CHAPITRE XXX EPILOGUE
LES TEMOIGNAGES . — L OEUVRE LITTERAIRE. — L OEUVRE CHARITABLE. — LA SOCIÉTÉ DE SAINT-VINCENT DE PAUL.
Ozanam avait écrit dans son testament : « Ne vous laissez pas ralentir dans vos prières par ceux qui vous diront : il est au ciel. Priez toujours pour celui qui vous aime beaucoup, mais qui a beaucoup péché. Aidé de vos supplications, chers bons amis, je quitterai la terre avec moins de crainte. J'espère fermement que nous ne nous séparerons point, et que je reste avec vous jusqu'à ce que vous veniez à moi. »
Quoi qu'ait dit le mourant, cette assurance de son salut est dans toutes les lettres de condoléance écrites au lendemain de sa mort, et c'est dans le ciel que ses amis et ses disciples le revoient à travers leurs larmes.
Dès le jour de ses obsèques, auprès de son cercueil déposé provisoirement dans une salle souterraine de Saint-Sulpice, M. le Doyen de la Faculté des lettres, pour peu croyant qu'il fût, crut devoir saluer en lui un immortel dans les cieux : « Notre consolation, dit-il, est de croire l'entendre nous dire, avec le poète italien : « Ne pleurez pas ; la mort c'est l'immortalité
« qui commence. Et, quand j'ai paru fermer les yeux, « je les ouvrais à la lumière éternelle. » Nous pourrions dire aussi qu'il a été heureux dans cette vie passagère... mais ce n'est pas ici, c'est plus haut, que Frédéric Ozanam avait placé son espoir, et qu'il trouvera sa récompense. »
M. de La Villemarqué a raconté sa consternation et celle de toute sa maison, quand l'annonce de cette mort vint le frapper au cœur. C'est deux heures après qu'il écrit : « Je n'ai pu que passer le journal à ma femme, en sanglotant; et nous avons pleuré ensemble, sans pouvoir articuler un seul mot. Nos petits-enfants, témoins de cette scène, nous regardaient en silence avec étonnement... Je l'aimais comme un frère, je l'admirais comme un maître, je le vénérais comme un saint!... Pour le rappeler si tôt à lui, pour résister aux prières des centaines de mille âmes de la Société charitable fondée par notre ami, il fallait bien que Dieu eût hâte de le faire jouir du bonheur du ciel! » (Keransker, 16 septembre 1853.)
J'ai vingt lettres de la même date : celles de ses anciens maîtres du collège de Lyon, M. Noirot, M. Legeay ; celles des anciens camarades, le baron Chauraud, Paul de la Perrière, Dufieux, Falconnet : toutes le portent au ciel : « Il a donné sa vie pour la vérité, pour la foi et pour la charité : Nous est-il permis de nous en plaindre? Je n'ose l'affirmer, w — Et un autre : « Ses années furent tellement remplies que l'on peut dire de lui qu'il a su vivre deux vies dans l'espace d'une seule. Sa couronne doit être belle! »
M. Léonce Curnier : « Quant à moi, je ne pense jamais à Frédéric, sans que je me sente porté à l'invoquer. L'auréole de sainteté qui l'entourait à mes yeux quand il vivait, n'a rien perdu de son éclat. Je
crois le voir dans le ciel, entre saint Vinoent de Paul et saint François de Sales, dont il fut le fidèle disciple. J'aime à me représenter l'autel où je m'agenouille paré de son image ; et cette dévotion que je lui porte, déjà éprouvée par les années, ne peut que se raviver jusqu'à mon dernier jour. »
Des prêtres éminents écrivent à M""^ Ozanam : « Croyez bien, Madame, que, si cette mort est un mystère d'affreuse douleur, c'est aussi un mystère d'ineffable amour : et si cet amour vous commande de vous séparer de lui, c'est pour que vous le donniez à Dieu, par l'offrande d'un saint qui fera l'ornement de son ciel. »
Montalembert regarde, lui aussi, vers le ciel, pour y chercher avec confiance l'âme de celui dont il écrit, de la Roche-en-Brény : « A nous, comme à vous. Madame, il laisse la presque certitude de son bonheur éternel et immédiat. Ce n'est pas à moi, profane, qu'il appartient de parler de Dieu et du Ciel aune âme encore inondée de cette lumière qui se répand autour du lit de mort d'un chrétien tel que lui... Quand dans cette confiance vous prierez pour lui et avec lui, quand vous irez chercher son âme dans les régions sereines où elle attend la v6tre, daignez, une fois du moins. Madame, vous souvenir de moi, et offrez-lui vous-même les pieux regrets d'un vieil ami, vieux confrère de Saint- Vincent de Paul, vieux soldat de la même cause, qui n'oubliera ni ses enseignements, ni son exemple ».
