LE VOYAGE A LYON
était alors de deux jours et d'une nuit, fut marqué par un incident, et s'accomplit dans une compagnie qui fournit à son caractère l'occasion de s'affirmer virilement et chrétiennement.
Dans l'intérieur de la même diligence que lui étaient montés un Allemand, sa femme, et leurs enfants, à destination de Mâcon, et ainsi fatalement ses compagnons de route presque jusqu'au terme. A un certain relais, une jeune fille de belle mine étant apparue sur le seuil d'une maison, l'Allemand, interpellant à ce sujet le jeune homme assis en face de lui, le provoqua par des grossièretés baragouinées en mauvais français. En trois mots énergiques, Frédéric, s'estimant insulté, lui imposa silence. La nuit venue, notre homme reprit le même sujet, en allemand cette fois, se gaussant impunément avec son monde de la chaste niaiseriedu jeune français. Ozanam semblait sommeiller dans son coin; mais il avait tout compris. Il prépara sa réplique, puis attendit le jour ; et, quand il eut paru, regardant son homme en face, il lui asséna deux ou trois phrases choisies qui voulaient dire en bon allemand qu'en France un homme qui se respecte ne tient pas de pareils propos en diligence, et qu'un père de famille devrait rougir d'en user ainsi devant sa femme et ses enfants.
Stupéfaction, embarras du père, puis égards, témoignages d'estime. Ce ne fut pas tout. A Mâcon, tout le monde descendant, l'Allemand pria l'étudiant d'accepter des rafraîchissements. C'était le matin de l'Assomption, Ozanam remercia : il se rendait à jeun à l'église voisine afin d'y communier à la messe, pour la fête de sa mère 1 Autre genre d'étonnement, quand abordé, sollicité par un petit décrotteur italien, Ozanam se mit à converser avec le petit étranger
dans la langue de son pays. Ce jeune gentilhomme français venait donc de parler trois langues!
Il y a douze lieues de Mâcon à Lyon. Faute de diligence, ce jour-là, moitié à pied, moitié dans une carriole de rencontre, Frédéric n'arriva, rue Pisay, qu'à huit heures du soir : « Toute la famille assemblée pour la fête de maman, s'affligeait de mon retard. Père, mère, frères, cousins, cousines, tout était là : je vous laisse à penser la joie du premier embrasse m en t. »
iM""® Ozanam, un peu remise de son mal, en gardait encore des traces inquiétantes : sensibilité extrême, redoublement d'activité fiévreuse dans les bonnes œuvres : en résumé une vertu et une honte angélique en lutte continuelle avec une organisation maladive et nerveuse. «J'ai bien du souci pour l'hiver prochain, écrit Frédéric à Lallier. Mon cher ami, si vous avez deux places à me donner dans vos prières, donnezen une à ma mère et l'autre à moi. Si vous n'en avez qu'une, qu'elle soit pour ma mère. C'est prier pour moi que de prier pour elle. A sa conservation dans ce monde est peut-être attaché mon salut dans l'autre. »
La ville de Lyon, qu'aux vacances précédentes Ozanam avait retrouvée saignante encore des blessures de l'insurrection de 1834, ne présentait pas un aspect plus joyeux, lors de son retour de Paris, août 1835. La menace du choléra planait sur toutes les têtes. « S'avançant vers nos portes, écrit-il le 23 septembre, le fléau a remonté le Rhône jusqu'à quinze heues de notre ville, chassant devant lui des multitudes de fugitifs dont les récits venaient ajouter encore à l'épouvante de notre population impressionnable et ardente. Tandis que les abrutis se préparaient à