M^^ AFFRE AUX BARRICADES
pect et admiration. Le général avait le sens sinon des choses chrétiennes, du moins des choses héroïques. Il lui représenta d'abord tout le danger auquel il allait s'exposer. Il lui apprit que le général Bréa, envoyé comme parlementaire, venait à rinstant d'être pris par les insurgés. Il le conjura de ne pas s'exposer à un pareil péril. Mais la résolution de Monseigneur était inébranlable ; et les témoins se souviennent encore de la simplicité avec laquelle il répondit : « J'irai ! »
(( Le général le loua alors de son courage. Peu d'heures auparavant il avait rédigé, de concert avec M. Sénard, une proclamation dans laquelle, avec une touchante insistance, il adjurait les ouvriers de déposer les armes et répudiait toute pensée de représailles. Il en remit un exemplaire au prélat dont elle devait faciliter la tâche .
« L'Archevêque rentra chez lui, y prit quelque nourriture, se confessa, dit-on, comme avant de mourir; enfm prit la route des quartiers insurgés. MM. Ozanam, Cornudet et Bailly sollicitèrent avec instance l'honneur de l'accompagner encore. Mais jaloux que personne ne s'exposât pour lui, il refusa, disant que leur uniforme de gardes nationaux le gênerait dans sa mission, en lui donnant un semblant d'escorte, et qu'il devait aller seul avec ses deux prêtres et son domestique. Ils le quittèrent par obéissance, mais avec la plus grande douleur. »
Le reste, plus connu, est moins de notre histoire. Nous abrégerons.
« Nul d'ailleurs ne pourrait décrire l'émotion de tous les cœurs, en voyant passer l'Archevêque à pied, se dirigeant vers la place de la Bastille. Les gardes mobiles lui présentaient leurs armes à bénir ;
des officiers le conjuraient de ne pas aller à la mort ; des femmes, croyant qu'il allait aux ambulances, lui apportaient du linge et de la charpie pour les blessés. A ceux qui lui représentaient le danger : (( Ma vie est peu de chose ! » répondait-il. Et chemin faisant, il commentait à ses vicaires généraux, iMM. Jacquemet et Ravinet, la parole de l'Évangile : « Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis ! » Sa physionomie en paraissait éclairée !
« Place de l'Arsenal, il s'arrêta quelques instants pour consoler et bénir de pauvres blessés. Il était huit heures du soir, et la lutte continuait avec acharnement. Arrivé à la place de la Bastille, le prélat s'adressant au colonel chargé du commandement, lui demanda de faire cesser le feu : « Je m'avancerai seul, dit-il, vers ces malheureux qu'on a trompés. » Le tir fut interrompu du côté de la troupe ; les insurgés ralentirent, puis cessèrent le leur. L'Archevêque s'avança sur la place. Un jeune homme des Conférences de Saint- Vincent de Paul, nommé Bréchemin, le précédait, qui, élevant son mouchoir blanc attaché à une branche d'arbre, s'avança ainsi jusqu'à la première barricade. Sans attendre le retour de ce parlementaire, l'héroïque prélat, pénétrant par une boutique à deux issues qui faisait le coin du faubourg Saint- Antoine, s'avança jusque dans la grande barricade qui fermait ce faubourg. Un assez grand nombre d'insurgés descendit sur la place ; plusieurs soldats s'avancèrent aussi, empressés à fraterniser. L'Archevêque, tenant en main la promesse de grâce, commençait à incliner les cœurs à la réconciliation, quand un coup de fusil partit ; une décharge effroyable y répondit. L'Archevêque, frappé à mort, s'affaissa dans les bras d'un ouvrier disant : « Mon ami,
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je suis blessé ! » Les insurgés, altérés eux-mêmes en voyant tomber cette grande victime, la transportèrent chez le curé des Quinze-Vingts. M^' AfFre mourut le lendemain, sa dernière parole fut : « Que mon sang soit le dernier versé. »
L'événement, qui avait eu lieu à l'entrée de la nuit, ne fut, en raison du désordre général, connu dans la ville que le lendemain matin. La nouvelle en fut accueillie par un cri universel d'horreur et de douleur. Chez Ozanam et ses deux amis, MM. Cornudetet Bailly, elle provoqua un sentiment d'inexprimable affliction, mêlé d'abord d'amer remords. Mais quand ils se ressouvinrent qu'avant leur visite l'inspiration du sacrifice était venue à l'Archevêque qui l'eût très probablement accompli sans eux ; que de plus le fruit du sacrifice avait été la fm presque instantanée de l'insurrection, et que ce sang avait bien été le dernier versé; quand enfin ils furent témoins de l'honneur qui en rejaillissait non seulement sur l'Archevêque, mais sur tout le clergé et l'Église tout entière, et, pardessus tout, les pardons et les grâces que cette immolation volontaire du pasteur devait faire retomber sur le troupeau tout entier, ces généreux conseillers purent croire qu'ils n'avaient été en cela que les instruments inconscients d'une Providence finalement miséricordieuse.
C'est bien ce sentiment qui se fait jour chez Ozanam dans ces lignes rapides du 3 juillet : « Ce ne fut pas une émeute, ce fut la guerre civile que nous avons eue, c'est-ù-dire la plus opiniâtre des guerres, celle qui n'attend qu'une occasion pour renaître. Je n'ai plus guère d'espoir qu'en Dieu et dans les mérites de notre saint Archevêque. Par un concours de circonstances qu'il serait trop long d'expliquer, j'avais eu
riionneur de l'accompagner, lorsqu'il est allé de chez lui chez le général Gavaignac, au milieu des acclamations de la multitude. » De sa propre personne, Ozanam ne dit rien de plus.
