‹ Frédéric OzanamChapitre 75 sur 344 · ANXIETE ET SACRIFICE · texte numérisé non relu

ANXIETE ET SACRIFICE

était le vœu de mes parents, et me trouvait assez volontiers disposé moi-même.

« Mais, d'autre part, ce concours de circonstances extérieures, ne serait-ce pas un signe de la volonté de Dieu? Je l'ignore... Ainsi, une fois passé mon examen de licence, je ne sais plus rien de mon avenir. Tout est pour moi ténèbres, incertitude, souffrance. »

Voilà la lutte, elle sera longue. Tous les attraits sont d'un côté ; le vœu de la famille est de l'autre. Qui décidera entre eux? Ozanam en appelle et s'en remet à une volonté plus haute. On lit à la page suivante : « A quoi bon savoir ce qu'on doit faire, sinon à faire bien? Faisons donc bien, de notre mieux, et confions le reste àDieu. La volonté de Dieu s'accomplit jour par jour. Les plus sages comme les plus grands sont ceux qui se sont laissé mener par la main de Dieu. Donc un peu de confiance au Père céleste, sans la volonté duquel un cheveu ne tombe pas d'une tète humaine. »

Une autre considération étonnera sous la plume d'un moraliste de vingt ans : « Pauvres gens que nous sommes! Nous ne savons pas si demain nous serons encore en vie ; et nous voudrions savoir ce que nous ferons dans vingt ans d'ici? » Et il ajoute, au même lieu : « Depuis quelque temps, depuis surtout que j'ai vu quelques jeunes gens mourir, la vie a pris pour moi un autre aspect. »

Or voici en quelles circonstances Ozanam avait vu mourir, et mourir un jeune homme, pour la première fois :

C'était trois mois et demi avant la date de ces lignes. Le 30 décembre 1833, dans une lettre de nouvelle année adressée à sa mère, Frédéric lui racontait

que, la veille et Tavant-veille de ce jour, à deux pas de chez lui, presque à sa porte, un jeune étudiant venait d'expirer dans d'atroces souffrances. « De ma chambre et de celle de Chaurand, on entendait ses gémissements et son délire. Gomment rester paisible à rêver et à écrire, quand un condisciple, un jeune homme comme soi, se tord sur son lit d'agonie et se meurt? Aussi, hier et avant-hier, ce fut pour nous un continuel voyage de notre porte à la sienne : partout l'image du malheureux nous poursuivait. Les progrès du mal étaient affreux; il a fallu assister à l'Extrême-Onction, puis aux constatations légales. Hier au soir, il était horrible à voir, déchirant à entendre. Nous n'avons pu nous décider à nous mettre au lit qu'à une heure du matin. A notre réveil, nous avons appris qu'il était mort. Hélas! je n'avais encore vu mourir personne. Il faut qu'un homme s'habitue à ces terribles spectacles; pour moi, j'en ai été profondément frappé. » C'est à quelques pas du lit où gît le jeune mort qu'est écrite cette lettre du nouvel an, « où les vœux de bonheur se mêlent, dit-il, au spectacle des pires tristesses de la terre ». L'impression très forte qu'Ozanam déclare avoir reçue de ce spectacle, fut aussi très durable. Elle eut pour effet de le tourner, plus que par le passé, vers les choses éternelles, comme il l'écrit encore : « Depuis surtout que j'ai vu quelques jeunes gens mourir, j'ai senti que jusqu'ici je n'avais pas porté assez avant dans mon cœur la pensée du monde invisible, du monde réel. J'ai pensé que je n'avais pas donne assez d'attention à deux compagnons qui marchent toujours avec nous. Dieu et la mort... Il me semble que. je comprends mieux les chocs de la vie, et que j'aurai plus de courage à les supporter. Il me

a ENTRE DIEU ET LA MORT ». 113

semble aussi que j'ai un peu moins d'orgueil. Quelle valeur auraient donc les croyances religieuses sinon cette valeur pratique? Si la religion enseigne à vivre, c'est afin d'apprendre à mourir. »

Est-ce un étudiant qui parle ainsi? N'est-ce pas un ascète dans le cloitre? Ozanam ne veut pas qu'on s'y méprenne : « Ne va pas croire que je sois devenu un saint ou un ermite, ou que j'aie la pensée d'entrer au séminaire. J'ai le malheur d'être fort éloigné de l'un, et je n'ai pas de vocation pour l'autre. Ne t'imagine donc pas que je passe ma journée avec des têtes de mort. Tout en pensant au fond comme je viens de dire, je suis assez bon camarade, ne demandant pas mieux que de rire, même y perdant à le faire, selon ma coutume, un temps considérable. »

Il ne le perd pas, on le pense bien, aux amusements grossiers ou licencieux de la jeune basoche, lesquels, il le déclare, ne lui inspirent que pitié et dégoût. Une lettre du 12 février rend ainsi compte à sa mère du carnaval du quartier latin : « Ici, le mardigras a été plus fou que de coutume. Toutes ces nuits passées, la moitié des étudiants de mon hôtel ont dansé je ne sais où, et ne sont rentrés que le matin. »

Pour lui, il s'est porté aux prédications de l'abbé Lacordaire, ot à celles d'un prêtre lyonnais, l'abbé Cœur, jeune orateur de talent qui fait courir la foule à Saint-Roch. Il a dîné chez M. Ampère, le jour des Rois. Il a été invité aux soirées d'un célèbre avocat, M. Janvier, qui a désiré le connaître, sur la foi d'un article de lui inséré dans la Revue Européenne.

