TOLÉRANCE ET ORTHODOXIE
venait à parler devant lui de quelque naufragé de la vérité ou de la vertu sur lequel il n'y avait plus qu'à gémir, un de ceux dont on dit : « C'est un homme perdu! », Ozanam lui aussi gémissait, puis il ne manquait guère de reprendre : « Après cela, c'est le secret de Dieu ? Et si le bon Dieu a son secret, croyons plutôt que c'est un secret de miséricorde. »
Dans l'exercice de la charité, il ne refusait pas, loin de là, le concours des dissidents qui, le sachant si généreux, se confiaient en lui, leur prêtant le sien avec un redoublement de délicatesse touchante.
Ozanam n'a pas cessé de combattre le protestantisme; mais si des protestants le prennent pour intermédiaire dans le service de leurs pauvres, il n'est plus que leur serviteur dévoué et obligé. L'abbé Perreyve raconte qu'un jeune pasteur protestant, ayant recueilli une somme d'argent parmi ses coreligionnaires , avait eu l'inspiration de la confier à une société catholique de charité pour être distribuée aux pauvres. Ozanam l'accepta avec reconnaissance. Il l'apporte à la conférence, et lait connaître, tout heureux, de quelle main il l'avait reçue. Un des membres de la réunion fit en peu de mots l'éloge de la tolérance en matière de religion; puis, en homme positif, il proposa de consacrer ce secours extraordinaire d'abord aux pauvres catholiques, après quoi on donnerait le surplus aux dissidents. Il n'ajouta pas : s'il en reste? Pendant qu'il parlait ainsi, sur le visage d'Ozanam se peignaient l'étonnement et l'émotion ; et, au frémissement de la main dont il relevait ses longs cheveux, on devinait que son cœur ne se sentait plus maître de son impatience. Elle éclata : « Messieurs, s'écrie-t-il tout à coup, si cet avis a le malheur de prévaloir; s'il n'est pas en-
tendu que. nous secourons les pauvres, sans distinction de culte, je vais de ce pas reporter aux protestants les secours qu'ils m'ont remis. Je leur dirai : « Reprenez-les; nous n'étions pas dignes de votre confiance. » — Il ne fut pas nécessaire d'aller aux voix », ajoute l'abbé Perreyve.
Mais c'est particul ièrement dans la démonstration et la défense de la vérité, par la parole ou la plume, que l'homme de la foi infcrans igeante est en même temps l'homme de la charité conquérante. « Les forts sont doux », dit Platon. C'est parce qu'il était un de ces « forts dans la foi », qu'Ozanam était aussi un de ces doux de qui le Seigneur a dit « qu'ils posséderont la terre ». Ainsi ce doux reprouve-t-il les procédés irritants d'une polémique acerbe, non pas seulement parce qu'elle blesse, mais parce qu'elle éloigne les esprits au lieu de les attirer. Et, quand,' dans sa conférence sur les Devoirs littéraires des chrétiens, il avait rappelé les règles de la controverse chrétienne, respectueuse et compatissante envers ceux qui doutent, qui nient, qui cherchent, on se souvient que l'Archevêque de Paris s'était levé pour contresigner sa parole, au nom du I>ien de paix.
Or, ce qu'il prescrivait aux autres, Ozanam en donnait l'exemple, et nous dirons de lui : Heureux et béni soit l'homme qui a pu porter de lui-même ce témoignage suprême : « Une de mes plus douces consolations, au penchant de ma carrière, c'est la certitude de n'avoir jamais insulté personne, irrité personne, tout en défendant la vérité avec énergie. »
Dans ces dispositions de conciliante charité Ozanam n'hésitait pas à se déclarer partisan des principes de 89, en tant et autant qu'ils étaient compatibles avec ceux