L'abbé Perreyve pousse sur cette tombe des cris de douleur qui sont aussi des cris d'enthousiasme et d'appel : « Dieu sait. Madame, que je lui ai demandé du fond de mon cœur d'accepter les jours inutiles de ma vie, en échange de quelques jours d'une vie
si précieuse... Oui, je l'aimais beaucoup; mais k mort n'a rien fait à cet égard ; elle n'a pu rompre les liens qui unissent une âme immortelle aux âmes qu'elle aime immortellement. Les élans de nos cœurs la suivront où elle vit immédiatement auprès de Dieu- G'est là que nous la consulterons encore ; c'est là que nous apprendrons d'elle les secrets d'une charité puissante et modeste ; que nous irons lui demander les inspirations de cette science chrétienne qui cherche et qui aime Dieu jusqu'au martyre. Puisse ma prière être entendue ! Puissé-je, dans ma vie de prêtre, retrouver seulement quelques-unes des vertus de son apostolat î w
Bientôt après, l'abbé Perreyve, passant à Marseille, pour se rendre en Italie, se fit conduire à la chambre où Ozanam avait expiré. Il y pria à genoux. Il avait le culte de son saint maître.
Voici, de Rome, ces lignes d'un saint religieux, le Père Philippe de Villefort, de la Compagnie de Jésus : « Il fut un homme juste, dans le sens des saintes Écritures, de ceux qui ont passé en faisant le bien^ lui qui en peu de temps a fourni une si longue et si sainte carrière ! Sa vie tout entière, dont il a su nous dérober le secret,mais que Tœil seul du juste Juge a découverte, puis sa précieuse-mort reçue dans l'exercice de la Foi, de l'Espérance et de la Charité : tout se réunit pour vous donner la seule consolation que vous puissiez goûter. Je continuerai à prier pour lui, quoique j'aie la confiance qu'il est en possession de la gloire. »
A l'Assemblée de la Société de Saint- Vincent de Paul, le président général, M. Adolphe Baudon, s'interdit le panégyrique du premier fondateur. Un éloge eût été contraire à la tradition comme à l'esprit de
rAssociation. « Cet esprit primitif, chers Confrères, dit-il, Ozanam n'est plus là pour nous le rappeler; il a abrégé sa courte vie pour le répandre tout autour de son lieu de souffrance. Que son souvenir et son exemple ne s'effacent plus de nos âmes : tel est le plus bel hommage que nous puissions lui rendre; persuadés que, du haut du ciel, il attache plus de prix à cette fidélité, qui est son mérite et fait sa félicité devant Dieu, qu'aux rares qualités du génie qui ont été sa gloire devant les hommes! »
M. Cornudet, présidant l'Assemblée du 8 décembre 1853 : « Il y a trois mois aujourd'hui, mes chers Confrères, date pour date, que notre bien-aimé confrère Ozanam a rendu sa belle âme à Dieu. L'Église célébrait aussi, ce jour-là, une fête de la sainte Vierge qu'il avait beaucoup aimée et priée ; et nous avons tous trouvé dans ces circonstances des consolations et de douces espérances... Dans Ozanam, la Société de Saint- Vincent de Paul perd son guide et son modèle, un des hommes de ce temps qui ont rendu le plus de services à la cause catholique, enlevé à la fleur de l'âge, dans la plénitude de son talent, de ses vertus, de son action sur la jeunesse... Mais les vertus mêmes qui causent nos regrets n'expliquent-elles pas la volonté divine qui n'^a pas voulu lui faire attendre plus longtemps la récompense suprême ? Sa présence nous manque, mais son souvenir sanctifié nous reste, avec l'espoir que les prières désormais toutes puissantes de ce glorieux ami de notre Société exerceront sur elle, dont il sait les besoins, une action plus efficace encore que ses paroles et ses exemples. »
François Lallier déclare que désormais son âme est avec celle d'Ozanam, dans le ciel : « Cette mort et celle de mon père, écrit-il à La Perrière, ont changé.
