LE DOCTORAT EN DROIT
bas? Tout ce que j'ai écrit et fait depuis cinq ans, est-ce raison, est-ce folie? »
C'est à Dieu même qu'il le demande humblement, filialement : « 0 mon cher ami, priez pour que le bon Dieu réponde à toutes ces questions que je lui adresse chaque jour! Urne semble que je suis résigné à faire sa volonté, quelque humble rôle, quelque douloureuse mission qu'il me prépare. Mais que cette volonté me soit connue! Que je ne sois plus, comme je le suis depuis cinq ans, divisé contre moi-même, c'est-à-dire faible, impuissant, inutile. »
D'autres fois, il s'accuse. Docteur, il l'est; mais docte, l'est-il autant qu'il aurait pu et dû l'être? Avocat, juriste, jurisconsulte, il le sera. Mais le sera-t-il au rang où il eût pu se placer? « Ah ! confesse-t-il à cette heure, si j'eusse consacré à l'étude exclusive du droit les facultés que Dieu m'a données, et les cinq années de séjour à Paris que m'ont concédées mes parents, j'aurais pu acquérir au barreau un rang que maintenant je ne puis espérer d'atteindre. Toutes ces réflexions m'agitent et me tourmentent ; et la nécessité où je vais me trouver de prendre une position définitive, m'accable. J'ai peur de causer bien des peines à mes chers parents; et cependant vous savez s'ils méritent d'être aimés! »
Quant à pactiser avec les lettres en faisant d'elles non sa profession, mais sa récréation, il n'y faut pas songer : « Non, proteste-t-il, ma nature, esprit et cœur, se refuse à ce partage. La passion que les lettres ont allumée en moi veut à elle toute ma vie, comme elle prend toute mon âme. Et ainsi suis-je placé dans l'alternative de renoncer à l'une ou à l'autre carrière, ne pouvant les mener de front. Mais comment me résoudre à dire un éternel adieu aux lettres, ces amies
si sévères qui me font payer si cher leur familiarité? »
Puis, s'il redoutait Lyon, il regrettait Paris. Au lieu d'en partir aussitôt après son doctorat en droit, il y demeura jusqu'à la saison des vacances. C'était premièrement pour le travail de la préparation au doctorat es lettres, seule issue possible à la cruelle impasse. Il y était retenu en outre par toutes sortes de liens de religion, d'amitié et de charité. Ainsi avait-il écrit précédemment : « Sans doute, j'aspire à me retrouver auprès de mes parents. Il me semble qu'ils ont besoin de moi; je sens que j'ai besoin d'eux. Et cependant il me sera dur, il me sera cruel de quitter le lieu de mon exil, de dire adieu à ceux qui me l'ont rendu fort supportable, et de renoncer à ces réunions fraternelles que rien ne remplacera. »
C'étaient les réunions de la Société de Saint-Vincent de Paul, ses fêtes, ses pèlerinages, tels que celui-ci de JVanterre, auquel, le 11 juin, il convoque de nouveau l'un d'eux, Gustave de La Noue, qui habitait Auteuil: « J'irai vous voir dans quelques jours. En attendant, dimanche prochain, à une lieue et demie de chez vous, une troupe toute composée de vos amis, se trouvera réunie pour faire cortège à la procession de IVanterre. Venez les rejoindre, mon cher de La Noue. Venez passer avec nous ces quelques instants de foi et d'amour. Venez jeter les fleurs et l'encens de vos pensées sur le passage du Dieu sauveur. »
Lallier allait lui manquer : « Vous savez, lui écrit-il, vous savez s'il me sera dur d'être privé de vous, cette année. Franchissons souvent la distance parla pensée ; écrivons-nous, conseillons-nous, soutenons-nous. Je crois que vous devez en avoir besoin, puisque vous êtes homme; mais j'en ai encore plus besoin que vous...
FRÉDÉRIC OZANAM. v 12
165 MORT DE M. AMPERE.
Adieu, mon cher Lallierî Puissé-je bientôt vous revoir! »
Il y avait aussi dans cette ville tel de ses plus chers et vénérés maîtres qui l'enchaînait à lui. Le plus grand et le plus tendre disparut en ce temps-là. La veille même du jour où il adressait à de La Noue ce gracieux et religieux billet, 10 juin, expirait, à Marseille, celui qu'Ozanam nommait son second père, l'illustre André-Marie Ampère, âgé de soixante ans.
