VISITE A LACORDAIRE
manquait pas de noblesse, une chevelure noire, épaisse et longue, qui lui donnait cet air un peu sauvage que les Latins rendaient par le mot d'mcomptus... Que me voulait-il donc? Ozanam venait à moi parce qu'il était chrétien et parce que j'étais un ministre de sa foi. Mais il y venait aussi, peutêtre, par la sympathie qui se liait, dans son esprit, à tout ce qu'il avait de plus cher au monde, sa foi, sa patrie, le service du bien, l'avenir du christianisme et l'avenir de la vérité. Le jeune homme n'était entré la veille à Paris que pour y rencontrer les ruines amoncelées par une impiété qui se couvrait de Timage généreuse de la liberté. Le fragile édifice (la Congrégation) qui abritait quelques âmes échappées par hasard ne subsistait plus ; la Révolution de 1830 l'avait heurté du pied; et Ozanam arrivait pur, sincère, ardent, au milieu d'un abîme vide et muet.
« Il ne se doutait pas que la Providence l'envoyait pour le combler. Il devait être, au lendemain de la défaite, l'un des premiers qui, au nom de Jésus-Christ, parviendrait à la sainte puissance d'une popularité sans tache. Pour nous, qui avons été de l'une et de l'autre époque, qui avons vu le mépris et qui avons vu l'honneur, nos yeux se mouillent en y pensant de larmes involontaires, et nous tombons en actions de grâces devant Celui qui est inénarrable dans ses dons. »
Gomment dire maintenant que les conférences du collège Stanislas furent suspendues ; et que, quand '^acordaire demanda à les reprendre, on y mit des onditions que sa dignité et sa liberté lui défendaient d'accepter? On l'avait dénoncé auprès du gouvernement « comme un républicain fanatique, capable de bouleverser l'esprit d'une partie de la jeunesse ».
11 le fut aussi auprès de l'archevêque comme un prédicateur de nouveautés dangereuses. Lacordaire se retira et se tut.
Nul ne fut plus douloureusement atteint par le contre-coup que le jeune chrétien qui fondait sur cette parole tant de hautes espérauces. Mais nul aussi ne sut comme lui élever son espérance et sa foi audessus de sa douleur. La plainte qui s'exhale de ce cœur d'apôtre est un acte admirable de compassion pour ses frères et d'adoration généreuse et soumise à cette main de Dieu qui va demeurer son unique mais tout-puissant appui. Il écrit à M. Velay :
(( Nous n'entendrons donc plus M. Lacordaire ; c'est une grande douleur à nous qui avions besoin du pain de la parole, et qui nous étions accoutumés à la nourriture excellente et forte, d'en être privés tout à coup, sans que rien la remplace. Ce nous est un chagrin plus grand encore de voir ceux de nos frères égarés qui avaient repris le chemin de la vérité s'en retourner à leurs erreurs, secouant la tête et haussant les épaules.
« Peut-être le Ciel veut-il ce silence, cette abstention des catholiques, comme un sacrifice de plus. Peutêtre avions-nous trop tôt levé le front. Nous mettions notre orgueil dans la parole d'un homme ; et Dieu a mis sa main sur la bouche de cet homme, afin que nous apprenions à être chrétiens sans lui, afin que nous tâchions de nous passer de tout, hormis de la foi et de la vertu. » Cette demi-page est toute d'or.
Ozanam sut attendre, mais sans pour cela consigner au fourreau l'arme de la défense religieuse. Exactement deux mois après, la même jeunesse catholique, les mêmes protestataires contre l'enseignement philosophique de la Sorbonne, les mêmes