pour ainsi dire, le cours de mes idées. Je fais souvent les mêmes choses qu'auparavant, mais je ne les fais plus avec la même âme. » Et Lamache, trente ans après : « Pour me conformer aux recommandations testamentaires d'Ozanam, je n'ai point cessé de prier pour le repos de son âme ; mais je suis bien persuadé que les prières qui visent le Purgatoire sont parties tout droit en Paradis, en retombant sur celui qui les a faites. »
Dans une séance solennelle de l'Académie française, M. Guizot, protestant, oubliant qu'Ozanam l'a bien des fois combattu, s'arrête, respectueux et ému, devant celui qu'il qualifie : « Le modèle de l'homme de lettres chrétien, ardent ami de la science et ferme champion de la foi, soumis avec douceur à la longue attente de la mort, enlevé aux plus pures joies de la vie, mais déjà mûr pour le ciel comme pour la gloire. »
Quand, en 1866, les lettres d'Ozanam furent livrées au public, le même concert reprit sur un mode plus religieux encore. M^^ Plantier, évêque de Nîmes, salue en lui « l'ange de la charité, l'athlète de la foi. C'était un saint! » Le cardinal de Bordeaux admire « dans quelle pure gloire de sainteté cet astre vient de s'éteindre à nos yeux mortels ».
iMais, avant de faire entendre les princes de l'Église, j'aurais dû m'incliner, et recueillir la parole de consolation et d'espérance que le Souverain Pontife Pie IX, au souvenir de son bien- aimé fils de 18i7, adressa à la jeune veuve, sa chère fille en Jésus- Christ, dans un Bref du 19 novembre 1853 : « Aussitôt que nous avons appris la mort prématurée de votre éminent époux, nous avons ressenti une profonde tristesse; et votre lettre, que nous avons reçue le
20 octobre dernier, est venue renouveler notre douleur. Mais tout ce que vous rappelez justement du zèle et du dévouement de votre cher défunt pour notre sainte religion nous donne la ferme espérance de son salut éternel. Nous ne laissons pas cependant de lui venir en aide de nos suffrages, auprès du Seigneur miséricordieux. »
Parfois, à Paris, on voit d'illustres étrangers, évêques, prélats, personnages ecclésiastiques ou laïques, solliciter la faveur de visiter la sépulture du fondateur de laSociété de Saint-Vincent de Paul. Ils viennent de l'Amérique, des États-Unis, du Canada^ de Providence, de Newport, de l'État de Rhode-Island. Les uns déposent des couronnes au pied du modeste monument, les autres une offrande pour son entretien. Et ce que tous retiennent et remportent de leur pèlerinage, c'est cette parole qu'ils y ont lue sur le marbre, la parole des Anges aux saintes visiteuses du sépulcre du Christ : « Quid quœritu mventem inter mortuos ? Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? »
Ozanam, en quittant ce monde, y laissait deux œuvres d'inégal avenir : son œuvre littéraire, son œuvre charitable. Que sont-elles devenues après lui? Nous devons quelques lignes à la première, quelques pages à la seconde.
