STORES
l’acquisition de quelque petit tableau dont le mérite avait captivé ses yeux. Les voyages aux grands lieux du monde étaient encore un de ses faibles; 1l courait à un lac, à une vallée, et quand les ombres de l'histoire descendaient avec celles de la nature sur un champ ou sur une ruine, 1l s'y sentait altiré par une invincible sympathie. Ce n’était pas, à vrai dire, une âme austère; la poésie l'avait consacré tout enfant, etil n’y avait pas de muse qui n'habitât en lui.
Le 23 de chaque mois, date chère à sa mémoire, parce que c'était celle de son mariage, il ne manquait Jamais d’offrir à sa femme quelques plantes fleuries. Même à la veille de sa mort, il n’oublia point de le faire, et le 23 août qui la précéda, étant encore au village de l’Antignano, il envoya chercher une branche de myrte qu'il avait remarquée au bord de la mer, pour la donner à celle qui depuis douze ans charmait et fortifiait sa vie.
Il avait eu pour sa mère vivante un culte qu'il lui conserva toujours, et] ai remarqué dans ses lettres qu'il en parlait sans cesse avec une tendre admiration. Quand il l'eut perdue, sa douleur fut extrême; mais, le premier déchirement passé, il se fit en lui un phénomène qu'il appelle quelque part la conviction de la présence réelle de sa mère. I lui semblait qu'elle le suivait encore, qu'elle l'inspirait, qu’elle le récompensait, comme au temps de son enfance, par des caresses sensibles.
L'amitié ne fut pas pour Ozanam ie sentiment éphémère d’une jeunesse rapide. Ni les années, n1 le mariage, ni la célébrité, ne tarirent en lui le besoin d’ai-
mer des égaux. Il les recherchait même au-dessous de son âge par une condescendance qui fut récompensée, et ayant moi-même aimé quelqu'un de ceux qu’il aimait, J'ai eu de touchantes preuves de l'affection qu'il savait inspirer.
Sa piété était vive et douce. Elle prit de bonne heure le caractère d’un dévouement actif à cette grande société des âmes que Dieu a fondée sur la terre par le sang de son Fils, et 1l se crut même appelé à quitter le monde pour apprendre à le bénir. Quelque chose le retint, soit un peu de faiblesse devant le sacrifice, soit la crainte de perdre une part de sa liberté, soit plutôt que Dieu voulût de lui un cœur de prêtre dans une vie d’homme du siècle. Ce mot le peint tout entier. Nul chrétien en France, et de notre temps, n’aima davantage l’Église, ne sentit mieux ses besoins, ne pleura plus amèrement les fautes de ceux qui la servaient, n’eut enfin dans une existence laïque un plus véritable et plus profond apostolat. La prière et la méditation des choses divines le soutenaient à cette hauteur surnaturelle, maloré la préoccupation incessante de ses travaux d'esprit. Chaque matin 1l lisait dans une Bible grecque quelques versets ou quelques pages de lEcriture sainte, suivant que l’onction de Dieu le retenait plus ou moins sur ce qu'il avait lu. C’était la première demi-heure de sa journée. Il y avait puisé une connaissance efficace de la parole de Dieu. Jamais 11 ne se rendait à son cours sans avoir prié à genoux, pour qu'il ne dit rien de contraire à la vérité, ou dans le seul but de s’attirer des applaudissements. On remarquait dans sa controverse une attention infinie à ne pas blesser ceux qui discu-
taient avec lui, quelles que fussent leurs erreurs. Il lui semblait, dès qu'une intelligence traitait de Dieu, que déjà elle était sur la voie de le trouver, et qu’un mot superbe ou trop vif pouvait lui faire une blessure irréparable. Mais cette douceur n'allait jamais jusqu’au déguisement de sa pensée. Il professait sa foi avec la courageuse humilité du chrétien qui connaît le peu qu'est le monde; et, si le respect des âmes lui inspirait une exquise modération, le respect de la sienne s’élevait au-dessus de toute crainte humaine.
Un jour qu'il visitait à Londres l'église de Westminster, mêlé à une foule d'étrangers et d’inconnus, il arriva derrière le chœur, en face du tombeau de saint Édouard. La vue de ce monument mutilé par le protestantisme le saisit de douleur, et, tombant à genoux devant les reliques telles quelles du saint Louis de l’Ancleterre, il pria seul en expiation de tout ce peuple qui ne connaît plus ses saints, et au mépris de l'assistance, qui le prit sans doute pour un idolâtre, sinon pour un fou.
Dans une autre occasion, de nature différente, 1l avait révélé le même courage, et ceux qui l'ont vu à côté de M. Lenormant, aux Jours où ce regrettable professeur succomba sous les lâchetés d’une agression sans cause, ceux-là ne douteront Jamais qu'il ne fût capable de toute confession devant tout péril.
Les amis d’Ozanam ont voulu élever à sa mémoire un mausolée. Ils n’ont choisi ni le marbre ni le bronze, mais ses propres écrits. Leur main fidèle et respectueuse a rassemblé ces pages dispersées et leur a donné,
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malgré la mort, une unité qu'elles tiennent bien moins de leur disposition posthume que du souffle qui les anime d’un bout à l’autre. L'érudit, l'homme pieux, l’orateur, s’y révèlent dans un tissu qui ne faiblit jamais, et cette lecture inspirera toujours ensemble le regret et l'admiration, le regret d’une vie si rare et sitôt tombée, l’admiration de talents si divers dans un même esprit.
Cher monsieur Ozanam! aucun de nous ne laissera le vide que vous nous avez laissé, aucun n’emportera du cœur des hommes ce que vous avez emporté du nôtre. Vous nous avez précédés dans la mort parce que vous nous aviez précédés dans la vertu : les pauvres ont prié pour vous et nous ont ravi votre âme. Agréez ces pages où J'ai voulu retracer quelque ombre de ce que vous nous éliez. Je les ai écrites pour vous, pour vous qui fûtes pendant vingt ans, sinon le plus fort, du moins le plus pur objet de nos regards, et dont les faiblesses, s’il y en eut en vous de cachées parce que vous étiez homme, n'allèrent jamais qu’à vous rendre plus chère votre inébranlable constance dans les choses que vous aviez aimées et défendues. Vous fûtes le maître de beaucoup, le consolateur de tous. Choisi de Dieu, après de longues années d'humiliations, pour rappeler la gloire dans les camps de la vérité, vous accomplites fidèlement jusqu'à votre dernier jour cette mission d'honneur et de paix. Le pauvre vous vit à son chevet, la tribune littéraire debout devant une génération, et la presse, cet autre instrument du bien et du mal, eut en votre personne un honnête et religieux artisan. Vous n'avez laissé de blessure à aucun, si ce n’est cette blessure qui
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guérit de la mort, parce que c’est la charité qui la fait. Demeurés derrière vous, nous n’avons plus la joie de vous voir et de vous entendre ; mais il nous reste encore celle de vous louer, et, quelles que soient les destinées qui nous attendent au seuil extrême de notre carrière, la joie plus grande encore de vous imiter de loin, si Dieu le permet. |