‹ Frédéric OzanamChapitre 236 sur 344 · LA POLÉMIQUE CHARITABLE · texte numérisé non relu

LA POLÉMIQUE CHARITABLE

de rÉvangile. 11 tenait la liberté, Tégalité, lafraternité comme des modalités de cette loi d'amour, trois filles, a-t-il dit maintes fois, nées à l'ombre de la croix du Rédempteur du monde, et de son divin sang. Il les montrait, dans ses leçons, adoptées par l'Église, intronisées par elle au sein de ces sociétés chrétiennes d'autrefois dont il faisait l'histoire, quatorze siècles avant la Révolution française qui s'empara de leurs noms, mais en déformant leur sens, dans l'application qu'elle en fit. Or c'était à ce vrai sens originel, sacré, que théoriquement et pratiquement Ozanam s'efforçait de ramener les esprits et les œuvres de la société contemporaine.

Tout à côté de lui, à la Sorbonne, Ozanani coudoyait M. Ernest Havet, alors suppléant de M. Victor Leclerc, et maître de conférences à l'École normale. Il était exactement du même âge que lui. Déjà connu par ses travaux d'érudition sur Pascal, l'incrédule n'était pas cependant encore alors le maitre négateur que devait révéler, hélas I son ouvrage sur les Origines du Christianisme. Lecteur curieux de Œrc nouvelle, il venait de lire aussi la Civilisation chrétienne chez les Francs , et il s'était étonné de ce que Ozanam y dit, fin du chapitre viii, sur la grande part que prit l'Église dans l'émancipation des esclaves, des roturiers, des serfs, dès les premiers temps mérovingiens. Il lui en écrivit une lettre pleine de ses sympathies, mais aussi pleine de questions et de doutes.

La réponse d'Ozanam, 22 mai 1849, est très remarquable; et l'on ne saui^ait produire un exemple plus typique de la condescendance de la charité poussée aux dernières limites de ses concessions, pour se retrancher ensuite dans de sages restrictions, puis

faire sa profession de foi dans de fermes déclarations. (( Dans Forage où nous sommes, écrit-il à ce collègue, c'est un rare bonheur d'être lu, et de nouer un commerce de pensée exempt de ces cruelles dissidences qui divisent tant de bons esprits. »

M. Havet pose en champion des « conquêtes dé la liberté moderne, des principes et des hommes de 89 ». Ozanam dans sa réponse ne les attaque pas, si ces conquêtes sont légitimes, si ces hommes d'alors et d'aujourd'hui ne sont pas de ceux qui, dit-il, a ne croyant pas à l'autre vie, exigent tout de celle-ci, et qui veulent réformer le monde en substituant la morale de la jouissance à celle du sacrifice et du dévouement ». C'est sous cette réserve expresse de la foi et de la morale chrétienne qu'Ozanam peut ensuite dire à .Havet : a Nous sommes tous deux les serviteurs d'une même cause, — civile et politique, — mais j'ai sur vous l'avantage de la croire plus ancienne et conséquemment plus sacrée. Souffrez que je vous dise, mon cher collègue, qu'au lieu d'être resté sur le seuil du christianisme, si vous aviez comme moi le bonheur de vivre au dedans, d'y avoir passé déjà dix-huit ans d'études; si vous vous nourrissiez de ces admirables docteurs du moyen âge, et de ces Pères qui seraient une lecture si digne de votre noble intelligence, vous ne feriez dater de la Révolulion ni la liberté, ni la tolérance, ni la fraternité, qui sont primitivement descendues du Calvaire. »

Mais toute cette doctrine n'aurait-elle pas besoin d'éclaircissement pour cette intelligence imbue de philosophisme? Ozanam regrette « de ne pouvoir, dans une lettre, traiter qu'en passant des points qui, dit-il, demanderaient toute la liberté d'un entretien amical ». Et il l'offre.

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