Son œuvre littéraire, l'histoire de la civilisation par le christianisme si savamment élaborée dans ses leçons, inaugurée magnifiquement par la publication de sa Germanie, puis forcément ajournée par la maladie, n'avait laissé d'elle, dans les notes et les sténographies du cours, que des ébauches : ébauches parfois brillantes, il est vrai, comme les savait tracer
L'ŒUVRE LITTÉRAIRE. Wl
Ozanam, qui esquissait comme les plas habiles voudraient peindre. Ses amis, maîtres et disciples, firent leur affaire, affaire de religion pour quelques-uns, affaire d'affection pour tous, de reconstituer du moins le portique du monument, dont quelques parties achevées avaient été données au Correspondant.
Ce fut une œuvre collective. M. Ampère en prit l'initiative, la direction et la. plus grande part. M. l'abbéNoirot, M.l'abbéMaret, M. de Montalembert, M. Lenormant, M. Mignet, M. Egger, M. Henrich se joignirent à lui, chacun dans sa sphère de connaissances spéciale. Toutes ces recherches se firent avec la concours et sous les yeux de M"* Ozanam : aucun nom ne saurait mieux garantir au lecteur la religion avee laquelle tout ce travail fut conduit.
Le plus récent écrit d' Ozanam, Un pèlerinage au pays du Cid, parut un mois après sa mort, octobre 1853. Un délicat esprit, M. Hippolyte Rigault, en écrivit ainsi : « Ces pages érudites et pieuses rappellent fidèlement les deux grandes passions de Fâme de leur auteur. Dieu et la science. Vives et inspirées comme une improvisation, mélancoliques comme un dernier adieu, elles sont l'image de cette destinée littéraire commencée avec tant d'éclat et si vite interrompue par la mort. Destinée touchante entre toutes! a dit avec délicatesse M. Ampère. En laissant après elle de belles œuvres inachevées, elle a la grâce d'une espérance et la tristesse d'un regret. »
La même plume annonçait la publication prochaine des Œuvres complètes, provoquée par la ville de Lyon, soutenue par une souscription publique, et entreprise par des sommités littéraires de l'Académie française. Elle parut en 1855, avec une préface d'Ampère qui y rétablissait l'ordre des volumes
de l'Histoire littéraire aux temps barbares, suivant le plan tracé par Ozanam lui-même, allant de sonV^ siècle et de sa Germanie^ à François d'Assise et à Dante, au xiii% par dessus une lacune de dix siècles restés inexplorés : l'explorateur était tombé à la première étape.
Le 28 août 1856, l'Académie française décerna à la Civilisation chrétienne au V^ siècle, ainsi reconstituée, le prix de 3.000 francs, récemment fondé par M. Bordin, dans le dessein formel de rémunérer une œuvre « de haute littérature ». C'était à ce titre que, au-dessus de tous les autres, « la personne et l'ouvrage de M. Ozanam avaient fixé tous les suffrages » . Le secrétaire peepétuel, M. Villemain, le proclama en ces termes : « Formée de vingt leçons et de quelques notes, cette œuvre éminente de littérature et de goût est le fruit spontané d'une âme soulevée par les seules grandeurs qui soient ici-bas : la vertu, la liberté, la science ; et transfigurée d'avance par les grandeurs d'En-Haut, celles que promet la foi et l'espérance chrétiennes. »
Mais l'auteur n'étant plus, ce fut une chose nouvelle et touchante que l'attribution qui fut faite de ce prix à son épouse et son enfant. « Il y eut équité, continue le rapport, à prolonger après lui la récompense dont il était digne, et à la reporter tout entière sur ce qu'il aimait plus que lui-même. La je une femme et la jeune enfant de M. Ozanam recevront comme un dernier don de sa main, le prix du à son rare talent, au monument inachevé de cette vocation ardente qui leur a coûté si cher. »
En 1862, les œuvres complètes s'enrichirent de la traduction du Purgatorio. Des sept années qu'Ozanam avait consacrées à l'étude et à l'interprétation de la Divine Comédie, quatre avaient été données à l'étude du Purgatoire. « Une sorte de prédilection
L'ŒUVRE DE CHARltÉ. 599
particulière attachait Ozanam à ces chants destinés à célébrer la réhabilitation de l'homme coupable et tout remplis de consolations et d'espérances célestes. » C'est en ces termes que M. Heinrich présenta cette traduction au public, comme « un hommage rendu à une chère mémoire, et un témoignage de sa recon" naissance pour le maître qu'il avait aimé ».
