‹ Frédéric OzanamChapitre 2 sur 20 · RL · texte numérisé non relu

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là, comme l'avant-garde de la jeunesse qui devait bientôt, en entourant ma chaire, me relever de mes afflictions. |

Que me voulait-il? Ce n’était pas la lumière de la foi qu’il avait à me demander. Le souffle d’un doute réel n’avait en aucun temps terni la clarté de son âme. Enfant de la France par le sang qu'il avait reçu, il l'était aussi de l'Italie par son berceau, et ce n’était pas en vain que la ville de Saint-Ambroise et celle de Saint- Irénée avaient um, pour le baptiser, les grâces de leurs traditions. Il avait en lui l'influence de deux ciels et de deux sanctuaires. Lyon lui avait donné l’onction d’une piété grave, Milan quelque chose d’une flamme plus vive, et ces deux sources d’ardeur, loin de s’affabhr avec l’âge, s’étaient grossies en chemin de la séve d’une forte éducation. Ozanam avait eu ce bonheur, de rencontrer au terme de ses études littéraires un maïtre capable d’éveiller sa raison. Une philosophie élevée, en Jui ouvrant sur l’homme les mêmes points de vue que la foi, avait produit dans son intelligence cet accord tout-puissant des révélations et des facultés, qui agrandit et forüfie les unes par les autres, fait du chrétien un sage, du sage une créature qui ne s’enorguellit mi de la science ni de la vertu. Tel était Ozanam lorsqu'il entra dans ma chambre et s’assit près de mon feu pour la première fois. C'était dans l'hiver qui lait 1855 à 1834. Il devait avoir vingt ans.

Je ne me rappelle rien qui m'ait frappé dans sa personne. Il n’availpas la beauté de la jeunesse. Pàle comme les Lyonnais, d’une taille médiocre et sans élégance, sa physionomie jetait des éclairs par les yeux et gardait

néanmoins dans le reste une expression de douceur. Il portait, sur un front qui ne manquait pas de noblesse, une chevelure noire, épaisse et longue, qui lui donnait cet air un peu sauvage que les Latins rendaient, si je ne me trompe, par le mot d’incomptus. Sa parole ne m'a point laissé de souvenir. Mais, soit qu’on me l’eût fait remarquer comme un Jeune homme d’espérance, soit que la renommée ait depuis ranimé ma mémoire, je le vois très-bien au lieu où il était et tel qu’il était.

Que me voulait-il donc? C’est une grande chose pour un jeune homme que ses premières visites à des hommes qui ne sont pas de son âge, qui l’ont précédé dans la vie, et dont il espère, sans qu’il sache bien pourquoi, un accueil bienveillant. Jusque-là il n’a vécu que des caresses de sa famille et des familiarités de ses camarades ; 1l n’a pas vu l’homme, il n’a pas abordé cette plage douloureuse où tant de flots déposent des plantes amères et creusent d'âpres sillons: Il ignore et 1l croit. Ozanam ignorait aussi, et il croyait. Je n'étais pas d’ailleurs un homme pour lui, j'étais un prêtre. L'enfant qui s’est ouvert au prêtre en conserve un insuinct de rapprochement, et ce que la femme est pour le cœur qu'agite les passions, le prêtre l'est pour le cœur qui travaille à devenir pur. Ozanam venait done à moi parce qu'il était chrétien et parce que j'étais un ministre et un représentant de sa loi, dont il avait oui parler. Mais 1l y venait aussi, peul-être, par une sympathie d'un autre ordre, sympathie qui se liait dans son esprit à tout ce qu'il avait de plus cher au monde, sa foi, sa patrie, la vérité, le bien, l’avenir du christianisme et l'avenir de la vérité,

