‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 95 sur 235 · FRÉDÉRIC 0Z4NAM · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC 0Z4NAM

pas encore connu d'autres affections que celles du sang et de l'amitié. Cependant il nie semble que j'éprouve, depuis quelque temps, les symptômes avant-coureurs d'un autre ordre de sentiments, et je m'en ed'raye. Je sens en moi se faire un grand vide que ne remplissent ni l'amitié, ni l'étude; j'ignore qui viendra le combler. Sera-ce Dieu? Sera-ce une créature? Si c'est une créature, je prie qu'elle ne se présente que tard, quand je m'en serai rendu digne. Je prie quelle apporte avec elle ce qu'il faudra de charmes extérieurs pour qu'elle ne laisse place à aucun regret. Mais je prie surtout qu'elle apporte, dans une âme excellente, une grande vertu; qu'elle vaille beaucoup mieux que moi; qu'elle m'attire en haut; qu'elle soit géuéreuse parce que souvent je suis pusillanime; qu'elle soit fervente, parce que je suis tiède dans les choses de Dieu; qu'elle soit compatissante enfin, pour que je n'aie pas à rougir devant elle de mon infériorité. Voilà mes vœux, mes rêves; mais, comme je vous l'ai dit, rien ne m'est plus impénétrable que mon propre avenir. >- C'est la juste vue de l'idéal du mariage, calme, haute et humble tout ensemble. Deux ans après, 5 octobre 1837, l'idéal de la vie religieuse qui s'est levé devant lui a fait pâlir pour quelque temps celui de la vie conjugale, « Ce n'est pas que je n'aie à me défier des entraînements de mon cœur, écrit-il modestement, 5 octobre 1837; mais je sens qu'il y a aussi une virginité virile qui n'est pas sans honneur et sans charme. » Le mariage lui fait peur. La perpétuité d'un engagement à une créature humaine, si parfaite qu'elle soit, lui semble une abdication. Quand il assiste à un mariage, il ne peut s'empêcher de verser des larmes. Et il ne lui faut rien moins que

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la pensée de la Sainte Vierge et celle de sa sainte mère pour lui faiie pardonner aux filles d'Eve la confiscation quellesfont de notre liberté, eo ravissant notre ca-ur.

« Non pas, explique-t-ilau fiancé Lallier, son ami, non pas que je prétende prêcher le célibat éternel. Seulement qu'elle vienne tard celle <[ue Dieu medestine, pourque j'aie le temps de me rendre digne d'elle. » Il ajoute : « Je désirerais qu'on attendit pour l'union conjugale, l'époque où l'esprit a pris son développement, le caractère sa maturité, et où l'on s'est créé à soi-même quelque droit aux jouissances de la famille par les labeurs de la solitude. »

Etees labeurs, quels seront-ils? c Mais quoi! répondil avec une véhémente candeur, à l'ami aujourd'hui sans mère et sans foyer, mais quoi! Dieu et la science, la charité et l'étude, n'est-ce donc point assez pour enchanter votre douleur et occuper votre jeunesse? La société est-elle si heureuse, la religion si honorée, la jeunesse chrétienne si nombreuse et si active, que vous soyez en droit, avec les talents et les grâces que Dieu vous a donnés, de vous retirer déjà, comme un ouvrier fatigué qui a porté le poids du jour et de la chaleur? Désespérez-vous de la régénération du pays, de la transformation des idées? Ou bien désespérez-vous de vous-même, je veux dire de Dieu, qui vous a créé, racheté, sanctifié? »

Lallier se maria, fin de 1838. Le rigide Ozanam ne lui en tint pas rigueur, loin de là. Ses souhaits du jour de l'an furent ceux-ci, pour le ménage tout entier : « Vous m'aviez donné pour Noël, un rendezvous où je n'ai point manqué. J'ai prié ce Dieu miséricordieux qui me visitait au milieu des ruines de ma propre famille, de visiter aussi le jeune

foyer où se forme la vôtre, d'être avec vous €omme il fut avec Joseph et Marie, et de bénir le premier espoir de votre union. »

Quand cet espoir reposera réalisé, vivant, dans son berceau, Ozanam lui sourira dans une page pleine de grâce : « Heureux le premier-né d'un mariage précoce! Heureux le père à qui est accordée l'inefiPable consolation de voir sa jeunesse renaître sous les traits de l'enfance, en la personne d'un fils! » Et il salue la bienvenue (( du petit ange dont la présence sanctifie la maison, y rend la vertu plus aimable et la vie plus légère ».

Mieux que cela; le jour arriva et très prochain, où, les rôles se trouvant intervertis, ce fut Ozanam qui vint prendre auprès de l'expérience de Lallier, une consultation en règle sur ce grand sujet du mariage. « Noël 1839 : Ma perplexité est très grande. De tons côtés, déjà on me parle de mariage. Je ne m'y connais pas assez pour me résoudre. Donnez-moi vos conseils. Vous savez les charges et les consolations de l'état en question. Vous savez le caractère et les antécédents du consultant. Dites-lui, je vous prie, votre opinion avec la même franchise dont il usa jadis à votre égard. »

(( Si, de tous côtés, à cette époque, on lui parlait de mariage », c'est que l'on avait, de toutes parts, le sentiment de son isolement, lequel d'ailleurs s'exhalait plaintif de chacune de ses lettres. On le voyait, il se montrait lui-même solitaire et ennuyé à ce foyer domestique, où, au retour de ses plaidoiries et de ses leçons, le tendre orphelin ne trouvait plus que l'humble et prosaïque société de la vieille Guigui, qui rappelait sans cesse les absents, mais sans les remplacer. Ozanam écrit : « Je commence à con-

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