LA PHILOSOPHIE DE DANTE
« Franchissant les limites de l'espace et du temps, pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, V Enfer, le Purgatoire et le Paradis, Dante place d'abord la scène de son poème dans l'infini. » Il est vrai, mais l'action du poème est humaine. Non, nul de nous ne visita jamais, autrement que dans ses méditations, ce triple lieu du remords et de la damnation, du repentir et de l'expiation, de la miséricorde et de la félicité éternelle. Mais derrière cette fiction, sous les voiles symboliques et le langage souvent apocalyptique dans lesquels la pensée de Dante s'enveloppe, une grande réalité palpite au cœur de ce poème, c'est l'homme exprimé dans sa vie morale tout entière. Le mystère de l'âme humaine avec ses aspirations, ses luttes, ses défaillances, ses défaites, ses retours, ses divins secours et ses fins éternelles, tel est le spectacle intime qui se dégage de cette prodigieuse surcharge d'incidents, d'épisodes, de descriptions, de dissertations sans fin qui menacent de le faire perdre de vue, mais qui finalement se coordonnent néanmoins à cette psychologie, comme à l'objet central qui les relie et leur confère ou restitue leur unité.
Toutefois, l'homme en scène ici n'est pas l'homme abstrait et imaginaire d'une fiction romanesque. Ce poème est une histoire, histoire vécue, et vécue par celui-là même qui l'a écrite. Le poète ne s'est penché sur ces abîmes du mal et de la douleur, de l'expiation et du pardon, de la rédemption et de l'espérance, que pour se remémorer à lui-même, après les jours de l'égarement, le retour â cette paix perdue dans le péché, redemandée au repentir, retrouvée aux pieds du Christ miséricordieux, et dajns
ill LE DOCTORAT ES LETTRES.
laquelle va le réintégrer à jamais cette messagère descendue du ciel et dont le nom aimé implique déjà l'idée de la béatitude.
La vie du Dante, qui fait le sujet d'un des chapitres d'Ozanam, nous le représente d'abord épris, dès sa jeunesse, du plus pur idéal vivant d'innocence et de beauté, dans la personne d'une enfant qui symbolise pour lui la vertu, et qui la lui inspire : « C'était, écrit Ozanam, des rêves célestes oùBéatrix se montrait radieuse; c'était un désir inexprimable et timide de se trouver sur son passage; c'était un salut d'elle, «ne inclination de sa tète, en quoi il avait mis tout son bonheur ; c'étaient des craintes et des espérances, qui exerçaient, épuraient sa sensibilité jusqu'à une extrême délicatesse, et le dégageaient peu à peu des habitudes et des sollicitudes vulgaires. — Plus tard, c'était assez de la pensée et du regard de Béatrix pour rendre au jeune Florentin l'énergie du bien et le réduire à l'impuissance du mal. Entourée de ses compagnes, elle se montrait à lui comme une immortelle descendue parmi les femmes d'ici-bas pour honorer leur faiblesse et protéger leur vertu. Agenouillée au pied des autels, il la voyait, ceinte dej l'auréole, associée au bienfaisant pouvoir deî bienheureux, médiatrice pour les pécheurs, et il sentait la prière plus confiante et plus facile couler aloi de ses lèvres. — Quand la noble femme traversait les rues de la cité, écrit-il encore, ceux dont elle approchait étaient saisis d'un sentiment si honnête, qu'ils n'osaient lever les yeux. Elle s'enveloppait d( son humilité et de sa pudeur comme d'un voile, paraissant ne pas s'apercevoir de ces attentions. Et quanc elle avait passé, plusieurs s'écriaient en se retirant
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« Celle-ci n'est point une femme, mais un des plus beaux anges du ciel. »
Plus tard, — c'est la seconde phase de cette vie, la mauvaise, — Dante, surtout durant les années de son exil, n'ayant plus la tutelle de la présence de Béatrix, tombe dans le vice et s'y plonge. Il Ta confessé dans son poème. Arrivé au sommet du Purgatoire, il se représente abattu, confondu, contrit, devant cette Béatrix qui se fait reconnaître, et à laquelle, de ce lieu haut, il fait dire de lui, en présence de l'assemblée des anges et des saints : « Cet homme tomba si bas, que déjà tous les moyens de salut étaient impuissants, excepté de lui faire voir le peuple des damnés. Et voilà pourquoi je suis venue à lui jusqu'à la porte des morts, avec mes prières et mes pleurs. » Pendant qu'elle parle ainsi, le grand accusé se représente « humilié, pleurant, la tête basse, tel qu'un petit enfant qu'on châtie, et qui reconnaît ses torts. »
C'était peu. Au grand jubilé de la fin du siècle dont il a dépeint les splendeurs, Dante se rendit à Rome; et là, agenouillé sous la toute-puissance de la main qui ouvre ou ferme le royaume des cieux, il reçut pieusement l'absolution de ses fautes. Il se complaît à décrire un par un, dans son poème^ les actes ou parties de ce sacrement de la pénitence, comme autant de degrés qu'il a montés tour à tour. La Dame du ciel lui avait dit : « Allez, la porte est là : Andante là, quivi è la porta! » C'était la porte du pardon. Béatrix ne quittera plus Dante qu'elle ne l'ait introduit dans le paradis.
C'est là qu'aboutit, dans le poème, le triple pèlerinage d'outre-tombe. C'est dans la pénitence et la grâce de Dieu que Dante termina son orageuse exis-
tence, demandant, près d'expirer, à revêtir la coule des Frères Mineurs de Ravenne.
Qu'est-ce donc, au fond, que ce poème dans sa raison d'être, sa trame, et tout le dessein de l'auteur? Le poème de l'expiation et de la Rédemption.
C'est parce qu'il en est ainsi que l'apôtre l'a aimé, qu'il en a fait le sujet de sa thèse d'abord, de son enseignement ensuite; et il est certain qu'en effet personne n'a plus que lui contribué à tirer Dante de l'oubli et du dédain où l'avaient laissé, en France, les trois siècles précédents. Il faut bien reconnaître aussi que ce poème étrange présente tant d'obscurités mêlées à de sublimes beautés, qu'il ne faut pas s'étonner des dédains ou antipathies qu'il a subies longtemps, en particulier de la part du goût français. C'est le caractère de l'art au moyen âge d'être simultanément enfantin et sublime; et il en est delà Divine Comédie comme des portiques et du pourtour de ces cathédrales, où se mêlent aux figures inspirées et auréolées des anges et des saints les monstruosités et les brutales grossièretés des chapiteaux ou des gargouilles.
D'autre part, Ozanam n'a-t-il pas exagéré le rôledu symbolisme dans son interprétation du grand œuvre dantesque? Puis s'il est vrai, très vrai, que Dante a su mettre dans une belle lumière la philosophie chrétienne qui fut celle de son siècle, est-ce une raison pour faire de lui un rival de Platon et d'Aristote et un précurseur de Bacon, de Descartes et de Leibnitz? Dante avait-il vu, ou même entrevu tout cela? s'est-on demandé. Et le jeune philosophe ne prêtaitil pas à son héros l'étendue des connaissances et la largeur d'esprit dont le ciel l'avait doué lui-même?
Dans l'ordre politique, Ozanam découvre dans le