‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 96 sur 235 · L'ISOLEMENT · texte numérisé non relu

L'ISOLEMENT

naître cette maladie que vous n'avez que trop éprouvée, l'ennui. Demandez pour moi au souverain gardien des Ames qu'il me sauve des dangers de l'isolement, qu'il me donne lumière pour connaître ses desseins sur moi, et énergie pour les accomplir. Que sa volonté se fasse sur la terre comme au ciel ; c'est-à-dire avec foi et amour! »

Mais la vie dans le mariage est-elle incompatible avec une vie de bonnes œuvres? Cette prévention étrange qu'il avait naguère objectée à Lallier, était tombée de son esprit au spectacle des jeunes ménages lyonnais dont les chefs étaient demeurés les plus solides colonnes de la Société de Saint-Vincent de Paul, il l'écrit ainsi à Pessonneaux : « Les âmes un peu généreuses, engagées dans le mariage, n'en continuent pas moins de s'associer entre elles pour ce noble service. Ainsi, voyons-nous avec bonheur Arthaud, Chaurand, et d'autres encore, persévérer dans leurs anciennes affections. Ils ne sont perdus ni pour les pauvres, ni pour le grand œuvre de la régénération française. »

11 avait pareillement allégué à Lallier, pour lui faire ajourner le mariage, le devoir de mériter par les travaux d'une jeunesse studieuse et solitaire, le bonheur d'une union à laquelle on apporterait des titres, sinon des droits. Orlui, Ozanam, avait aujourd'hui vingt-six ans. Il était docteur deux fois, brillant agrégé de la Faculté de Paris, en possession de la chaire de droit commercial à Lyon, demain d'une suppléance de lettres à laSorbonne. Et tout cela avec des travaux, des œuvres, les plus hautes amitiés, et un nom supérieur encore à tous ces titres. Celle que Dieu lui destinait pouvait lui être présentée desa divinemain.

Ozanam n'allait pasau-devant. En vain, lisons-nous

dans ses lettres d'avril 184-0, en vain ses parents et connaissances, pour le soustraire à la solitude, le convient à leurs réunions intimes de famille, « les seules qui lui conviennent », témoigne-t-il. Il déclare « qu'il a hâte de voir se fermer la saison de ces fêtes, pour faire place aux austères habitudes du carême ». 11 ne refuse pas toutefois de prendre part aux joiesnuptiales de ses amis. Il avait apporté au mariage de Le Taillandier et à celui de Dufieux ses félicitations en beaux termes. Il avait apporté à celui de Ghaurand sa présence, sa bonne grâce, même de jolis vers de fête, « les derniers vers de sa défunte verve poétique, pour lesquels il ressent, dit-il, quelque chose de cette faiblesse qui est habituelle à la paternité des vieillards ». Mais, en toute réunion ou rencontre, il se tient systématiquement à l'écart de « ces Demoiselles », comme il les désignait en bloc, décourageant ainsi les vues secrètes mais translucides de leurs mères. « Je suis libre , se hâte-t-il de dire encore, le 21 juin 18i0, libre de la plus entière liberté, mais d'une liberté quelquefois incommode, car elle m'expose à des sollicitations et spéculations matrimoniales, qui me font les plus compromettantes avances. »

Cependant la Providence, qui aime les cœurs purs et droits, et qui prend en sa main souveraine la conduite de leurs destinées, dirigeait Ozanam, à son insu, vers la sienne.

L'abbé Noirot n'avait jamais varié dans l'opinion qu'Ozanam n'était point fait pour la vie religieuse. Mais se gardant d'intervenir directement dans l'intime refuge de ce caractère libre et fier, il attendait d'être interrogé par lui; alors sa réponse était celle-ci in-

Page 1