VIE DE PIETE
Ses rapports avec Jésus-Christ étaient ceux de l'abandon le plus absolu, de la confiance la plus vive, de la plus filiale tendresse. Il lui avait livré sa vie, se reprochant autrefois ses inquiétudes sur son avenir, se reprochant aujourd'hui ses inquiétudes sur sa santé, et lui sacrifiant avec sa vie, tout ce qui seul mérite qu'on vive : le bonheur, l'amour, la gloire ; nous ne tarderons pas à le voir.
Dans chacun de ses devoirs, devoirs d'état, devoir de chrétien, devoir de citoyen, il voyait l'accomplissement de la volonté de Dieu ; mais il le voulait très haut et très pur d'intention, disant : « Le Seigneur nous fait demander dans notre prière qu'elle s'accomplisse sur la terre comme au ciel. Donc, non point comme en enfer où elle s'accomplit par nécessité, non comme parmi les hommes où elle est souvent subie avec murmure, mais comme au ciel, avec l'amour et l'allégresse des anges. »
Ozanam était un juge sévère pour lui-même : le monde lejugegrand, il se juge petit; le monde le juge bon, il se trouve mauvais. Il croit devoir tout ce qui est à son travail et à la grâce de Dieu ; mais il ne croit pas à son génie. Il n'est pas fort, il n'est que faiblesse. (( Sa conscience ne l'épargne pas. » Il se dit irrésolu, indécis, agité, ballotté au souffle de vaines impressions et inquiétudes qui assombrissent tous ses bonheurs. Il ne s'en croit pas digne. « Un jour, écrit son frère, le voyant triste et abattu, je lui représentai toutes les raisons qu'il avait de se trouver heureux : C'est vrai, me répondit-il ; c'est précisément parce que je suis trop heureux que je crains que quelque malheur ne vienne à fondre suc moi! » Dans ses perplexités, c'était toujours contre lui-même qu'il prenait parti, celui qui lui coûtait le plus ; parce que
c'était le plus sûr, croyait-il, — ce qui n'est pas toujours vrai; — parce que c'était celui du plus grand sacrifice, et que ce sacrifice était un acte d'amour.
Ce cœur de juge pour lui-même était un cœur de frère pour le prochain. Outre l'immense famille de Saint-Vincent de Paul qu'il embrassait dans sa charité, Ozanam avait ses pauvres à lui, les pauvres de sa conférence, desquels la visite et le service étaient pour lui un exercice religieux. Il ôtait invariablement son chapeau en entrant dans leurs misérables demeures : « Je suis votre serviteur! » Jamais il ne leur faisait de sermon. Après avoir donné ce dont il pouvait disposer, il s'asseyait et se mettait à causer de quelque sujet qui pût les distraire et les intéresser.
Cette visite lui était à lui-même instructive et bienfaisante. Il rapporte qu'un jour qu'il était de mauvaise humeur, une inspiration intérieure le poussa à aller voir ses pauvres; et, quand il descendit de chez eux, il se sentit tout autre : quelles étaient ses misères d'imagination devant l'effroyable réalité de tels maux! Quelle leçon il venait de recevoir! Il dira un jour à Florence : c Que de fois, accablé de quelque peine intérieure, inquiet de ma santé mal affermie, je suis entré plein de tristesse dans la demeure du pauvre confié à mes soins; et là, à la vue de tant d'infortunés plus à plaindre que moi, je me suis reproché mon découragement, je me suis senti plus fort contre la douleur, et j'ai rendu grâces à ce malheureux qui m'avait consolé et fortifié par l'aspect de ses propres souffrances! Et comment dès lors ne l'aurais-je pas plus aimé? »
Quand les pauvres se présentaient chez lui, il ne les faisait pas attendre, mais il les introduisait sur-lechamp dans son cabinet, où il leur donnait un siège