LA PREMIERE LUTTE
site pittoresque, devant un paysage aux horizons lointains, devant une rivière aux gracieux contours. Les prés et les bois, la verdure et les fleurs lui faisaient éprouver des jouissances inefî'ables qui se tournaient en actions de grâces et en hommages au Créateur. Plus d'une fois, dans nos excursions aux alentours de Lyon, j'entendis ces invocations s'échapper du cœur si profondément religieux de mon ami. Et, à chaque fois, comme suspendu à ses lèvres, je me sentais remué par des accents si beaux ; et, emporté avec lui dans cet élan mystique, je m'efforçais de le suivre. »
Le même ami continue : « Nous avions l'un et l'autre une prédilection marquée pour l'île Barbe, cette ravissante oasis de verdure si chère aux Lyonnais. Ozanam m'y montrait avec respect les restes d'une antique abbaye du vu* siècle, ou il me faisait grimper avec lui sur les rochers abrupts du haut desquels, dit-on, Charlemagne avait vu défiler son armée, à cet âge d'héroïsme et de foi que mon jeune compagnon faisait revivre par ses récits.
« Notre-Dame de Fourvière exerçait sur son cœur une attraction autre que celle du splendide panorama qui se déploie sur sa montagne. C'était pour lui un grand lieu de prière. Il avait une vive dévotion à la Mère de Dieu, dont le modeste sanctuaire portait sur ses murs le témoignage des miracles obtenus par sa puissante intercession. Ozanam, qui connaissait à fond l'histoire de ce lieu béni, y faisait apparaître à mes yeux ses grands visiteurs d'autrefois : Thomas Becket, Innocent IV, Louis XI, Anne d'Autriche, Louis XIII, et de nos jours Pie VII, lors de son retour du sacre de Napoléon. »
« L'âme tout entière, esprit et cœur, se trouvait
24 * PRELUDES LITTERAIRES.
bien de tels entretiens, continue l'ami nîmois pour terminer. Quand Dieu, dans sa bonté, me donna Ozanam pour ami, j'étais bien jeune, livré à moi-même, loin du toit paternel, dans une grande ville où mille dangers m'environnaient. Au souffle du scepticisme général de cette époque, je sentais vaciller la foi que je tenais de ma mère, et faiblir la seule force que je pusse opposer à l'entraînement des passions. Ozanam se rencontra sur mes pas pour me retenir au bord du précipice. Je me remis à marcher ferme dans la voie qu'il me traçait par son exemple... Il était dans la destinée de Frédéric Ozanam de préserver ou de retirer ainsi du mal et de l'incrédulité bien des jeunes gens de son siècle. J'ai été peut-être le premier qu'il ait sauvé du naufrage ^ »
Ses études professionnelles terminées, M. Léonce Curnier rentra à Nîmes, sa ville natale, dont il devint un des premiers notables. Il vécut toute sa vie sous le charme de ces souvenirs et du branle de ces exemples, comme nous le verrons par leur correspondance ultérieure.
Nous avons déjà entendu les confidences de Frédéric à un autre de ses camarades, M. Materne, plus tard professeur dans l'Université, connu par ses savants travaux de littérature grecque. Maintenant, jnir: 1 ^\'^0, c'est de son admiration pour sa religion re- C()îlqii:-^' et de son bonheur de croire qu'il entretient cet Hn>.\. y.ids ici le jeune et ferme chrétien s'en veut è J=H-tiu>.'»e de ne pas l'être autant qu'il devrait et qui! V -..rirait l'être. « J'apporte dans la pratique plus de convie lion que de ferveur. J'en souffre beaucoup.
1. LÉONCE Curnier, membre de l'Académie de Nîmes et de Montpellier, La Jeu7iesse d' Ozanam, oiiyTage couronné par l'Académie française, grand in-8°, p. 22 et suiv. Paris, Librairie Hennuyer, 1890.