Frédéric Ozanam
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Tacite commence ainsi la vie d’Agricola : «C'est un « antique usage de transmettre à la postérité les actes « et les mœurs des hommes illustres, et notre âge lui- « même, quoique peu curieux de ses propres gloires, «n’a pas failli pourtant à cet exemple, toutes les fois « qu’une vertu mémorable a su y vaincre le défaut ha- « bituel aux plus grandes comme aux plus médiocres « cités, qui est l'ignorance et l'envie du beau. Mais « chez nos pères, de même qu’on élait porté à accom- « plir des choses dignes de mémoire, on l'était aussi à « les rendre célèbres, sans autre ambition que de sa- « lisfaire dans sa conscience le goût du bien. Même on « imputait à une noble assurance, plutôt qu'à l'orgueil, « d'écrire sa propre vie, et mi Rutilius ni Scaurus, en « publiant la leur, n’encoururent le blîme de leur « siècle ou ne lui inspirèrent une moindre foi, tant 1l « est facile d'apprécier la vertu dans les temps qui sont « faciles à la produire. Pour moi, prêt à raconter la
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« vie d’un homme mort, j'ai dù prendre soin de m'en « justifier. »
Comme Tacite, fallût-il m'en jusüfier, je veux dire quelque chose de la vie d’un homme mort, d'un homme qui eut avec Agricola cette ressemblance, d'acquérir une gloire qui en présageait une plus grande, et de s’éteindre tout à coup, sans tache et inachevé, au seuil d’une commune admiration. Soldats tous les deux, l’un dans les camps de Rome, l’autre dans les camps du Christ, leur jeunesse fut sérieuse, leurs services précoces, leur renommée pure, leur fin prématurée et cependant opportune, leur mémoire touchante, et ces traits vivants sous la plume de Tacite me faisaient venir involontairement à l’esprit que nous avions perdu dans Frédéric Ozanam l’Agricola chrétien. Perte plus cruelle, objet d’une louange autrement affectueuse et durable, puisque la foi, ce lien souverain des âmes, était le principe des vertus et des amitiés que nous regretlons dans notre Agricola. N'y eût-il eu entre nous que l'éclat de son dévouement à la cause de Dieu, c’en serait assez pour que je ressentisse l'envie généreuse dont parle Tacite, et que je fusse porté vers sa gloire sans autre ambition, en la célébrant, que le plaisir de ma conscience. Mais Ozanam, qui était pour nous tous un chrétien éminent, était pour moi davantage. Sa main s'était approchée de la mienne, et son esprit, durant vingt années, avait été l’hôte fidèle des régions qu’habitait le mien, Nous vivions dans la même vérité, mais aussi dans le même siècle, dans les mêmes pressentiments et les mêmes aspirations, et en descendant des devoirs et des sommets éternels, nous nous rencontrions encore
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au-dessous, là où les ombres commencent, où les doutes sont possibles, et où la foi elle-même ne suffit plus pour tenir les cœurs étroitement embrassés.
Je ne suis pas d’ailleurs le seul sensible à cette destinée si promptement éteinte. Une génération d’hommes, jeunes alors, aujourd'hui plus mürs, avait entendu la voix d’Ozanam et lu ses écrits; il était pour elle un guide éloquent, un apôtre sympathique. En parlant de lui, je parlerai pour elle; J'acquitterai sa dette avec la mienne, et peut-être élèverons-nous ensemble un menument qui rappellera de beaux jours et soutiendra plus d’une vertu.
Il me faut traverser bien des années pour retrouver l’heure où je vis Ozanam pour la première fois. Je n’avais pas encore inauguré l’enseignement qui bientôt après me donna des disciples et des amis. Frappé de la foudre à l’entrée de ma vie publique, séparé d’un homme illustre en qui j'avais cru trouver le génie de la conduite avec celui de la pensée, j’errais au dedans de moi dans des incertitudes douloureuses et de terribles prévisions. De ce peu de renommée que j'avais acquise en combattant trop tôt, jaillissaient des amertumes qui eussent brisé mon existence, si des affections généreuses et à jamais fidèles n’eussent pris leurs racines dans la solitude même où m'avait rejeté la disgrâce. Ozanam ne fut pas de ces amis premiers que le souvenir du malheur rend si chers; mais il vint à cette heure-
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