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Rien sans doute ici-bas ne marche de pair avec Jésus- Christ et son Église. Les empires se transforment, les races changent, les opinions s’usent après un certain cours, et celui qui veut asservir les destinées de l'Évangile à des choses humaines, si saintes et sacrées qu'elles soient, est semblable au navigateur qui, rencontrant une île assise sur le roc dans les profondeurs de POcéan, voudrait l’attacher à son navire et l’amener de rivage en rivage sous un ciel nouveau. Mais si la grâce est supérieure à la nature, elle ne lui est pas étrangère, et la nature elle-même a des lois qui viennent de Dieu et participent de son immutabilité. Il ne faut donc pas, à cause que Jésus-Christ est Dieu et que l'Église est son ouvrage, se persuader que le monde n’est rien : car le monde aussi à Dieu pour auteur, 1l repose aussi sur des principes éternels, et c’est du mouvement coordonné de l’un et de l’autre, du monde et de l'Église, que résultent là paix de tous les deux, Pharmonie de la création et de la Rédemption, enfin la beauté de l’œuvre qu'éclairent ensemble la lumière du jour et la lumière du Christ. Le chrétien donc, sachant ces choses, s’il met la grâce au-dessus de la nature, l’Église au-dessus du monde, ne les sépare point dans ses pensées et ses travaux; ou, s'il paraît les séparer dans une certaine mesure el en un cerlain sens, c’est encore pour mieux les unir en leur épargnant des chocs dangereux. Ainsi, quand l'empire romain penchait vers sa ruine, les

papes, qui n’ignoraient pas la caducité des choses humaines, s’employaient pourtant à sauver ce grand corps, et ils souffraient des coups qui lui étaient portés, parce qu'ils voyaient en lui un principe d'ordre, quoique corrompu, un abri tutélaire, quoique vieilli. D’autres, tels que Salvien, persuadés que la régénération de l’empire était impossible, et qu’il n’était plus qu’un cadavre attaché aux flancs de l'Église, appelaient de leurs vœux les enfants du Nord, race barbare, il est vrai, mais toute neuve, et qui permettrait au christianisme de fonder avec eux une société rajeunie dans ses deux sources, la virilité humaine et l’efficacité divine. L'avenir a justifié Salvien. Car, en ces matières, où le temps se projette sur l’éternité, l'Église n’a plus la même assurance pour se soutenir dans une inébranlable conduite, et d’un pape à l’autre, d’un siècle à un autre siècle, l'aspect des choses peut apparaître diversement. Le temps révèle les choses du temps, comme l'éternité révèle les choses de l'éternité. Mais, malgré la différence des deux ordres, 1ls n'en sout pas moins liés entre eux. Tout ce qui intéresse la société humaine intéresse la société divine, et tout ce qui intéresse la société divine intéresse aussi Ja société humaine, l’une et l'autre étant composées d'hommes et des mêmes hommes.

Quand donc Ozanam entra dans le monde, plein d’ardeur et de foi, il y rencontra, comme ses pères de tous les âges, une question temporelle à côté de la question éternelle. S'il fût né deux cents ans plus tôt, il eût eu à choisir d’être pour la Ligue ou pour le roi; de suivre le mouvement populaire qui repoussait un prince hé-

rétique, ou de s'unir à la presque totalité des évêques de France, qui demeurait fidèle à l’hérédité du sang. Venu plus tard, il lui fallait choisir aussi. Une révolution avait changé le monde, ct changé dans le monde la situation de l’Église. Dépouillée de ses biens, bannie des affaires publiques, privée du bras humain pour soutenir ses dogmes et ses lois, l'Église se voyait encore refuser des libertés de l’âme et de l’intelligence, tandis que le monde, en la répudiant et en l’opprimant, proclamait pour lui le règne de la liberté la plus étendue dans l'égalité la plus parfaite. C’était là le crime du temps où vivait Ozanam. Son enfance avait grandi sous le poids de cette sanglante contradiction, et il arrivail à l’âge d'homme, à l’âge de la parole et de l’épée, en ayant devant lui la perversité d'un mensonge public et persévérant contre Dieu. Il n’y avait pas de chrétiens qui ne le ressentissent, d'autant plus à plaindre tous, que la gloire des catacombes ne les relevait pas de la servitude, et qu'un ordre apparent, régulier, couvrait d’un linceul blanchi cette effroyable subversion.

Mais si l’on était d'accord sur le mal, on ne l'état pas sur le remède.

Les uns pensaient que la société nouvelle, issue d'une révolution qui avait elle-même pour père un siècle corrompu, portait dans ses flancs un principe de mort irréconciliable avec la vérité; que, quoi qu’elle fît, malgré elle, par les nécessités de son origine, elle refuserait éternellement justice à Dieu, à l'Évangile, à l'Église, à Jésus-Christ; que d’ailleurs, outre sa haine native contre toute inslitution de l’ordre divin, elle reposait elle-même sur des fondements caducs, la liberté

ARE politique et l'égalité civile n'étant que l’anarchie cachée sous des rèves décevants. Ils concluaient de là qu'il fallait à tout prix rétablir l’ancienne société, et que, si cette espérance était chimérique, il n’y avait qu'à se voiler la tête et à attendre avec résignation les derniers coups de l'abime.