J'avais comparé l'œuvre littéraire d'Ozanam à un édifice; je comparerai, on a comparé mille fois son œuvre charitable à un grand arbre. Le premier, ouvrage de l'homme, demeurera inachevé, quand l'homme disparaîtra; le second, l'arbre, la plante qui porte en elle-même le germe immanent de vie que Dieu y a déposé, ne cessera de croître, lorsque aura disparu celui qui l'a planté.
Les œuvres de la Société de Saint- Vincent de Paul sont innombrables. Je ne l'ai pas dit assez au cours de cet ouvrage. Il est bien temps de les nommer : rénumération en sera longue. Le R. P. Monsabré le rappelait ainsi un jour aux milliers de confrères solennellement rassemblés à Notre-Dame : « Au début de votre ministère de charité. Messieurs, vous ne vous étiez proposé que la visite des pauvres ; et Dieu seul connaît tout ce qu'ils vous doivent en cela I Mais, dans son contact avec la misère, Famour chrétien cède à des entraînements qui débordent ses premiers desseins. En parcourant vos annales de ce demi-siècle, que n'y vois-je pas? Fondations de crèches e d'asiles, patronages, adoption et formation des orphelins, protection des délaissés, instruction des Savoyards, des apprentis, des enfants des manufactures, des libérés ; établissements de vestiaires et de lingeries; caisses d'épargne, caisses de loyers et
600 liA SURVIVANCE.
de secours; fourneaux économiques, dispensaires; secours médicaux, secours judiciaires, cercles et réunions récréatives ; distributioos et encouragements; bibliothèques, écoles, catéchismes et lectures. Enfin la famille, la maison, le travail, le mariage, les affaires, la maladie, la mort, les funérailles des pauvres : à quoi ne s'applique pas votne sollieitude? Chaque fois que les calamités publiques ont fait entendre leur grande voix, toute v-otre société s'est émue, et c'est par centaines de mille francs qu'elle a envoyé ses aumônes aux victimes des inondations du Rhône et de la Loire, de l'incendie de Limoges, des crises industrielles, des massacres de Syrie et des famines d'Algérie. »
Mais non, quoi qu'il ait fait, le prédicateur n'a pas tout dit. 11 n'a pas nommé : l'œuvre des militaires, celle des prisonniers, celle des malades, celle des voyageurs et des réfugiés, celle du rapatriement, celle du compagnonnage chrétien; le secrétariat du peuple, les étrennes des pauvres, les pauvres honteux, les pénitenciers, les Saintes-Familles, ^tc. Puis tant d'autres œuvres religieuses, morales, sanitaires, civilisatrices, dont la Société s'est faite l'initiatrice, l'inspiratrice ou rauxiliaire; telles que la presse catholique, les pèlerinages en Terre Sainte, les comités catholiques, les Cercles catholiques d'ouvriers. Puis la Ligue d'enseignement, le Denier de SuiniHPierre, les Lignes de prières et de défense reli* gieuse, etc. Enfin pouvons-nous oubher -ce que, dans l'année terrible, au siège de Paris ou sur les champs de bataille, elle apporta de secours et déploya d'héroïsme au service des pauvres blessés, affamés ou prisonniers? L'Œuvre de Saint-Vincent de Paul, telle qu'O^anam l'avait conçue, telle qu'elle fonc-
tionna durant trois quarts de siècle, n'est pas une œuvre particulière, c'est l'œuvre générale de la charité ; et la Société de Saint- Vin cent de Paul la mère inépuisablement féconde de toutes les œuvres.
