‹ Frédéric OzanamChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

OzANAM ÉTUDIE LE DROIT A LYON PENDANT DEUX ANNÉES. — Sa LUTTE CONTRE LES SaINT-SiMONIENS.

Se conformant aux désirs de son père, Ozanam, au sortir du collège, entra comme clerc dans l'étude de M. Coulet, l'un des avoués les plus distingués de Lyon. Un grand nombre d'étudiants en droit s'y trouvaient avec lui, le fait était heureux pour Ozanam et surtout pour son patron, car dès cette époque notre futur professeur avait la tête constamment occupée de son grand ouvrage: "la Démonstration de la Religion Catholique par l'antiquité des croyances historiques, religieuses et morales."* Il apprenait de plus l'allemand et le dessin et composait quelques articles pour une revue mensuelle qui paraissait à Lyon, V Abeille. Quand on aura ajouté à cela la lutte qu'il eut à soutenir contre les Saint-Simoniens, on pourra s'imaginer que son esprit errait quelquefois loin des paperasses qu'il avait à copier. Après cela il

* Il n'a pas publié ce livre sons ce titre, mais sons celni de Histoire de la Omlùation avx temps harhares.

n'est pas surprenant de lire dans une lettre qu'il écrivit, un an plus tard, à M. Edouard Jouteux, avocat : "Pour moi qui ne fais que mettre la main à " l'œuvre, j'aurai encore bien des difficultés à vaincre. " Je rougis presque de vous avouer ma pusillanimité ; " mais l'examen que je vais bientôt subir est un fan- " tome qui m'effraye. Peu habitué à l'étude du droit, "je n'ai pas su m'en occuper comme il fallait dans le "courant de l'année, et au moment où je viens à " peine de faire une méthode on exige de moi la con- " naissance des matières. Qu'y faire? Je ne puis pas "balancer, et je me présente aventureusement à la " grâce de Dieu et peu confiant en moi-même."

Cependant si l'étude du droit fut quelque peu négligée pendant ces deux années, il n'en fut pas ainsi de l'étude des langues, car au milieu des ennuis que lui causait la nombreuse clientèle de son patron il préparait son grand travail. Dans ce but il étudiait l'hébreu et même le sanscrit. Son père lui avait donné de plus un professeur d'allemand. Il devait tirer un précieux parti de l'étude de ces trois langues pour connaître plus à fond les religions primitives dans lesquelles il voulait puiser les preuves de sa démonstration. Quant à sa part de collaboration à V Abeille, journal publié sous le bienveillant patronage de M. l'abbé Noirot et de M. Legeay, M. l'abbé Ozanam nous donne la reproduction de quelques-uns de ses essais tant en prose qu'en vers ; il en est de très remarquables.

" Nous voulions, dit-il, montrer ce qu'Ozanam fai-

" sait à dix-sept ans. Déjà on y voit le germe de "toutes ces qualités éminentes qui s'épanouirent et " se développèrent bien autrement plus tard sous la " parole du professeur et sous la plume de l'écrivain. "Pensées profondes, philosophiques, style toujours " coloré d'images vives et saisissantes, souvent éner- " gique et concis, sans autre prétention que celle " d'exprimer ses idées telles qu'il les a conçues et " qu'il les sent lui-même, et de communiquer à ceux " qui le lisent ou qui l'entendent, l'enthousiasme dont " la sincérité de ses convictions l'anime presque habi- " tuellement. Enfin, par dessus tout la défense de sa " foi et de sa patrie qui le préoccupe sans cesse et lui " inspire, dès l'âge de quinze ans, le plan de l'ou- " vrage dont nous avons parlé, défense au service de "laquelle il a voué son talent et sa vie. C'est là " qu'Ozanam est tout entier, tel qu'il s'est montré " dei)uis sa tendre jeunesse jusqu'à son dernier soupir, " sans se démentir un seul instant."

Vers ce moment arrivèrent à Lyon plusieurs prédicateurs de la doctrine de Saint-Simon. Quelquesuns de ces hommes avaient une facilité d'élocution remarquable, et s'ils ne réussirent pas à faire un grand nombre de disciples, ce ne fut pas manque de talent et d'habileté. En peu de temps Lyon se trouva inondée de Saint-Simoniens tandis que plusieurs journaux se mirent à publier les discours de ces nouveaux apôtres. Blessé dans ses croyances, Ozanam entra immédiatement en lutte avec ces nouveaux

docteurs. Les questions traitées dans cette polémique et les arguments du jeune défenseur de l'Eglise peuvent se résumer de la manière suivante.

Personne n'ignore que les disciples de Saint-Simon prétendaient constituer sur de nouvelles bases la propriété, la religion et même la famille. Pour mettre ces innovations en pratique, les prédicateurs demandaient une hiérarchie nouvelle dans la société. Ils prétendaient aussi modifier le mariage, abolir l'hérédité et régénérer la famille en substituant à la filiation naturelle une filiation toute conventionnelle. Bien plus ils prêchèrent l'établissement d'un culte nouveau, disant que le catholicisme avait fini son temps et que l'Eglise catholique allait nécessairement succomber sous les coups réunis du protestantisme et de la philosophie. Ozanam répondit dans les journaux, et si bien, que, malgré leurs promesses, aucun des novateurs n'osa entreprendre la discussion avec lui. Après ce premier triomphe Ozanam publia ses Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon, où ayant donné un exposé des idées de la nouvelle secte telle que constituée par Saint-Simon lui-même, il présenta un abrégé des croyances et des dogmes catholiques. Ses arguments d'ailleurs irréfutables étaient api:)uyés de preuves fournies par les livres saints et par les docteurs de l'Eglise. C'est ainsi qu'après avoir cité la Bible en plusieurs endroits il reproduit certaines parties des ouvrages de saint Justin, de saint Clément, de saint Augustin et d'Origène. Plus loin, répondant aux Saint-Simo-

niens qui prétendaient que la religion primitive de l'homme était un fétichisme grossier, il ouvre l'histoire des peuples de l'antiquité la plus reculée, et montre le peuple juif, gardien fidèle des traditions du genre humain, qui ne reconnaît qu'une seule divinité Jehovah ou Dieu. Enfin les statistiques les plus indiscutables fournissent la preuve que le nombre des catholiques, depuis le temps de Luther, bien loin d'être diminué, s'est accru de trente-cinq millions; il y avait donc loin de là à la disparition prochaine de la religion catholique comme les disciples de Saint-Simon le prétendaient !

Pour terminer nous citerons le jugement de M. Ampère, de l'Académie française sur cet opuscule. " A peine âgé de dix-huit ans, dit-il, Ozanam fut en " état de publier une brochure contre le Saint-Simo- " nisme, écrit où l'on sent la jeunesse de l'auteur, qui " néanmoins mérite d'être cité à cause du sentiment " sincère et courageux qui poussait un jeune homme " inconnu à entrer en lice contre une secte qui ren- " fermait des hommes de talent ; et dont les prédi- " cations avaient eu un certain succès. Cet écrit est " encore remarquable par ce qu'on y trouve déjà en " germe la plupart des qualités qui se sont depuis " développées chez Ozanam : un goût vif, bien que " novice encore, pour l'érudition puisée aux sources " les plus variées, de la chaleur, de l'élan, et avec " une conviction très arrêtée sur les choses, une " grande modération envers les personnes. J'aime à

'' y signaler cette libéralité de vues qui lui faisait re- " connaître des sympathies même hors du camp pour " lequel il combattait, et honorer généreusement, par " exemple, dans ce livre, catholique s'il en fut, les " luttes que la philosophie spiritualiste soutenait '' contre le matérialisme."

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