‹ Frédéric OzanamChapitre 28 sur 344 · LE SAINT-SIMONISME · texte numérisé non relu

LE SAINT-SIMONISME

révélation primitive est une fable, sa nouveauté une illusion, son application une immoralité. Contradictoire à son principe, elle serait désastreuse en même temps qu'impossible dans son aboutissement, en faisant reculer bien loin le genre humain dans les voies du progrès et de la civilisation. »

L'ouvrage parut en une centaine de pages au printemps de 1831, sous le titre de Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon, Il fut aussitôt salué, du moins comme une espérance : « J'ai reçu de M. de Lamartine une lettre très flatteuse, et de V Avenir (le Journal de Lamennais) un rapport très favorable », écrit Ozanamàun ami.

La lettre de Lamartine disait : « Mâcon, 18 août 1831 .

(( Je viens de recevoir avec reconnaissance et de lire avec étonnement pour votre âge et admiration pour vos sentiments et votre talent, l'ouvrage que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Recevez tousmes remerciements. Je suis fier qu'une pensée de moi, à peine indiquée, vous ait inspiré un si beau commentaire. Croyez que la pensée était en vous : la mienne n'a été que l'étincelle qui a allumé votre âme.

(( Ce début nous promet un combattant de plus dans la sainte lutte de la philosophie morale et religieuse contre une réaction matérialiste grossière. Comme vous, j'augure bien du succès. Nous ne le tenons pas, mais la voix de la conscience, cette prophétie infaillible du cœur de l'honnête homme, nous l'assure pour nos enfants. Confions-nous en à cet instinct, et vivons dans l'avenir. »

M. de Chateaubriand le prend de plus haut avec le Saint-Simonisme qu'il dédaigne, et Saint-Simon qu'il méprise. Il écrit de Genève, 2 août, à un ami : « J'ai parcouru rapidement la brochure de M. Ozanam. J'en

30 PRELUDES LITTERAIRES.

avais déjà lu quelque chose dans le Précurseur. L'ouvrage est d'un excellent esprit, et le morceau qui le termine est extrêmement touchant. Je suis fâché seulement que l'auteur ait perdu son temps et son talent à réfuter ce qui n'en vaut pas la peine. Nous avons tous connu Saint-Simon. C'était un fou, pour ne rien dire déplus. Voilà un étrange Christ! — Remerciez, je vous prie, de ma part, M. Ozanam. »

Ce n'est pas à dire toutefois que cette première œuvre de la dix-huitième année échappe à l'exubérance de cette juvénilité qui vient de réclamer l'indulgence. L'arbre pousse eu feuilles et en fleurs : les fruits ont besoin de mûrir. Quelque phraséologie accuse le voisinage de la rhétorique de la veille. Mais l'écrivain et le savant de demain s'y laisse entrevoir. Jean-Jacques Ampère l'atteste. « J'y trouve, écrira-t-il, le germe des qualités qui se développèrent plus tard chez Ozanam : un goût vif, quoique novice encore, pour l'érudition puisée aux sources les plus variées; de la chaleur, de l'élan, une grande modération envers les personnes ; et, par-dessus tout, les convictioBs très arrêtées, et le sentiment sincère et courageux qui avait poussé ce jeune homme à marcher seul au combat, avec sa fronde et les cinq pierres polies, choisies dans le torrent. »

Enfin c'est à la jeunesse, cette jeunesse à laquelle seront consacrés ses travaux jusqu'au dernier, quOzanam dédie aujourd'hui les prémices de sa plume. « Qu'elle n« refuse pas d'entendre cette voix d'un camarade, d'un frère : Jeunes gens, la reflorescence morale de notre vieille terre de France sera votre œuvre à vous. Vous avez éprouvé tout le vide des jouissances matérielles ; et, la faim et la soi^ de la vérité et de la justice s'étant fait sentir à vous, vous êtes allés

A LA JEUNESSE. 3t

VOUS nourrir de la creuse philosophie des modernes apôtres. Vous n'y avez pas trouvé l'aliment de vos âmes. La religion de vos pères se présente aujourd'hui à vous, les mains pleines : ne vous détournez pas d'elle, car elle aussi est généreuse, elle aussi estjeune, comme vous. Elle ne vieillit point avec le monde : toujours nouvelle, elle vole au-devant des progrès du genre humain, et elle seule est capable de le conduire à la perfection. »

Mais cette faveur, ces éloges qui accueillaient le jeune écrivain, étaient-ce les premières avances de la gloire? Ce n'en est que la tentation : il la ressent, mais il la repousse. A son ami Materne qui l'avait trop loué, il confesse, 19 avril 1831, qu'il est malgré lui poursuivi par une immense avidité de se produire qui gâte ses meilleures actions. « Et cependant je sais que cette gloire est vaine, ce qui ne m'empêche pas de me rechercher moi-même... Mon ami, philosophiquement et religieusement parlant, la seule règle à donner à chacun de nos actes, c'est la loi d'amour: amour de Dieu et du prochain... 0 mon ami, que cette loi d'amour soit la nôtre ! Et, foulant aux pieds la vaine gloire, notre cœur ne brûlera plus que pour Dieu, que pour les hommes, et pour le Trai bonheur. Alors nous serons d'excellents catholiques, d'excellents français; et nous serons heureux! »

Ampère fils, qui avait vu dans cet essai le germe du talent d'Ozanam, y avait vu aussi le prélude de son œuvre apologétique tout entière : « A cette doctrine antichrétienne et nouvelle à la fois, écrirat-il, Ozanam opposait l'Évangile et l'antiquité, cherchant dès lors, d'une main novice encore, mais déjà résolue, à saisir l'enchamement des traditions du genre humain. C'était comme une préface du livre

auquel il devait travailler jusqu'à son dernier jour. » Ozanam en a conscience lorsqu'il écrit alors à son parent et ami, Ernest Falconnet : « Ce qui fait que j'aime cette petite brochure, c'est que j'y ai jeté le germe de ce qui doit occuper notre vie. »

Il y avait donc une œuvre qui devait être toute son œuvre; œuvre non point seulement littéraire, mais religieuse, sacrée; œuvre de science et de foi, œuvre d'apostolat faite en vue d'arracher les âmes au scepticisme et à l'incrédulité du siècle. Ce serait, comme il la conçoit, La Démonstration de la Religion catholique par l'antiquité et Uunivei^salité des croyances et des traditions du genre humain. Cette perspective l'exalte, et lui qui, hier, dans le doute, « s'attachait, quand même, de toutes ses forces à la colonne du temple, dùt-elle l'écraser dans sa chute », il écrit au même ami : « Et voilà qu'aujourd'hui, je la retrouve, cette colonne, appuyée sur la science, couronnée des rayons de la sagesse, de la gloire et de la beauté. Je la retrouve, je l'embrasse avec enthousiasme, avec amour. Je demeure auprès d'elle; et de là je la montrerai comme un phare de délivrance à ceux qui flottent sur la mer de la vie. »

Quelques-uns des condisciples lyonnais d'Ozanam l'avaient précédé aux Écoles de Paris. L'un d'eux était Hippolyte Fortoul, que nous avons déjà nommé. Il était de deux ans l'aîné de Frédéric. Tombé dans la grande ville, au lendemain de la Révolution de Juillet, et au sein d'une jeunesse enfiévrée, turbulente, altérée de nouveautés, ivre de liberté, éblouie d'illusions, livrée sans boussole à tous les courants d'idées et aux emportements de la passion politique et réformiste, Fortoul avait posé à Ozanam la formi-

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