LA VIE DE DANTE
« Celle-ci n'est point une femme, mais un des plus beaux anges du ciel. »
Plus tard. — c'est la seconde phase de cette vie, la mauvaise, — Dante, surtout durant les années de son exil, n'ayant plus la tutelle de la présence de Béatrix, tombe dans le vice et s'y j^longe. Il l'a confessé dans son poème. Arrivé au sommet du Purgatoire, il se représente abattu, confondu, contrit, devant cette Béatrix qui se fait reconnaître, et à laquelle, de ce lieu haut, il fait dire de lui, en présence de l'assemblée des anges et des samts : « Cet homme tomba si bas, que déjà tous les moyens de salut étaient impuissants, excepté de lui faire voir le peuple des damnés. Et voilà pour(pioi je suis venue à lui jusqu'à la porte des morts, avec mes prières et mes pleurs. » Pendant qu'elle parle ainsi, le grand accusé se représente « humilié, pleurant, la tête basse, tel qu'un petit enfant qu'on. châtie, et qui reconnaît ses lorts. ))
C'était peu. Au grand jubilé de la fin du siècle dont il a dépeint les splendeurs, Dante se rendit à Rome; et là. agenouillé sous la toute-puissance de la main qui ouvre ou ferme le royaume des cieux, il reçut i^ieusement l'absolution de ses fautes. Il se comptait à décrire un par un, dans son poème, les actes ou parties de ce sacrement de la pénitence, comme autant de degrés qu'il a montés tour à tour. La Dame du ciel lui avait dit : « Allez, la porte est là : Andante là, quivi è la porta! » C'était la porte du pardon. Béatrix ne quittera plus Dante qu'elle ne l'ait introduit dans le paradis.
C'est là qu'aboutit, dans le poème, le triple pèlerinage d'outre-tombe. C'est dans la pénitence et la grâce de Dieu que Dante termina son orageuse exis-
tence, demandant, près d'expirer, à revêtir la coule des Frères Mineurs de Havenne.
Qu'est-ce donc, au fond, que ce poème dans sa raison d'être, sa trame, et tout le dessein de l'auteur? Le poème de l'expiation et de la Rédemption.
C'est parce qu'il en est ainsi que l'apôtre Ta aimé, qu'il en a fait le sujet de sa thèse d'abord, de son enseignement ensuite; et il est certain qu'en effet personne n'a plus que lui contribué à tirer Dante de l'oubli et du dédain où l'avaient laissé, en France, les trois siècles précédents. Il faut bien reconnaître aussi que ce poème étrange présente tant d'obscurités mêlées à de sublimes beautés, qu'il ne faut pas s'étonner des dédains ou antipathies qu'il a subies longtemps, en particulier de la part du goût français. C'est le caractère de l'art au moyen âge d'être simultanément enfantin et sublime; et il en est delà Divine Cot)îédie comme des portiques etdu pourtour de ces cathédrales, où se mêlent aux figures inspirées et auréolées des anges et des saints les monstruosités et les brutales grossièretés des chapiteaux ou des gargouilles.
D'autre part, Ozanam n'a-t-il pas exagéré le rôle du symbolisme dans son interprétation du grand œuvre dantesque? Puis s'il est vrai, très vrai, que Dante a su mettre dans une belle lumière la philosophie chrétienne qui fut celle de son siècle, est-ce une raison pour faire de lui un rival de Platon et d'Aristote et un précurseur de Bacon, de Descartes et de Leibnitz? Dante avait-il vu, ou même entrevu tout cela? s'est-on demandé. Et le jeune philosophe ne prêtaitil pas à son héros l'étendue des connaissances et la largeur d'esprit dont le ciel l'avait doué lui-même?
