‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 79 sur 235 · LE COURS DE DROIT COMMERCIAL LA VOCATION · texte numérisé non relu

LE COURS DE DROIT COMMERCIAL LA VOCATION

LE CLOITRE OU LE SIÈCLE? — LE PÈRE LACORDAIHE. — DROIT COMMERCIAL. — L'aGRÉGATION ÈS LETTRES.

Au lendemain de la mort de sa mère, nous voyons Ozanam comme étourdi de ce coup, chanceler dans ses projets, désorienté dans ses voies. Il reg-arde derrière lui. Depuis cinq ou six années, il n'a cessé de marcher de déceptions en déceptions; et aujourd'hui, c'est au moment où il vient de toucher enfin un but désiré, qu'il n'y trouve plus personne de ceux qui le lui faisaient désirable. Où Dieu le mène-t-il donc? Que veut-il de lui? C'est alors que se dresse devant lui, sublime, mais anxieuse et torturante, la cjuestion vitale de sa vocation : Dieu sera-t-il servi par moi dans le cloitre ou dans le siècle ? Entendons-le là-dessus dans ses lettres :

« Au moment de choisir un état, écrivait-il, voyant mes parents jeunes encore, j'avais accepté pour leur complaire la carrière du barreau. A peine

avais-je pris mes grades que mou pauvre père me manque et ne peut jouir du fruit de ses sacrifices. Je tente alors une nouvelle carrière pour répondre aux nécessités pécuniaires de ma mère que je ne puis quitter; et, lorsque après deux ans j'obtiens ma nomination, ma mère n'est plus là pour profiter de ce que j'ai fait pour elle. En vérité, ce double et sévère désappointement me consterne, renverse tous mes desseins, et me jette à l'égard de ma vocation dans des incertitudes douloureuses dont je n'aperçois pas le terme. « '

Dix mois devaient s'écouler encore entre sa nomination officielle à la chaire de droit commercial et l'ouverture du cours en décembre 18^59. Dans cet intervalle, des sollicitations etdes offres luiparvenaient de Paris. Montalembert l'eût voulu attacher à la rédaction de V Univers religieux, qui sombrait alors sur l'écueil de ses dettes. Ozanam abhorrait de s'enchainer à ce qu'il appelait « la glèbe du journalisme ». Montalembert insista : « Je vous en supplie, donnez-nous donc du moins quelques fragments de vos travaux, quelques éclats du monument que vous sculptez. Je vous demande ce service comme à un ami et à un frère d'armes sur la sympathie duquel je compte, comme vous devez compter sur moi. Adieu. Je laisse cette pensée cà votre conscience et à votre cœur. »

C'est pareillement d'écrire que, vers lemêmetemps, Lacordaire imposera le devoir à son jeune ami. « Il faut segarder de quitter la plume. Sansdoute, c'est un rude métier que celui d'écrire ; mais la presse est devenue trop puissante pour y abandonner son poste. Écrivons, non pour la gloire, mais pour Jésus-Christ. Crucilîons-nous à notre plume. Quand personne ne nous lirait plus dans cent ans, qu'importe ? La goutte

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d'eau qui aborde à la mer n'en a pas moins coutribué à faire le Heuve, et le fleuve ne meurt pas... Pour vous, rien, dans ce que vous avez publié, ne doit décourager votre plume. Vous avez un style qui a du nerf, de l'éclat, et une érudition qui appuie bien. Je vous engage fort à travailler ; et, si j'étais le directeur de votre conscience, je vous en ferais une obligation ».

Ozanam écrira donc. Il prêtera à la presse catholique une collaboration du moins intermittente. C'est dans ce temps qu'il publia dans V Univers sur le Pi'Otestantisjne dans ses rapports avec la liberté, une série d'articles démontrant que le protestantisme était, de fait et de droit, au bas service du despotisme oppresseur des consciences, là où elles n'étaient pas défendues par l'indépendance de leur foi catholique. Or c'était au moment où l'emprisonnement de l'archevêque de Colognevenait d'émouvoir non seulement les rives du Rhin, mais toute l'Europe politique. Et Ozanam avait beau jeu pour démontrer, par un fait nouveau, l'alliance oppressive de l'hérésie et de la tyrannie contre l'Église, seule mère et gardienne de la vraie liberté.

Ozanam professera. Il est maintenant à la préparation pressante de son cours de droit commercial, et il rêve déjà d'agrandir, par des études plus générales, la sphère de cet enseignement. « Si Dieu me prête vie et courage, écrit-il, et c^u'il me fixe par une vocation définitive dans ces fonctions juridiques, je croirai bien faire en mettant mes travaux personnels en harmonie avec mes devoirs publics. Une Philosophie et une Histoire du droit traitées au point de vue chrétien, me sembleraient remplir une lacune bien vaste de la science, ef suffiraient à, utiliser

les années que je puis avoir à passer sur la terre. » Mais suffiraient-elles, ces études littéraires, philosophiques et jurisprudentielles, à remplir la vie et le cœur de l'homme qui, dans la même lettre, assigne pour devoir à la jeunesse la régénération du pays, la réconciliation des classes, le règne de la justice et de la charité du Christ dans le monde? L'enseignement du droit commercial, même christianisé, surélevé et amplilié, pouvait-il se promettre ces aboutissements ?

Or Ozanamse sentait appelé à l'apostolat, par toutes les voix intérieures de la nature et de la grâce. C'était notoirement un orateur de race. Il possédait à un haut degré le don de la parole; et sa parole parlée était reconnue plus entraînante encore que sa parole écrite. Sa vraie place était non le barreau, mais la tribune ou la chaire; mais combien plus la chaire, puisque sa parole, même laïque, avait déjà le son de la parole sacrée ! C'était surtout, par la grâce de Dieu, un apôtre; il en avait le zèle conquérant, l'ardeur, la charité, la tendresse. Il brûlait d'un égal désir de prêcher la vérité et de sauver les âmes.

Aussi lui semblait-il <]u'une vocation supérieure du ciel se faisait entendre à lui-même. En outre de ce que nous venons de dire, elle lui venait de sa piété, de son tendre amour de Jésus-Christ et de son désir de le mieux imiter dans un état de perfection. Elle lui venait aussi de la profonde pureté de sa vie entière, et du sentiment élevé qu'il avait d'une telle intégrité virginale dans un jeune homme. Ainsi, peu de mois auparavant, en écrit-il à Lallier, pour le dissuader de se marier prématurément. Lallier avait un an de moins que lui : « Mon ami, pour vous dire ma pensée toute entière, la virginité n'cst-elle une

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