‹ Frédéric OzanamChapitre 127 sur 344 · LA PHILOSOPHIE DE DANTE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE DANTE

aussi pieux de s'arrêter aux légendes et aux traditions de nos pères, que de s'asseoir sur les débris des aqueducs et des temples dont l'antiquité a semé le sol? »

Ce n'était là encore que l'attrait intellectuel. Plus ^rand était pour Ozanam l'intérêt religieux d'une étude qui allait lui offrir une large et belle matière à Texposition doctrinale et historique de Faction de l'Église catholique à travers les âges obscurs qu'il se proposait d'éclairer de la vraie lumière. C'est ce qui le décida tout d'abord, comme il l'écrivait à Janmot dès novembre 1836 : « Je crois t'avoir déjà dit que l'une de mes thèses est sur la philosophie de Dante. Cela m'a conduit à une longue étude de -ce poète. J'étudie aussi son époque ; et, m'efforçant de creuser un peu dans quelques-unes des questions obscures qui s'y rencontrent, je ne puis me lasser d'admirer l'action des papes au moyen âge. » Voilà pour l'histoire.

Mais, dans le poème de Dante, ce qu'il y avait de moins observé jusqu'alors, c'était sa philosophie. Et, dans le moyen âge, ce qu'il a de plus négligé, dé- -daigné et conséquemment ignoré, même des catholiques, c'est cette philosophie scolastique tenue pour abstruse, abstraite, aride, vide, et d'une subtilité qui touche à la puérilité. Or cette philosophie, la voici chez Dante déployée dans toute sa largeur et hauteur : vaste système d'idées embrassant dans son sein toutes les connaissances soit divines, soit humaines; philosophie aboutissant à la théologie; sagesse de la nature appelant la sagesse de la grâce et la sagesse de la gloire ; chaîne serrée et sublime allant de la terre au ciel et reliant le temps à l'éternité.

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Telle est sa grandeur, telle aussi sa splendeur chez Dante. Là le système immense s'est épanoui en un poème. L'idée s'est manifestée sous des symboles, incarnée dans de vivantes personnalités. La pensée s'est revêtue des plus riches couleurs de la nature créée, reflet de la nature incréée. Et nous voici en présence de la chose la plus rare : une philosophie poétique et populaire et une poésie philosophique et savante; une philosophie ailée et une poésie armée. Elle s'exprimera chez Dante, dans la langue la plus mélodieuse de l'Europe, laquelle est aussi l'idiome populaire que comprennent les femmes et les enfants; ses leçons sont des chants. Dégagée des formules des écoles, elle aime, chez Dante, à se mêler aux plus doux mystères du cœur, aux plus bruyantes luttes de la place publique. Ainsi présentée par son chantre, elle nous reconciliera avec ceux qui en furent les maîtres : et les noms d'Albert le Grand, de Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure, redeviendront de beaux noms.

« Alors il faudra bien confesser, conclut Ozanam, que Ton savait déjà l'art de penser, dans ce temps où l'on savait encore croire et prier. Nous rendrons hommage à cette belle adolescence de l'humanité chrétienne, vers laquelle, en nos jours de son orageuse virilité, nous avons besoin de reporter nos regards.]

(( Enfm, dit-il, un autre sentiment nous a sou-j tenu pendant que nous avons recueilli les faits et les] idées qu'on va lire : celui de la piété filiale. C'étaient pour nous quelques fleurs de plus à répandre sui les tombes de nos pères, qui furent bons et grands;' quelques grains d'encens de plus a offrir sur lesj autels de Celui qui les fit bons et grands pour sesl desseins. »

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