PLAINTE DE LACORDAIRE
affligent en tant d'autres. Restez avec nous longtemps. Hélas ! Nous ne nous en irons que trop vite ; et, si la vie est peu de chose pour soi, il faut s'y attacher pour les autres. »
La maladie s'aggrava. « J'ai été au plus mal, écrivait-il ensuite. La pleurésie m'emmenait à grand train, et elle devait m'emporter, si l'habileté et la tendresse de mon frère, les soins de toute ma famille, les prières de mes amis et la miséricorde de Dieu, n'avaient arrêté les progrès du mal. » A la suite de la crise ses forces l'abandonnèrent totalement, mais non sa charité et son zèle d'apôtre, comme en témoigne une lettre qui en est le monument. Elle est du 16 juin 1852.
Pendant ses jours de souffrances, Ozanam avait reçu la visite d'un de ses anciens camarades d'études, pour affaire de charité. Celui-ci, lui en écrivant ensuite, lui rappelait leurs entretiens d'autrefois, « alors, disait-il, que jeunes et amoureux de la vérité seule, nous conversions ensemble et avecLallier, des choses éternelles! « Mais l'ami confessait que ses doutes d'alors le tourmentaient encore, et il confiait sa souffrance au cher camarade plus éclairé et plus heureux.
Bien que ne quittant guère encore sa chambre, et peu son lit, Ozanam oublia tout, brava tout pour le salut de cette âme. Sa réponse n'est rien moins que la démonstration catholique dans ses principales lignes. Elle commence par faire la part nécessaire du mystère, dans l'insondable domaine de l'infini. Elle répond à l'objection de cruauté élevée contre le dogme de l'éternité des peines : « Ceux qui traitent ce dognie d'inhumain parlent-ils ainsiparce que l'humanité leur est chère ?Non, c'estparcequ'ilsontunsentiment moins vif de l'horreur du péché et de la justice de Dieu. »
Ozanam insiste davantage sur la preuve expérimentale du christianisme : a celle d'où lui est venue toute la foi de son enfance, toute la lumière et toute la force de son âge mûr, toute la sanctification de ses joies domestiques, toute la consolation de ses peines ». C'est là que se place cette déclaration déjà citée : « Quand même toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a dans l'inexprimable douceur d'une communion et dans les larmes qu'elle fait répandre, «ne puissance de conviction qui me ferait encore embrasser la croix et défier l'incrédulité de toute la terre. «
Indépendamment de cette évidence interne, Ozanam étudie, depuis dix ans, l'histoire du christianime ; et chaque pas qu'il a fait dans cette étude a affermi ses convictions... Preuve historique donc. Preuve sociale aussi : « Je me suis démontré à moi-même que c'est à l'Évangile que nous devons la liberté, l'égalité, la fraternité. Que c'est à lui que sont attachés la grandeur et le bonheur de toutes les sociétés, comme ceux des individus. Vous ne savez peut-être^pas assez, mon cher ami, combien cette foi dans le Christ qu'on représente comme éteinte, agit encore fortement dans l'humanité ; combien le Sauveur du monde est encore aimé ! Combien il suscite de vertus et de dévouements tels qu'ils égalent les premiers âges de l'Église î )>
Enfin cette supplication personnelle, ardente : « Ah! mon ami, mon ami, ne nous perdons point dans des discussions infinies! Nous n'avons pas deux vies, l'une pour chercher la vérité, et l'autre pour la pratiquer. C'est pourquoi le Christ ne se fait pas chercher; il se montre tout vivant dans cette société chrétienne qui nous environne ; il est devant vous, il vous presse. Vous devez avoir bientôt quarante