CHAPITRE I
Antoine Frédéric Ozanani naquit le 23 avril 1813, à Milan, où son père originaire de Lyon était venu s'établir lors de l'occupation française.* Il était le cinquième enfant du docteur Ozanam et descendait du célèbre mathématicien de ce nom qui aimait à dire : " qu'il appartient aux docteurs de Sorbonne de dis- " puter, au pape de prononcer, aux mathématiciens " d'aller au paradis par la ligne perpendiculaire."
Lorsque les troupes françaises évacuèrent l'Italie, la
* La famille Ozanam était juive d'origine, comme l'indique son nom qui s'écrivait primitivement Hozarma ou plutôt Ilosannam ; elle embrassa le christianisme à une époque très reculée.
famille d'Ozanam revint à Lyon. Frédéric était faible de santé et de tempérament ; son développement physique fut aussi .lent que son intelligence fut précoce et remarquable. A peine âgé de cinq ans, il étudiait, sous la direction de sa sceur Eliza, l'histoire et la géographie, et apprenait par cœur un recueil de poésies.
Sa charité pour ceux qui souffraient s'est manifestée dès ses plus tendres années. Au milievi des nombreuses maladies qui éprouvèrent son enfance, quand on voulait l'empêcher de se plaindre on n'avait qu'à lui parler des douleurs d'un autre malade et alors il cessait de se lamenter et ne s'occupait plus que du malheureux dont on lui avait parlé.
A l'âge de six ans, il eut les fièvres typhoïdes qui le conduisirent aux portes du tombeau; mais il fut heureusement guéri par une neuvaine à St. François Régis pour qui il garda le reste de ses jours la plus tendre dévotion. A peine remis de cette maladie il se livra de nouveau à l'étude avec le X)lus grand courage et apprit le latin sous la direction de son j^ère.
A l'âge de dix ans il entra au Collège de Lyon. A ce lycée il eut pour compagnons d'études M. Devoucoux, depuis Evêque d'Evreux, et M. Fortoul qui devint plus tard Ministre de l'Instruction publique et des Cultes. Son professeur de belles-lettres M. Legeay garda toute sa vie la plus grande estime pour son élève et il en donna une preuve dans V Etude Biographique qu'il publia en 1854.
Doué des plus grandes aptitudes, Ozanam se dis-
tingua dans ses classes par ses talents et surtout par son goût pour l'étude. Son professeur disait "qu'il était du petit nombre de ceux dont un maître prudent doit ralentir l'ardeur." Et il était d'autant plus nécessaire d'en agir ainsi que l'élève était d'une constitution très délicate. Son frère nous dit que les exercices littéraires qui lui souriaient le plus et dans lesquels il réussissait le mieux, étaient ceux qui avaient la religion et le patriotisme pour but.
Dans la biographie de son frère, l'abbé Ozanam, publie plusieurs poésies latines conservées avec le plus grand soin par son ancien professeur. L'espace nous manque pour reproduire aucun de ces poèmes, mais nous devons dire qu'on y remarque une grande élévation de sentiment, beaucoup d'enthousiasme et surtout un sérieux qui a fait dire d'Ozanam "qu'il n'avait jamais eu de jeunesse." On peut cependant trouver parmi ses compositions quelques pièces où la fiction revêt entre les mains du jeune poète une forme légère, badine et gracieuse : et il y réussissait si bien qu'il est difficile de dire dans quel genre il l'emportait. Comme le fait remarquer son très digne frère, il avait besoin, même alors, de dérider son front trop souvent soucieux.
Vers cette époque, c'est-à-dire comme il se préparait à entrer dans la classe de philosophie, le doute et l'incertitude vinrent assaillir celui qui devait passer le reste de ses jours à coopérer aux plus grandes conversions religieuses. Sur ce sujet délicat nous laissons par-
1er l'abbé : " Au milieu de ces charmants exercices de " littérature, dit-il, qui aurait pu croire que les tenta- " tions du doute eussent jamais pu assaillir cette âme " droite, simple, naïve et en même temps si éclairée ? "Comment le démon de l'incrédulité osa-t-il jamais " s'attaquer à ce cœur si fortement trempé par une " éducation éminemment chrétienne et par des exem- " pies touchants de foi et de charité qui l'entouraient " dans sa famille.
" La Providence lui ménagea sans doute cette épreuve " pour rendre son âme plus compatissante envers " ceux qui seraient soumis aux tourments par lesquels "il avait lui-même passé. Elle voulait encore lui in- " diquer en quelque sorte, la voie qu'il devait suivre " et les études spéciales auxquelles elle le destinait.* Laissons maintenant parler Ozanam lui-même : "Au milieu d'un siècle de scepticisme, Dieu m'a " fait la grâce de naître dans la foi ; il me prit sur les "genoux d'un père chrétien et d'une sainte mère ; " il me donna pour première institutrice une sœur "intelligente, pieuse comme les anges qu'elle est "allée rejoindre. Plus tard, les bruits d'un monde ^' qui ne croyait point vinrent jusqu'à moi. Je connus "toute l'horreur de ces doutes qui rongent le cœur "pendant le jour, et qu'on retrouve la nuit sur un " chevet baigné de larmes.
* Voir t. 1, Œuvres complètes. Introduction a la Civilisation AU Ve siècle p. 2.
" L'incertitude de ma destinée éternelle ne me "laissait pas de repos. Je m'attachais avec désespoir "aux dogmes sacrés, et je croyais le^' sentir se briser " sous ma main. C'est alors que l'enseignement d'un "prêtre philosophe me sauva. Il mit dans mes pen- " sées l'ordre et la lumière; je crus désormais d'une " foi assurée, et, touché d'un bienfait si rare, je promis " à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité, " qui me donnait la paix."
Ozanam avait alors quinze ans et ce prêtre philosophe qui le sauva était cet abbé Noirot dont il a dit dans une de ses lettres : " Quel ami, ce bon M. Noirot ! sa bonté est toujours la même, à lui reconnaissance éternelle."* Ce très digne prêtre était en toutes choses le Mentor d'Ozanam. Ecolier, celui-ci recherchait ses conseils, et plus tard, professeur à la Sorbonne, il ne faisait paraître aucun de ses ouvrages sans l'avoir consulté sur l'ensemble et sur les détails.
A seize ans et demi Ozanam était bachelier es lettres; nous n'avons pas besoin d'ajouter que chaque année passée par lui au collège de Lyon se terminait par des triomphes. " Que de fois, dit l'abbé Ozanam, " n'avons-nous pas eu la joie de déposer sur son front " ces couronnes qui n'étaient qu'un faible prélude des " éclatants succès qui l'attendaient sur un théâtre " bien autrement vaste et élevé."
* Lettres t. 1er p. 14, lettre à M. Fortoul.