. D'autres, plus jeunes, trop confiants peut-être en des événements qu'ils n’avaient pas vus de près, se laissalent aller à de moins tristes et de moins extrèmes prévisions. Nés dans les ruines, s'ils ne les aimaient pas, ils les comprenaient mieux. La Révolution, disaient-ils, fut sans doute un châtiment, mais le châtiment n'exclut pas le bienfait. Beaucoup de clioses devaient périr, parce que beaucoup de choses avaient péché. Quand les tombes de Saint-Denis furent ouvertes et que les os des rois parurent dans la main des enfants, l'histoire, sans justifier le crime, pouvait l'expliquer, et Dieu, qui pèse les rois sur leurs trônes, les pèse aussi dans leurs tombeaux. Levons les veux vers lui, et sachons avec lui tirer le bien du mal et la vie de la mort. Pourquoi le dix neuvième siècle hériterait-il à jamais des passions et des erreurs du siècle précédent? Dieu n’a-t-il pas fait quérissables les nations de la terre ? Est-il même assuré que le dixhuitième siècle ait enfanté le nôtre? Le nôtre veut l'égalité civile, la liberté politique et la liberté religieuse : sont-ce là des pensées et des volontés absolument inconeiliables avec le christianisme ? N'est-ce pas le christianisme qui a révélé aux hommes leur égalité devant Dieu, et y a t-il si loin de légalité devant Dieu à l'égalité devant la loi? La liberté politique, si elle n'est pas d’origine chrétienne, puisque les anciens la connais-

EN 7 saient, n’est pourtant pas étrangère à la chrétienté : le moyen âge l'avait réssuscitée sous une forme qu'ignorait l’antiquité, et de cette forme étaient sortis les peuples modernes, avec la monarchie tempérée qui faisait leur force et leur honneur. Quant à la liberté religieuse, elle était le fruit naturel et inévitable de la dissidence entre les communions chrétiennes. Du jour où le christianisme s'était partagé en plusieurs rameaux, il avait fallu choisir entre une persécution réciproque, dangereuse pour tous, tôt ou tard odieuse à tous, et une liberté honorable aux forts et aux faibles, leur latssant, aux uns comme aux autres, le prosélytisme de l'intelligence et de la vertu. Ces faits, ajoutait-on, sont accomplis dans le monde; ils sont le nœud de ce siècle, et si l'Église n’en a pas encore profité pour sa rédemption, c’est-à-dire pour son affranchissement personnel, c'est que, tardive à se prononcer, ennemie des ruines les plus nécessaires, elle attend de l’expérience une révélation digne de sa profonde et patiente sagesse. Pour nous, ses enfants, qui devons une moindre prudence à une moindre responsabilité, que tardons-nous à revendiquer notre liberté propre au nom de la liberté de tous? Une société, quelle qu’elle soit, ne peut traiter en amis ceux qui se font ses ennemis. Il ne faut jamais, à la vérité, transiger avec le mal; mais 1ci le mal n’est pas dans les principes, il est dans leur fausse application. Le jour où l’Église aura sa part de la liberté et de légalité communes, elle leur apportera sa mesure avec sa force, et le cours des esprits prendra tout ensemble et plus de justesse et plus de gravité.

Ozanam, en entrant dans le monde, avait entendu ec

— Ant

langage. Ce langage était contredit; il n’avait pas toujours eu pour interprètes des esprits assez sobres, et il était d'ailleurs contre le courant général. Assurément le choix était difficile pour un jeune homme. En ce qui est des vérités absolues, l'évidence nous entraîne; en ce qui est de la for, une immense autorité nous guide : mais quand l'intelligence est en face d’une lumière mêlée d’ombres, où les faits s'entrelacent aux idées, soit pour les combattre, soit pour les soutenir, il reste une terreur jusque dans la conviction, et il faut du temps, de lexpérience, de grandes lectures dans le passé, de grandes leçons dans le présent, pour arriver à des opinions qui honorent et commandent la vie. La Jeunesse devrait done s'abstenir et ne pas préparer à sa pensée des retours pénibles ou des persévérances trompeuses : mais la nature lui à refusé cette prudence, et peut-être heureusement; car, si la maturité seule prononçait, les glaces du scepticisme remplaceraient aisément la fouguc de l'enthousiasme, et le monde y perdrait en conscience aussi bien qu’en grandeur. C'est dans le cœur du jeune homme que se creusent et s’assoicnt les forteresses de l’âge mûr, et celui qui à trop craint les périls de l'erreur ne craindra Jamais assez les périls de l’indifférence.

