LE CLERC D'AVOUÉ
Le fils respectueux s'inclina devant la volonté de son père. L'année suivante, 1830, nous trouvons donc le jeune bachelier dans l'étude d'un des premiers avoués de Lyon, M. Goulet, comme clerc-amateur, transcrivant des rôles, minutant ou grossoyant des actes. Mais ni son esprit ni son cœur n'étaient là. Depuis sa philosophie, un autre et sublime idéal ne quittait pas ses yeux.
Le docteur s'était rendu compte qu'il fallait un emploi de surplus à l'activité dévorante de l'intelligence de son fils. Il lui donna en même temps un maître de langue allemande, dans laquelle il fit de rapides progrès. C'était un précieux instrument que la Providence, qui voit loin, mettait aux mains du futur professeur de littérature étrangère et historien de la civilisation chez les Germains et les Francs.
Il y joignit des cours de dessin. G'était le vœu de sa mère qui maniait le crayon avec grâce. 'Ge serait d'ailleurs une agréable diversion à l'ingrate besogne de l'humble cléricature. G'était, en réalité, une première culture accordée aux facultés esthétiques qui devaient s'épanouir un jour en de belles pages sur l'art et les artistes chrétiens du moyen âge.
Ni à l'étude ni au cours de dessin la société n'était bonne. Le jeune chrétien de dix-sept ans allait avoir à y faire respecter sa foi et ses pratiques.
L'étude de M. Goulet employait inconsciemment quelques libertins impies, abonnés aux mauvaises lectures et habitués des mauvais lieux, qui ne craignirent pas de s'en vanter devant le nouveau venu. Ozanam rougit : puis un jour, impatienté et indigné, il prend la parole hardiment, réfute leurs railleries, démasque leur ignorance, leur fait honte de leurs propos, et les réduit au silence, lui le plus jeune
22 PRELUDES LITTERAIRES.
d'eux tous. « Frédéric, rappelle son frère, nous racontait lui-même avec chaleur tous les détails de ce premier combat et de cette première victoire. Elle lui dut le respect et l'estime des tristes garçons qui, la veille, le tenaient encore pour un niais et un enfant. »
Il en fut de même au cours de dessin. M. Léonce Curnier, auteur d'un excellent ouvrage sur la Jeunesse d'Ozanam, en fait le récit suivant, que j'abrège. « C'était à la fin de 1830. Nous étions au dessin, placés à côté l'un de l'autre, entourés de jeunes gens dissolus et impies. Nous souffrions de les entendre; mais écrasés par le nombre, nous nous taisions, en nous comprenant du regard. Cependant un jour les choses en vinrent à ce point que nous nous récriâmes tous deux. Ozanam se leva. Il me semble voir encore cette physionomie, et entendre cette parole dont je n*avais encore connu que la modestie et la timidité, s'animer, s'enflammer, commander, imposer le silence. D'un accent ferme, mais contenu, il fit fièrement sa profession de foi chrétienne catholique ; sans que toutefois, maître de lui, il laissât échapper aucune parole blessante pour ces pauvres égarés. Ceux-ci se turent... En se rasseyant, ajoute le témoin, le futur professeur de Sorbonne serra la main du modeste apprenti industriel. Et, cette main, mon jeune et noble ami ne la retira jamais. »
Leur amitié dura autant que la vie. Dans ses souvenirs de Idi Jeunesse d' Ozanam, dédiés à ses fils, Léonce Curnier écrit : « Mon commerce journalier avec Frédéric Ozanam fit tout le charme de mon séjour dans la cité lyonnaise. Nous faisions souvent ensemble de délicieuses promenades sur les bords enchanteurs de la Saône, dont la beauté le plongeait dans une poétique ivresse. Il était comme en extase devant un