‹ Frédéric OzanamChapitre 76 sur 344 · MAJORITÉ ET MATURITÉ · texte numérisé non relu

MAJORITÉ ET MATURITÉ

raux et de téméraires par des gens âgés, assaillis de controverses et de disputes où la charité manque et où le scandale abonde, entourés de partis politiques qui, parce que nous commençons à porter barbe, voudraient nous entraîner dans leur ornière : c'est une existence douloureuse, chère mère. Mais je ne m'en plains plus, quand je pense que c'est une épreuve par où la Providence me fait passer, pour que je sois ensuite plus utile à son service. »

Mais quel service? Il écarte cette fois la poignante question. « Peut-être aussi ai-je tort de vouloir être homme, lorsque, chère mère, je tiens encore à l'enfance par plus d'un côté, n'est-ce pas? Mais je ne puis oublier que, cette année, mon éducation juridique s'achève, et que je puis, au mois d'août, être avocat, si je le veux! »

C'était moins de trois mois après, en efïet, que ses études allaient aboutir à la licence en droit. La promesse qu'il avait faite à sa mère de s'y adonner tout entier, avait été tenue. Des quelques rares infractions qu'il s'est permises, un article sur la Chine et deux autres sur l'Inde, dans la Revue Européenne, il se confesse, il s'accuse, il s'excuse aussi quelque peu : il a eu la main forcée. De même pour toutes les autres occupations extérieures « tenues désormais comme secondaires». Il a obéi.

Mais au prix de quel sacrifice? Et quel changement dévie! «En réalité, chère maman, cette année-ci, je ne comprends plus rien à ma manière d'être. Toutes mes habitudes de l'année dernière ont été tellement bouleversées que je ne me retrouve plus. Plus d'études savantes, plus de conférences philosophiques ; plus de ces discussions ardentes que nous avions, l'an dernier, à notre société littéraire;

plus de ces travaux de longue haleine où s'échauffait mon esprit. Toutes nos petites réunions se sont désorganisées; et, hormis quelques misérables articles dans des recueils périodiques et quelques bonnes lectures, je n'ai rien fait hors de mon droit... Mais avec le souci des examens, l'ennui a envahi et desséché mon

âme En somme, je crois que si ce sacrifice me

fait gagner quelques boules blanches, d'autre part,

il a fait perdre beaucoup à ma vie d'intelligence. » Et

•toutes ses réflexions et ses impressions sur le monde

-et sur lui-même se résument dans cette phrase :

u Voilà ce que l'on sent profondément à mon âge.

'Et ces tristes vérités, qui désenchantent tous mes

Têves, me laissent sombre et grave comme un homme

de quarante ans! »

« Un homme de quarante ans! » Hélas! Ozanam devait ne s'asseoir qu'une heure sur ce sommet. Mais Dieu, qui le voulait consommer en peu de temps, l'avait mûri avant l'automne. Et la majorité que venait d'atteindre ce jeune homme de vingt et un ans n'était pas seulement celle de l'âge, c'était celle de l'esprit, celle de la volonté, celle du caractère, celle du cœur, Ozanam, à vingt et un ans, a regardé le monde et il l'a jugé de haut ; il a regardé la vie, et il en a vu le sens; il a regardé la mort, et « c'est entre la mort et Dieu qu'il marchera dans la vie » ; il a regardé la croix, et il a su s'immoler à la volonté de ceux qui représentent pour lui la volonté de Dieu. Il est maître de lui, mais pour s'élever au-dessus par rhumihté du cœur. Et le cœur libre, le regard droit, fixé sur un seul but de vérité et de charité, comme on le voit qui monte, ce jeune homme, vers ces hauteurs sacrées où l'homme se transfigure pour nous apparaître de plus en plus un fils de Dieu !

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