Je ne puis dire s'il y avait dans la tradition domestique d’Ozanam quelque chose qui l'inelinât plutôt d’un côté que de l’autre. Il descendait originairement d’une famille juive de la Bresse, convertie par saint Didier, lan 600 de l’ère chrétienne. Un de ses ancêtres, Jacques Ozanam, dont Fontenelle a écrit l'éloge, était au dix-septième siècle un mathématicien remarquable et

un chrétien fort droit. On a retenu ce mot que lui avaient inspiré les querelles théologiques de son temps: « Il appartientaux docteurs de Sorbonne de disputer, au « pape de prononcer, et aux mathématiciens d’aller*en « paradis par la perpendiculaire. » Le père d’Ozanam, dans une vie trop Lôt tranchée par un accident, fruit de sa charité, avait connu des situations bien diverses : tour à tour soldat, négociant, exilé volontaire en Italie, puis étudiant et médecin; mais autant sa carrière avait éprouvé de vicissitudes, autant la foi chrétienne était demeurée l’ancre immuable où s’appuyait la constance de ses vertus. Il avait abdiqué la guerre au moment où elle lui promettait, dans nos campagnes d'Italie, le prix du sang qu’il avait déjà versé pour la France. Lyon, en Jui donnant alors une femme digne de lui, avait imposé à son amour le sacrifice de ses goûts, et huit années d’un travail obscur avaient inauguré les commencements d’un bonheur qui n’exeluait pas le désir d’occupations plus hautes, parce qu’elles sont plus dévouées. Un changement de fortune le délivra du joug. Milan le reçut comme dans un asile que la victoire avait rendu franças, mais que la nature et les souvenirs protégeaient contre une présence trop vive d’un maître tout-puissant; et là, plus libre qu'il ne l’avait encore été, on le vit, à l’âge de trente-six ans, se créer la carrière qui l'avait fui, et obtenir de sa constance, sur une terre étrangère, le renom de médecin savant, habile et charilable. Quand l’Autriche, après nos revers, eut appliqué à ce sol poétique son sceptre lourd et défiant, le père d’Ozanam revint demander à la France une meilleure patrie, et vingt années de séjour à Lyon l'y ratta-

RC chèrent de nouveau, en attendant que la mort ly naturalisàt pour jamais.

Frédéric Ozanam était né de ce père dans le temps de l'exil, le 25 août 1813. Sa mère, Marie Nantas, fille d'un honorable négociant de Lyon, avait aussi connu dans son enfance les chemins de l’étranger. Le flot de l’émigration l'avait portée en Suisse, au bourg d'Échallens, à moitié route de Lausanne et d’Yverdun, entre ces deux beaux lacs de Genève et de Neufchâtel. Cinquante ans après, Frédéric y retrouvait les traces de sa mère et déposait dans une note l'impression qu'il avait reçue de cette pieuse rencontre :

« Un de mes plus doux moments de ce voyage de « Suisse, c’est la demi-heure que nous avons passée à « Échallens. Nous n’avions ni calculé ni prévu cette « station de notre pèlerinage ; la chose s’élait arrangée « d'elle-même, comme tout ce qui s'arrange bien. & Échallens se trouvait à moitié chemin du trajet de « Lausanne à Yverdun. Je me rappelais que c’était le « lieu où mon grand-père s’était retiré pendant les der- « niers mois de la terreur, et dont ma mère m'avait si « souvent parlé. Que n’aurais-je pas donné pour con- « naître la maison qu'habita ma famille! Du moins je « voyais les petits bois et les jolis sentiers où ils allaient, « conduits, cueillir des fraises. L’oncle chartreux mar- « chait le premier en éclaireur, et quand il avait dé- « couvert un nid de fraises, 1l appelait ses Joyeuses « mièces : « Venez, mesdemoiselles, c’est tout rouge. » « Et l’on revenait avec des paniers tout pleins de ces jolis « petits fruits, qu’on mangeait avec du lait excellent. « J'ai visité l’église dans laquelle ma bonne mère a fait

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