Dans l'ordre politique. Ozanam découvre dans le
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fier patriote florentin an tenant et un [)rophètc de la démocratie. Ne ccde-t-il pas encela aux tendances et préoccupations personnelles de sou propre esprit? Quoi qu'il en soit, ([u'on n'aille pas confondre la démocratie guelfe et catholi([ue de Dante avec la démocratie des « sans Dieu, ni maître », de nos jours. Ozanani vient protester ici avec sa plus élocpiente énergie : « Dante, lui, ne divinisa pas l'humanité, en la représentant suffisante à soi-même, sans autre lumière que sa raison, sans autre règle que son vouloir. Une l'enferma pas dans le cercle vicieux de ses destinées terrestres. Il ne plaça l'humanité ni si haut ni si bas. Il vit qu'elle n'est point tout entière dans ce monde, et il lui donne rendez-vous dans l'autre, où il attend les générations avec la balance du jugement dernier. Appuyésur la vérité qu'elles durent croire, et sur la justicequ'ellesdurent servir, il pèse leurs œuvres au poids de l'éternité. Il leur montre à droite et à gauche la place que leur ont faite leurs vertus ou leure crimes; et la multitude, à sa voix, se divise et s'écoule par la porte des enfers ou par les chemins des cieux. Ainsi, avec la pensée des destinées éternelles, la moralité rentre dans l'histoire; l'humanité, humiliée sous la loi de la mort, se relève par la loi du devoir; et, si on lui refuse les honneurs d'une orgueilleuse apothéose, on la sauve aussi de l'opprobre d'un fatalisme brutal. >
Une grave question se posait, laquelle Ozanam ne pouvait laisser sans réponse. Ce Dante, qu'il nous représente comme un des fidèles organes de l'orthodoxie catholique romaine, n'aurait-il pas été, au contraire, par ses invectives contre Rome et les papes de son temps, un des précurseurs et promoteurs de la Réforme? C'était l'imputation de la critique
protestante. Dans un chapitre de sa thèse sur Vorthodoxie de Dante, Ozanam venge victorieusement le poète de la vaine prétention de ceux qui s'empressaient trop de saluer en lui un ancêtre. Il ne dissimule pas les emportements aveugles de l'exilé contre ceux qu'il croit être les ennemis de sa patrie. Mais de son orthodoxie, quand même, il prend à témoin toute la vie de l'homme, toutes les pages du poète qu'il vient de citer mille fois. Puis il dit : « S'il est vrai que Dante ait poursuivi de ses invectives la cour romaine et les souverains pontifes, versant l'injure sur la tête de ceux dont il eût dû baiser les pieds; si, par entraînement de parti, il répéta contre les papes les calomnies des révoltés, s'il apprécia mal la piété de saint Célestin, le zèle impétueux de Boniface VIII, la science de Jean XXII, ce fut imprudence et colère, ce fut erreur et faute, ce ne fut pas hérésie. Ce même Boniface VIII qu'il a immolé à ses vengeances de poète, vient-il à tomber, victime auguste, aux mains des séides de Philippe le Bel, Dante ne voit plus en lui que le vicaire et l'image du Christ une seconde fois crucifié. S'il stigmatise durement le péché dans la personne d'un homme, il s'incline avec respect sous la puissance du grand-prêtre. Pour lui, le pape est toujours Pierre tenant en mains les clés du royaume des cieux; et le Saint-Siège romain, le fondement sur lequel Dieu fait reposer les destinées du monde. La papauté est une monarchie de droit divin, à laquelle l'autre monarchie doit un respect filial. La véritable Bome, dit le poète, est celle dont le Christ est romain : Quella Roma, onde Cristo è romano. Celte Église romaine, épouse, interprète, secrétaire de Jésus-Christ, est incapable de mensonsre et d'erreur. Dante lui reconnaît la sou-
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veraineté des consciences ; il décrit avec complaisance l'économie du sacrement de pénitence ; il ne doute ni de la valeur de l'excommunication, ni de la légitimité des indulgences, ni du mérite de œuvres satisfactoires. Il ne se lasse point de recommander aux suU'raiies des vivants les ùuics soufl'rantes; il met sa confiance dans l'intercession de la Vierge Marie et des saints. Les ordres religieux sont célébrés par lui dans cet incomparable saint François d'Assise : « Assise où naquit un soleil pour éclairer le monde, comme l'autre soleil semble naître quelquefois des bouches du Ganse. » Tel aussi saint Dominique, ce défenseur officiel de l'orthodoxie, qu'il nomme ■ l'amant jaloux de la foi chrélienne, plein de douceur pour ses disciples, redoutable à ses ennemis... »
Dante raconte comment sur leseuildu Paradis, avant de l'y admettre, saint Pierre lui fit passer un examen en règle sur les fondements et les principaux articles de la foi ; et il déclare que le Prince des apôtres eut de ses réponses un tel contentement, qu'il l'embrassa trois fois.
Enfin celui dont le protestantisme voudrait faire un hérétique, laissa à la postérité, comme legs testamentaire, un hymne à la Vierge où il offrait les larmes de son cœur comme rançon des mauvais jours qu'il avait vécus : 0 madré diviiHute, tu Jel ciel donna (' del mondo superna, etc. C'est un des plus beaux hommages que la Mère de Dieu ait reçu de ses fidèles.
La thèse d'Ozanam fut engendrée et nourrie dans la douleur. A Paris, il lui avait fallu lui frayer un passage à travers les épines de ses études de droit, et la défendre contre l'assiégement perpétuel des réunions, des haranguas, des visites et des journaux. De retour
à Lyon, il avait espéré trouvera son foyer la paix avec des loisirs. Même il s'était flatté que la province. sauvegarderait mieux à sa pensée et à son style son cachet propre et personnel que ne ferait la promiscuité littéraire de Paris. Il écrit de Lyon : « Je crois que, pour qui serait plus fort de conslitution intellectuelle, mieux fourni d'études antérieures, ce labeur solitaire aurait son avantage: il conserverait une originalité qui se perd dans l'espèce de contagion de style où l'on est exposé à Paris... L'esprit se polit mieux parmi vous, Parisiens, mais c'est à la condition de s'user. »
D'autre part si Lyon était la solitude recueillie, c'était en même temps l'absence de documents et de renseignements : « La bibliothèque municipale est pauvre de littérature étrangère! De conseillers, je n'ai que mon vieux et fidèle maître de philosophie, M. l'abbé Noirot. » Et puis sa mère malade, les affaires de la famille, la poursuite de sa candidature à la chaire de droit, et les études préparatoires à cet enseignement hypothétique et éventuel... Alors pour- <|Uoi Dante, cette thèse, ce doctorat, ces lettres ? « Plusieurs fois, je me suis demandé si je tiens par autre chose que par l'amour-propre à cette plume ingrate, que peut-être je ferais mieux de briser. » Mais non : c'était un outil utile au service de Dieu.