Comme elle embrasse l'universalité des œuvres, elle s'étend à l'universalité des lieux. Ozanam l'avait prédit. Treize mois seulement après sa mort, décembre 185ii., une délégation de quatre cents confrères s'étant rendue aux solennités de la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception de Marie, à Rome, le président général, dans un rapport présenté à l'audience de Pie IX, constata que, dans l'espace de vingt-deux ans^ la Société avait donné naissance à 1.532 conférences, toutes animées de l'esprit de leur glorieux patron, répandues dans 29 États différents. La France à elle seule avec ses colonies y figurait pour 889 conférences. 11 y en avait 78 en Italie; 160 en Allemagne, dont 13i dans le royaume de Prusse; 148 en Belgique; 92 dans les Pays-Bas ; 80 dans les Iles Britanniques. C'étaient, en outre, tous les États de l'Europe, sauf la Russie, le Danemark, la Suède et la Norvège. L'Orient commençait à se laisser gagner : Il y avait des conférences dans la Turquie et en Egypte. Dans le Nouveau Monde, la Nouvelle-Ecosse, les États-Unis, le Mexique, le Canada ouvraient leurs immenses espaces à cette charité. Elle s'implantait en Australie, importée par les confrères anglais. Elle ne comptait pas moins de 50.000 familles visitées et assistées ; et son budget qui, la première année, n'avait pas atteint 2.500 frances, dépassait aujourd'hui 2.500.000 francs par an.
L'admirable organisation et fonctionnement de la société, la multiplicité et variété de ses services, les
fruits de salut qu'elle portait en elle et autour d'elle, l'esprit qui l'animait, les exercices spirituels qui en étaient le foyer, la transformation morale qui s'ensuivait en tout lieu, du haut en bas des classes sociales rapprochées et réconciliées : telle la Société apparut ce jour-là à Pie IX, couronnée de ses œuvres. Cette couronne, c'est au pied du trône pontifical qu'elle venait la déposer humblement et filialement.
Pie IX, fort ému, se leva; c'était pour une allocution qui finalement conférait à ces nouveaux apôtres de la charité de Jésus-Christ la même mission qui fut donnée aux douze : celle d'opérer des miracles de conversion, guérissant les lépreux, ouvrant les yeux aux aveugles, faisant entendre les sourds, et ressuscitant les morts. Ce que, rappelant plus tard, l'abbé iMermillod, présent à cette audience, traduisait ainsi, à sa vive manière : « Vous souvenez- vous, Messieurs, de cette assemblée générale, au Vatican, le 5 janvier 1855, où Pie IX se leva et dit : k Mes fils, mes fils, je vous sacre chevaliers de Jésus-Christ. Le monde ne croit pas à la prédication, au sacerdoce : mais il croit encore à la charité. Marchez à la conquête du monde par l'amour du pauvre.
Vingt-huit années après, mai 1883, la société célébrait le cinquantenaire de sa fondation. Frappée et disloquée en 1861, par le gouvernement impérial, elle s'était relevée peu à peu. Je ne reprendrai pas la statistique des conférences, en 1883. Deux faits signalés par le rapport de M. Paul Decaux y suppléeront : « Notre Bulletin, comme la charité, y est-il dit, n'a pas de frontières. 11 est publié en sept langues : en français, à Paris; en anglais, à Dublin; en allemand, à Cologne; en italien, à Gênes; en hollandais, à La Haye; en flamand, à Gand; en espagnol,
à Madrid et à Mexico. » Le second fait se traduit par la comparaison des chiiTres que voici : « Le 1" janvier 1855, le nombre des conférences avait été de 1.537 et le budget de la charité s'était élevé à 2.500.000 francs. Au 1" janvier 1883, le rapport général de l'année précédente accusait une recette de près de 9 millions. » L'action de la charité allait envahir le monde.
