‹ Frédéric OzanamChapitre 222 sur 344 · LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE

devant la violence, elle pourra bien m'avoir pour victime, jamais pour instrument ou pour complice. )>

Nous avons déjà vu le Père Lacordaire enrôler rÈre nouvelle sous le drapeau de la République, bien « qu'avant février, il n'y eût pas en lui un atome de républicanisme, avouait-il, mais dans l'espoir et avec les chances d'obtenir d'elle les libertés religieuses refusées par les gouvernements antérieurs ».

Enfin c'était aussi à cet essai loyal et à ce ralliement, que se rangeait le sage esprit de M. Foisset « en vue de tenir tête à l'anarchie, dans un état de choses qui jusqu'à présent n'avait donné à la religion aucun sujet de plainte ». Et sa main était dans celle d'Ozanam et celle de Lacordaire, desquels il était plus que le conseil, presque l'oracle.

Ozanam, lui cependant, avait fait de l'acceptation de la République une affaire non de concession, ni de transition, mais de conviction; non un expédient mais une solution. Il ne l'avait pas appelée, mais il l'avait accueillie comme un fait providentiel, heureux, pour des raisons dont la justesse est sans doute contestable, mais dont la religion et la noblesse ne le sont pas.

Il en trouvait dans le passé et comme sous sa main, dans cette histoire de la civilisation des barbares par le christianisme qui faisait l'objet de ses études professionnelles et de son enseignement. Il y voyait, au moyen âge, un courant ininterrompu d'émancipation qui lui faisait écrire : « Ce que je sais d'histoire me donne lieu de croire que la démocratie est le terme naturel du progrès politique, et que Dieu y mène le monde. » C'était l'Église qui avait fait cette œuvre d'affranchissement, aux conditions qui iai-

saient dire par l'évêque Rémi au grand chef barbare qui s'appelait Glovis : « Brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé! » En assimilant à ces barbares d'autrefois ces masses ignorantes et grossières d'aujourd'hui, Ozanam en abhorre les vices et en redoute les violences. Mais d'autre part, il leur reconnaît des énergies viriles qui font espérer en elles comme dans l'élément vital et régénérateur de la race, pour le jour où ces forces encore brutes se seront disciplinées et assouplies sous la loi du Christ rédempteur : c'est le progrès par l'Évangile. Mais est-ce l'Évangile qu'a prêché au peuple la bourgeoisie de Juillet, par sa parole, son exemple, sa presse et ses lois? Un gouvernement issu du suffrage populaire ne comprendra-t-il pas mieux ce premier des besoins du peuple et des devoirs de l'État? Allons à lui, confions-nous à lui; faisons Toeuvre de l'Église sous un régime nouveau. « Les hommes de l'Église et les hommes du peuple ne se sont-ils pas rencontrés au pied des arbres de la liberté? »

11 y avait bien à dire sur cette assimilation et sur ces conclusions. Mais en attendant les fruits pour juger de l'arbre, l'accord des catholiques restait beaucoup fait de ce compromis amiable de leurs opinions, comme c'était de ce crédit fait diversement à la République de février, qu'avait vécu F Ère nouvelle dans ses premiers mois. Cependant les événements de juin venaient de retourner les esprits. Quoi qu'Ozanam ait pu faire pour donner un sens pacifique et chrétien aux mots d'égalité et de fraternité, maintenant ces mots se traduisaient pratiquement chez le grand nombre par ceux de démagogie, de communisme, de socialisme et d'anarchisme, qui y jetaient l'épouvante.

Cette épouvante était d'ailleurs celle de l'Europe

Page 1