Le 17 mai, c'en était fait. Dante était expédié vers cette Sorbonne où Lallier était prié de l'introduire auprès de M. Le Clerc, « bien que la Sorbonne ne fût pas un lieu étranger pour le vieux poète, disait l'auteur à son ami. Il est constant qu'en son vivant, vers l'an de grâce 1230, Dante alla passer quelque temps à Paris; il assistait même aux leçons d'un nommé Sigier — le Cousin d'alors — dans la rue du Fouarrc. Mais il m'est
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avis que la capitale a cliangé quelque peu, depuis ce temps-là; que d'ailleurs le poète est devenu fort vieux, et verrait malaisément à s'y conduire, .\joutez que la Sorbonne d'à présent ressend>le peu à celle de saint Louis; et que Dante courrait risque de se présenter gauchement, s'il était seul, à la porte de M. Leclerc, qui n'est pas un saint Thomas d'Aquin ».
Il n'était que trop vrai. Mais, du moins, M. le doyen aimait-il Dante, pour cette raison que Dante lui était redevable d'une notice sur son maître Sigier, Sigieri, insérée au tome XXI de V Histoire littéraire de France. Il s'éprit donc pour cette thèse où il était nommé; et, avec une particulière bienveillance, il suggéra à Ozanam des améliorations, qui nécessairement entraînaient un délai. Ce ne devait pas être le dernier.
Pour sa mère et pour lui Ozanam avait loué, dans l'été de 1838, « une délicieuse petite maison à lile Barbe ». C'est là qu'il faut nous le représenter soutenant de son bras sa mère chancelante et presque aveugle, dans de courtes promenades et de longues séances au bord de la Saône, tandis que sa pensée s'en allait avec Dante, de Virgile à Béatrix, et des cercles de VInferno aux visions de la rose vivante des élus du Paradis. Il y conviait ses amis, il y appelait Lallier avec insistance. « x\ votre retour de Rouen, laissez-vous descendre le long de cette belle Saône jusqu'à cette île Barbe que je vous ai montrée. Là. dans une petite maison que nous avons louée, il y aurait assez de place pour vous bien recevoir, comme il y a dans toute ma famille assez d'amitié pour se réjouir longtemps de votre venue. Vous savez qu'un peu plus loin, là où cette même rivière va perdre sa couleur et son nom, une autre hospitalité, non moins ancienne, vous attendrait. Ainsi
balancé au doux courant des eaux, entre nos demeures et nos atrections, salué par d'autres qui vous aiment ici, accueilli dans nos Conférences par ceux mêmes qui ne vous connaissent pas, vous passeriez parmi nous quelques jours; et je vous reconduirais ensuite, heureux de prolonger notre rapprochement jusque dans cette capitale qui vous a fasciné et qui vous retient, en dépit de nos désirs. »
Ce n'était pas seulement pour le plaisir de l'amitié qu'Ozanam appelait son ami près de lui, mais encore et beaucoup dans l'intérêt de la charité pour leur œuvre commune de Saint- Vincent de Paul. Ces deux Conférences de Lyon qu'il voulait présenter à Lallier, nous sont déjà connues : nous en reparlerons encore. .. La seule histoire complète et fidèle d'Ozanam, si cela était possible, serait celle où les mêmes pages montreraient le même homme faisant marcher en même temps sa vie de science et de charité, de docteur et d'apôtre, de fils et d'ami, par ces mêmes sentiers arrosés de sueurs et de larmes qui y sont les traces laissées par le Dieu de la croix.
Ce fut le 7 janvier 1839, après plusieurs mois passés à Paris pour l'impression et la dernière correction de ses thèses, qu'Ozanam en fit la soutenance solennelle. Le sujet delà thèse latine était : « Defrequenti apiid veteres poetas heroum ad inferos descensu ; de la fréquente fiction de la descente des héros aux enfers chez les poètes de l'antiquité. » Elle était dédiée à son père ^ La thèse française avait pour titre : Delà Divine Comédie et de la Philosophie
1. Paris, chez Bailly, 1839. Avec la dédicace suivante : D. 0. M. — Et memorix xternœ — Patris amantissimi — Joannis Antonu Francisci Ozanain. — Chrisfiana fides. paupennn carUate pxiblicœ