‹ Frédéric OzanamChapitre 275 sur 344 · LA DERNIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE LEÇON

et que le Sauveur est aussi présent à son Église que dans la ferveur des premiers siècles. Cher ami, je ne vous ai pas oublié ; et je me suis tenu certain que vous me rendiez la pareille. »

Il ne fut pas à Sens. Presque au lendemain des solennités pascales, la fièvre le prit, au sein de souffrances qui, cette fois, eurent raison de ce mâle courage. Il dut se mettre au lit, et c'est de là, qu'à la dernière heure, il pria le doyen de faire afficher que la reprise de son cours était ajournée. M. de La Villemarqué, qui était venu le voir, raconte ainsi la scène pathétique qui s'ensuivit chez le malade et à la Sorbonne.

Lorsque, le jour de la rentrée, les étudiants lurent au tableau qu'il leur fallait renoncer momentanément à entendre Ozanam, ce fut d'abord un désappointement qui se tourna bientôt en mécontentement. (( En vérité MM. les Professeurs en prennent à leur aise, se dispensant de faire leur cours comme s'ils n'étaient pas payés pour cela ! » Ils ignoraient la maladie du maître.

Ozanam le sut et s'en montra fort ému. Sa leçon était préparée. Il n'y tint plus : « Je la ferai, dit-il; il faut honorer notre profession! » Et l'heure venue, sortant de son lit, malgré les prières de ses amis présents, les larmes de sa femme et la défense du médecin, il se fait conduire à la Sorbonne, où il descend appuyé sur un bras ami, et se montre inopinément dans la salle du cours, puis dans sa chaire, exténué et pâle comme un spectre.

Saisis de pitié et de remords, les étudiants, à l'unanimité, le saluent de leurs acclamations. Il demanda le silence, et d'une voix profonde mais claire : « Messieurs, dit-il, on accuse notre siècle

d'être un siècle d'égoïsme ; et l'on dit les professeurs atteints de l'épidémie générale. Cependant c'est ici que nous altérons nos santés; c'est ici que nous usons nos forces. Je ne m'en plains pas : notre vie vous appartient ; nous vous la devons jusqu'au dernier souftte, et vous l'aurez. Quant à moi, si je meurs, ce sera à votre service. »

Il fit sa leçon avec une éloquence et une puissance telles qu'on ne lui en avait jamais vu de pareille. L'enthousiasme et l'émotion de l'auditoire ne sauraient se décrire. On eût dit le pressentiment qu'on l'entendait pour la dernière fois. Comme il descendait de chaire et quittait la salle au milieu des effusions de ses amis, l'un d'eux lui dit, en serrant sa main hrùlante : « Vous avez été merveilleux! » — « Oui, répondit Ozanam avec un sourire. Maintenant, il s'agit de dormir cette nuit. »

Il ne dormit pas. Il s'alita aussitôt, pris de malaises extraordinaires du caractère le plus alarmant. C'étaient bien des adieux qu'il venait de faire à cet auditoire qui l'avait aimé et applaudi pendant douze ans !

Lacordaire apprit ces choses et s'en effraya. Il était alors dans son couvent de Flavigny, où il s'était retiré, après avoir été amené à abandonner la chaire de Notre-Dame et le séjour de Paris. Il écrivit à Ozanam « pour le gronder de ses imprudences et lui prescrire de se borner, pendant quelques années, à ne faire que juste son cours, en employant le reste du temps à voyager et se distraire ». N'était-ce pas encore trop? Il insistait : « Songez, mon cher ami, que vous êtes du petit nombre des écrivains catholiques qui ont honoré l'Église dans notre pays par leur talent et leur caractère; que vous êtes resté pur des emportements et des variations qui nous

Page 1