La consolation d'Ozanam avait été de prêter jusqu'à la fin à ce grand homme l'assistance de sa plume, comme en témoigne cette lettre affectueuse du 10 septembre 1835 : « Mon cher et excellent ami, lui écrivait Ampère, où trouverai-je des expressions qui puissent rendre toute ma reconnaissance de votre article auquel j'attache un prix inestimable? Cette reconnaissance durera autant que ma vie. »
La mort du grand chrétien avait été précieuse devant Dieu. A ceux qui alors s'informaient de sa santé : « Ma santé! ma santé! répondait-il; il s'agit bien de cela ! Il ne doit être question à cette heure que de vérités éternelles. » Ozanam déposa sur la tombe de ce paternel ami un hommage, qui en était d'abord un à la religion qui l'avait fait si bon, en même temps que si grand ! « H était beau de voir de près ce que le christianisme avait su faire de l'intérieur de sa grande âme : cette admirable simplicité, pudeur du génie qui savait tout et s'ignorait soi-même : cette charité si affable et si communicative ; cette bienveillance enfin qui allait au-devant de tous, mais surtout des jeunes gens... » Et Ozanam lui donnait une dernière fois ce nom de second père qu'il avait été pour lui.
Il le pleura longtemps, associé intimement à la douleur de son fils, comme il le lui rappelait une année
après : « Monsieur et ami, je me souviens d'un jour où vous vîntes me visiter dans ma petite chambre. Tous les deux, nous avions les larmes aux yeux. Je vous disais combien je me sentais pressé de retourner dans ma famille, de profiter de toutes les heures que le ciel accorderait à mes vieux parents. L'exemple de votre malheur me faisait penser en frémissant à la possibilité d'un malheur semblable. »
C'est à Lyon, auprès d'eux, que nous retrouvons Frédéric, vers la fin de juillet 1836. Lyon rentrait pour quatre années en possession de son enfant. Durant ce séjour il lui arrivera souvent de retourner son regard vers ce doux « exil de Paris », qui lui avait donné, disait-il, les cinq années les plus belles et les plus heureuses de sa vie ». Deux ans environ après qu'il les avait vues finir, il en traçait ainsi le tableau récapitulatif et charmant dans cette lettre à Lallier, 17 mai 1838 : « Vous ne sauriez croire, mon cher ami, quel charme inexprimable ont pour moi toutes ces humbles scènes de notre vie d'étudiants, quand elles me reviennent dans le demi-jour du passé qui les idéalise. Les réunions du soir aux conférences de M. Gerbet, qui avaient un peu le prestige du mystère, et dans lesquelles se firent nos premiers rapprochements. Ces luttes historiques, philosophiques de la conférence où nous portions une ardeur de si bon aloi, où les succès se mettaient en commun de si grand cœur. Les petites assemblées de charité de la rue du Petit-Bourbon-Saint- Sulpice, dont la première eut lieu au mois de mai, quoi qu'en dise Lamache, et j'y tiens. Et cette fameuse soirée où nous assistâmes aux adieux de l'Académie de Saint-Hyacinthe, et revînmes, sans
jft7 SOUVENIRS DE PARIS.
désemparer, rédiger la pétition à M" de Quelen. Et cette visite improvisée où nous nous rendîmes chez FArchevêque en tremblant, où nous soutînmes un si rude assaut, d'où nous sortîmes si émus. Et les premiers débuts de Lacordaire à Stanislas; et ses triomphes à Notre-Dame, que nous faisions un peu hs nôtres. Et la rédaction de la Revue Européenne dans le salon de M. Bailly. Et les vicissitudes de la Société de Saint-Vincent de Paul : cette fameuse séance du dernier décembre 1834 où l'on discuta la division, où Le Taillandier pleurait, où La Perrière ti moi nous nous traitâmes d'une rude façon, où l'on £mt par un embrassement plus amical que jamais, en se souhaitant la bonne année du lendemain. Avec cela, les réveillons de Noël, les processions ûe la Fête-Dieu; les églantines qui fleurissaient si Jolies sur le chemin de Nanterre; les reliques de saint Vincent de Paul portées sur nos épaules, à Glichy. Ei puis, tant de bons offices échangés; tant de fois le kop-plein du cœur épanché entre frères : les conseils, les exemples; les pleurs secrets versés au pied des autels quand on s'y trouvait ensemble; enfm jusqu'aux promenades autour des lilas du Luxembourg, au sur la place de Saint-Étienne du Mont, quand le elair de la lune en dessinait si bien les trois grands édifices !
« Tout cela, mon cher ami, devient pour moi «omme le fond du tableau de mes pensées; tout cela jette une lumière douce et un peu triste sur mon existence présente. Ainsi l'histoire, en s' éloignant, devient-elle poésie. J'ai, moi aussi, mon âge d'or, mes temps héroïques et légendaires. Mais ce qui est et reste tout entier véritable, ce qui a jeté des racines plus profondes, non plus seulement dans mon imagi-