Cette réunion jubilaire de 1883 qui avait amené à Paris, des deux hémisphères, la représentation la plus considérable qu'on ait encore vue de la société, dut faire tressaillir Ozanam, comme le P. Monsabré le disait à Notre-Dame, 5 mai : « Jubilemus Deo, chantons à Dieu notre joie. Tel est le cri de notre cœur. Messieurs, après cette cinquantaine de généreux efforts et de grâces divines. Ce cri fait tressaillir dans la tombe où ils dorment, ou plutôt dans les cieux où ils vous ont précédés, les milliers de justes qui ont appartenu à votre Société. Nous avons assurément une conférence en Paradis, écrivait Frédéric Ozanam, car plus de mille des nôtres, depuis que nous existons, ont pris le chemin d'une vie meilleure. Et combien depuis cinquante ans! Le ciel est donc en fête ! »
Ozanam n'était pas autrement présent à cette assemblée; mais Lallier et Le Taillandier y étaient pour le représenter. Des confrères italiens venaient leur baiser les mains!
A la clôture de ce congrès général des Conférences, fut apporté par le cardinal Guibert le décret par lequel Léon XIII, à la requête de l'Épiscopat français, instituait saint Vincent de Paul patron de toutes les œuvres et associations charitables de la France. Léon XIII écrivit ensuite : de l'Église universelle.
L'année suivante, un plus grand acte encore, prononcé ex cathedra, vint témoigner urbi et orbi
de la confiance particulière que l'Église et son chef avaient dans la vaste société de charité dont le Saint- Père opposait l'action salutaire à celle néfaste et impie de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes. L'Encyclique pontificale Humanum genus s'exprime en ces termes : « Nous ne saurions, nos vénérables Frères, passer ici sous silence la Société de Saint- Vincent de Paul qui a donné tant d'exemples admirables et qui a si bien mérité des classes populaires. On connaît assez les œuvres accomplies par elle et le but qu'elle se propose. Les efforts de ses membres tendent uniquement à se porter, par une charitable initiative, au secours des pauvres et des malheureux, ce qu'ils font avec une merveilleuse sagacité et une non moins admirable modestie. Mais, plus cette Société cache le bien qu'elle opère, plus elle est apte à pratiquer la charité chrétienne et à soulager les misères des hommes. »
Terminons l'historique de cette marche ascensionnelle de la Société de Saint- Vincent de Paul, en mentionnant brièvement qu'aujourd'hui 1911^1912, à l'heure où nous écrivons, si le dénombrement exact de la Société de Saint- Vincent de Paul est impossible , du moins l'on peut assurer que le chiffre de cent mille membres actifs est dépassé! Le nombre des conférences répandues sur le globe s'élevait hier à 7.500; et le chifire des secours distribués chaque année est évalué au delà d« quatorze millions.
C'est une grande grâce que Notre-Seigneur a faite à la société fondée par Ozanam sur la pierre de l'orthodoxie, que de la garder dans la foi à la vérité intégrale, à travers toutes les voies tortueuses où tant d'esprits se sont fourvoyés et perdus. A chaque fois que Rome a parlé aux nations dans la fin de
ce dernier siècle, elle a répondu en s'inclinant avee empressement, comme faisait en son temps Vincent de Paul lui-même. La veille de la déflnition de l'infaillibilité doctrinale du Pape, le président général fut le premier à engager sa foi : « Je soupire ardemment après la décision du Concile, écrit M. Bajudon. Convaincu à l'avance qu'elle ne peut être que la vraie, j'y souscris les yeux fermés. Je désire seulement qu'elle soit non seulement la vérité, mais toute la vérité. Quant à m'y soumettre, je n'admets point qu'on ne le fasse pas. Si quelques âmes ou quelques pays ne le font point, c'est qu'ils ne sont pas catholiques. » Il avait écrit de même, au lendemain des condamnations de l'Encyclique Quanta cura et du Sijllabus^ à rencontre des tendances auxquelles inclinait la jeunesse : « Il est nécessaire qu'elle y renonce. Lorsque le Pape prend la peine de nous avertir solennellement d'éviter les doctrines condamnées par ce grand acte, il est de notre devoir de nous soumettre, non seulement de cœur, mais aussi de fait, dans U pratique de notre vie de tous les jours. Je l'ai fait, et je crois que Dieu a hém ma soumission, car il m'a fait voir des vérités de premier ordre que je n'avaii pas encore comprises*. »