moyen âge, Ozanam écrivait poétiquement à .Janmot que « ces temps lointains lui faisaient l'effet de ces îles enchantées dont parlent les poètes, où l'on cueille des fruits et où l'on se désaltère à des fleuves qui font oublier la patrie, captivé qu'on se sent par le charme des faits, des légendes, des traditions, et retenu par l'opulente richesse des monuments.
« Pour moi, ajoute-il, je sais que mes études sur Dante m'ont fait éprouver quelque chose de pareil à mon voyage de Rome. Cette servitude douce et volontaire qui enchaîne l'âme parmi les ruines, la fait se complaire aussi au milieu des souvenirs. Et que sont des souvenirs, sinon d'autres ruines plus tristes, et en même temps plus attachantes, que celles que le lierre et la mousse recouvrent? Et n'est-il pas
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aussi pieux de s'arrêter aux léiiondes et aux traditions de nos pères, que de s'asseoir sur les débris des aqueducs et des temples dont l'antiquité a semé le sol? »
Ce n'était là encore que l'attrait intellectuel. Plus grand était pour Ozanam l'intérêt religieux d une étude qui allait lui offrir une large et belle matière à l'exposition doctrinale et historique de l'action de l'Église catholique à travers les Ages obscurs qu'il se proposait d'éclairer de la vraie lumière. C'est ce qui le décida tout d'abord, comme il l'écrivait à Janmot dès novembre 1836 : « Je crois t'avoir déjà dit que l'une de mes thèses est sur la philosophie de Dante. Cela m'a conduit à une longue élude de ce poète. J'étudie aussi son époque; et, m'ellorçant de creuser un peu dans quelques-unes des questions obscures qui s'y rencontrent, je ne puis me lasser d'admirer l'action des papes au moyen âge. » Voilà pour l'histoire.
Mais, dans le poème de Dante, ce qu'il y avait de moins observé jusqu'alors, c'était sa philosophie. Et, dans le moyen âge, ce qu'il a de plus négligé, dédaigné et conséquemment ignoré, même des catholiques, c'est cette philosophie scolastique tenue pour abstruse, abstraite, aride, vide, et d'une subtilité ({ui touche à la puérilité. Or cette philosophie, la voici chez Dante déployée dans toute sa largeur et hauteur : vaste système d'idées embrassant dans son sein toutes les connaissances soit divines, soit humaines; philosophie aboutissant à la théologie; sagesse de la nature appelant la sagesse de la grâce et la sagesse de la gloire; chaîne serrée et sublime allant de la terre au ciel et reliant le temps à l'éternité.
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Telle est sa grandeur, telle aussi sa splendeur chez Dante. Là le système immense s'est épanoui en un poème. L'idée s'est manifestée sous des symboles, incarnée dans de vivantes personnalités. La pensée s'est revêtue des plus riches couleurs de la nature créée, reflet de la nature incréée. Et nous voici en présence de la chose la plus rare : une philosophie poétique et populaire et une poésie philosophique et savante; une philosophie ailée et une poésie armée. Elle s'exprimera chez Dante, dans la langue la plus mélodieuse de l'Europe, laquelle est aussi l'idiome populaire que comprennent les femmes et les enfants; ses lerons sont des chants. Dégagée des formules des écoles, elle aime, chez Dante, à se mêler aux plus doux mystères du cœur, aux plus bruyantes luttes de la place publique. Ainsi présentée par son chantre, elle nous reconciliera avec ceux qui en furent les maîtres : et les noms d'Albert le Grand, de Thomas d'Aquin. de saint Bonaventure, redeviendront de beaux noms.
« Alors il faudra bien confesser, conclut Ozanam, que l'on savait déjà l'art de penser, d ins ce temps où l'on savait encore croire et prier. Nous rendrons hommag-e à celle belle adolescence de l'humanité chrétienne, vers laquelle, ennosjours de son orageuse virilité, nous avons besoin de reporter nos regards.
« Enfin, dit-il, un autre sentiment nous a soutenu pendant que nous avons recueilli les faits et les idées qu'on va lire : celui de la piété filiale. C'étaient pour nous quelques fleurs de plus à rr^pnndre sur les tombes de nos pères, qui furent bons et grands; quelques grains d'encens de plus a otfrir sur les autels de Celui qui les fit bons et grands pour ses desseins. »