11 dit ailleurs : « Les dispositions un peu tristes de mon esprit ne m'inspirent ^uère le goût de la société

et des grandes réunions. Et comme cependant je comprends l'utilité dont elles peuvent m'être, je m'y rendrais volontiers, si l'occasion s'en offrait. Mais qui peut se soucier d'un pauvre garçon comme moi, qui n'ai aucune de ces manières élégantes et aimables que le monde exige? Et puis d'ailleurs, il y en a tant d'autres qui frappent à la porte des salons ! On a assez à faire de la leur ouvrir, sans aller chercher les aveugles et les boiteux. »

Dans la maison d'Ampère, à sa table de famille où il avait sa part au gâteau des Rois, Ozanam trouvait maintenant son fils Jean-Jacques, de treize années plus âgé que lui. Esprit facile, brillant, très cultivé, très étendu, d'une érudition quasi universelle, historien, poète, dramaturge, écrivain distingué et personnel, voyageur cosmopolite, causeur séduisant, professeur très attachant, M. Ampère fils, précédemment maître de Conférences à l'École normale, devenait, en 1834, professeur au Collège de France où il faisait des cours sur la poésie Scandinave. Il était à la veille d'entrer à l'Institut, en attendant l'Académie française. La nature de ses travaux sur les littératures du Nord attirait spécialement Ozanam vers le jeune savant de trente-quatre ans. Mais, par un autre côté, la distance qui séparait leurs deux esprits était plus grande encore que celle des années. La philosophie allemande avait déteint sur le voyageur. La religion de Jean-Jacques n'allait guère au delà d'un spiritualisme respectueux des croyances, ou tout au plus d'un christianisme de bonne compagnie. D'autre part ses habitudes comme ses affections le retenaient dans ce très haut monde des salons de Paris où M™'' Récamier était peine et Chateaubriand était roi. Il pouvait y avoir là, dans le commerce et surtout dans le contact habituel

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d'un parisien si charmant, un écueil à fleur d'eau pour la candeur d'un jeune homme facilement seductible à tout ce qui était le talent et la gloire. Le tact exquis et la délicatesse morale d'Ozanam le lui firent éviter. Ce qu'on remarque dans leurs premières relations par lettres, c'est de la part du plus jeune la réserve respectueuse qui se mêle à l'admiration et à la reconnaissance, et de l'autre part l'intérêt affectueux et condescendant de l'alné planant doucement sur la tête de l'étudiant, puis du débutant, comme une main aimable et protectrice. Plus tard, les cœurs se seront touchés, compris, fondus, dans une amitié pareillement tendre de part et d'autre, mais de plus profondément religieuse chez Ozanam. Il s'intéressera devant Dieu à l'âme de ce grand aine dont il voulait le salut; et nous l'entendrons un jour l'en faire ressouvenir doucement et fortement, avec l'accent d'un cœur d'apôtre frappant au cœur d'un frère.

Les conférences de l'abbé Lacordaire, qu'Ozanam vient de placer en tête de ses joies du carême 1834, sont les dernières que l'orateur donna dans la chapelle du collège Stanislas. Ozanam écrit de lui, même lettre : « Tous nos prédicateurs du carême sont effacés par M. Lacordaire qui fait des conférences tous les dimanches au collège Stanislas. Les jeunes gens y vont en grand nombre. Beaucoup d'élèves de l'École polytechnique, plusieurs de l'École normale; des personnages distingués, des députés, des professeurs, des savants se mêlent à cet auditoire. Et chaque fois, on sort étonné de tant de choses dites d'une manière si simple, si naïve, si touchante. En un mot, ce n'est point du tout le genre des prédicateurs actuels, mais plutôt celui des Pères de l'Église, tels que

saint Augustin, saint Basile et saint Ghrysostome. «

De ces hauteurs de pensée où habite cette âme, de ces voies où elle marche « entre Dieu et la mort », il faut voir présentement quel est son regard sur le monde, puisque c'est l'histoire d'une àme que nous écrivons. C'est à sa mère qu'il l'ouvre tout entière, dans une longue et importante lettre du 16 mai

(( A mesure qu'on devient plus grand, écrit-il, et qu'on voit le monde de plus près, on a la douleur de le trouver hostile à toutes les idées, à tous les sentiments auxquels on est attaché. Plus on a de contact avec les hommes, plus on rencontre chez eux d'orgueil et d'égoïsme ; orgueil chez les savants, fatuité chez les gens du monde, crapule dans le peuple. A la vue de tout cela, quand on a été élevé au milieu d'une famille généreuse et pure, on a le cœur saisi de dégoût et d'indignation, et l'on voudrait murmurer et maudire. Mais l'Évangile le défend; et il nous fait un devoir de nous dévouer tout entier au service de cette société qui vous repousse et vous méprise. »

Donc au lieu du murmure et de la malédiction, l'action et le service : telle est en effet sa résolution. A la date de cette lettre, 16 mai, Ozanam venait d'atteindre sa majorité devant l'État et devant l'Église. Il a vingt et un ans, depuis le 23 avril. Il est homme, et il se sait le devoir comme il se sent le besoin d'être soldat : « Je suis en âge de jeûner, écrit-il à sa mère, et demain même je jeûne avec l'Église. Mais ne suis-je pas aussi en âge de souffrir un peu et de combattre comme elle? » Et il combattra. Sa lettre continue : « Taxés de bigots par des camarade impies, de libé-

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