Il écrit dans une autre lettre : « Que Ton est heureux, en un pareil moment, de n'avoir pas à Paris ceux qu'on aime! » En effet, dès les premières agitations populaires, Ozanam s'était hâté d'en faire partir sa femme et son enfant, qu'il installa pour tout l'été à Belle vue, près de Meudon. Il y avait en même temps transporté d'urgence son beau-père très malade, et qui, depuis la mort de son fils, était enseveli dans un chagrin auquel était venue s'ajouter répouvante de ces journées de sang. Transporté à la campagne, il y fut emporté par une crise foudroyante, le 2/i. juillet 1848.
Ozanam le pleura, mais non pas sans une religieuse douceur. « Mon excellent et bien-aimé beau-père, écrit-il, a expiré dans nos bras. Il nous laisse, en nous quittant, toutes les consolations que laisse un chrétien mort dans la paix de Dieu et avec les œuvres d'une vie toute méritoire... M. Soulacroix vivait chrétiennement ; mais il a souffert plus chrétiennement encore, et il nous a quittés avec des sentiments de foi, d'espérance, de charité, et un désir du ciel qui nous laisse une ferme confiance de l'y revoir, si nous méritons de l'y suivre. Mais qu'il est cruel.
1. Je donne ici ce récit tel qu'il est rapporté par le frère d'Ozanain, ch. xvin, p. 39.5; — par le Père Lacordaire, dans sa notice, t. VIII, p. 253, — et notes aux Lettres d'Ozanam, p. 237 ; — dans l'Histoire de la seconde république, par M. Pierre de la Gorce. Tous attribuent à Ozanam et à ses compagnons la pensée et l'initiative de la démarche auprès de l'archevêque. D'autre part, une lettre de M. Cornudet à sa sœur l'attribue en premier lieu à M. l'abbé Buquet, comme on lit dans le Bulletin de la Société de S.-V, de P., mai 1894.
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en des temps si difficiles, de se sentir privé d'un père si tendre, d'un homme de si bon conseil et de tant de cœur ! w
Si de ce deuil de famille il se disait affligé, du deuil de la France il se disait accablé, mais non découragé. C'est au comte de Ghampagny qu'il l'écrit, 31 juillet : « Hélas ! Monsieur, vous me demandez mon jugement surla situation présente. Nous sommes sous le jugement de Dieu. Dans le nuage de douleurs où nous vivons, je ne vois plus où la Providence nous mène, si ce n'est qu'elle nous mène où elle veut. Sans doute, quand on voit mourir tous ces généraux blessés, toute cette fleur de l'armée d'Afrique, cet héroïque Archevêque, et ce Chateaubriand qui était comme le représentant de l'ancienne France, il semble que la patrie s'en va. Il semble qu'elle s'en va avec tout ce que nous avons aimé; avec la liberté même qui ne paraît plus possible que sous la condition de l'état de siège ; avec la popularité renaissante du catholicisme compromise par les difficultés présentes de Pie IX. Mais je ne me suis jamais dissimulé le péril de la situation. J'ai toujours cru à l'invasion des barbares : j'y crois plus que jamais. Je la crois longue, meurtrière, mais destinée tôt ou tard à plier sous la loi chrétienne, et par conséquent à régénérer le monde. Seulement, si je suis sûr que nous assisterons à toute l'horreur de la lutte, je ne sais si nos enfants vivront assez pour en voir la fin? »
Puis voici la parole sublime , celle de la foi qui transporte les montagnes : « Prions donc, et ne croyons pas que la fin de la France soit venue. Car à l'heure présente, la fin de la France serait celle du monde. Et pouvons-nous croire que les destinées temporelles du
ehristianisme soient à leur terme, et que Dieu n'ait plus rien à faire en ce monde qu'à le juger? C'est ce que j'espère ne dire jamais, quand je verrais périr toute la société moderne, assuré que je suis qu'il en coûterait moins à Dieu de susciter une société nouvelle que de borner au peu qu'ont vu ces dix-huit siècles l'œuvre du sang de son Fils ! »
C'était l'heure pour Ozanam d'y travailler plus que jamais, en descendant vers le pauvre peuple, pour le soulager dans ses maux, et pour l'éclairer dans ses égarements. La Société de Saint-Vincent de Paul d'une part, /'Ère nouvelle d'autre part allaient pourvoir ensemble à ce double apostolat de la charité corporelle et spirituelle, auprès des classes indigentes et aussi des classes dirigeantes, de Paris et de la France.
L'insurrection de juin, avec ses conséquences, jetait la France, et particulièrement Paris, dans un déplorable abîme de souffrance et de misère. La nécessaire mais brusque fermeture des ateliers nationaux laissait dans la capitale 267.000 ouvriers sans ouvrage. La crainte paralysait l'industrie et le commerce. Les grands travaux étaient arrêtés et les commandes retirées. Les capitaux se cachaient, les propriétaires avaient fui Paris, peu pressés d'y rentrer; les fonds publics étaient descendus à des taux dérisoires; les ressources de la charité s'étaient taries parla ruine ou l'absence de ceux qui en disposaient, xiinsi les œuvres et maisons d'assistance se voyaientelles réduites à renvoyer leur clientèle de pauvres, d'enfants et de malades. Qu'allaient devenir ces multitudes sans travail, sans crédit, sans pain et sans espoir ?
Devant ce spectacle, Ozanam se dit navré, déchiré :