CHAPITRE IV
ÉTUDES ET VACANCES. — PART QUE PRIT OZANAM A L'ÉTA- BLISSEMENT DES CONFÉRENCES DE NOTRE-DAME.
Il ne faut pas s'étonner si nous insistons tellement sur les différentes études et sur le travail assidu auquel se livrait Ozanam. Il peut être considéré comme le modèle de l'étudiant et nous devons mettre sous les yeux de nos lecteurs sinon tous les détails au moins les grandes lignes de cette existence si bien remplie.
En même temps qu'il se préparait aux premiers examens du droit, Ozanam poursuivait ses études pour obtenir la licence ès-lettres. Il suivait plusieurs cours et prenait part aux discussions dans plusieurs conférences. Il écrivait de plus un grand nombre d'articles pour les journaux, entr'autres pour la Revue Européenne.
Au milieu de tous ces travaux les vacances arrivèrent et ce fut avec bonheur qu'il se dirigea vers le toit paternel où il allait revoir son père, ses frères, un grand nombre d'amis, mais surtout sa mère qu'il aimait tendrement. Dans une lettre qu'il adressait à
cette époque, à un de ses amis, M. Lallier, Ozanam décrit la douleur qu'il éprouva en revoyant sa mère affaiblie et bien changée par la maladie.
" A quelques lieues de Lyon, je trouvai une mauvaise carriole qui m'amena à huit heures du soir à la maison, au moment où toute la famille assemblée pour fêter maman s'affligeait de mon retard. Père mère, frères, oncle, tante, cousines, tout était là ; je laisse à penser la joie du premier embrassement. " Toutefois à ce premier embrassement s'est bien mêlée quelque tristesse. Les inquiétudes que j'avais eues sur la santé de ma bonne mère n'avaient été que trop fondées. Vous vous souvenez de ce jour de chagrin, et de cette lettre charmante que je vous communiquai ; ce chagrin et ces alarmes mon père et mes frères les avaient partagés ; maman avait été saisie pendant plus de deux mois d'une faiblesse et d'une langueur^dont on ne prévoyait pas la fin ; des accidents assez graves s'étaient joints à cette indisposition, et les craintes qu'on avait eues à Lyon n'étaient guère au dessous de celles que j 'avais éprouvées à Paris. Heureusement à mon retour une grande amélioration s'était faite; ma bonne mère n'était plus souffrante, mais elle portait les traces de ses souffrances passées, et en la baisant j'ai été effrayé de la maigreur de son visage. Tranquille pour le l^résent, je suis encore bien tourmenté pour l'avenir, je vois que cette santé qui m'est si chère s'est véritablement affaiblie, que sa sensibilité est devenue
extrême, que peu de chose suffit pour la chagriner, la désoler ; que sa vertu et sa bonté angéliques sont toujours en lutte avec son organisation maladive et nerveuse ; avec cela elle redouble de bonnes œuvres, et s'impose des fatigues devant lesquelles moi, jeune et fort, je reculerais; j'ai bien du souci pour l'hiver prochain. Mon cher ami, si vous avez deux places à me donner dans vos prières, donnez en une pour la santé de maman et l'autre pour moi ; si vous n'en avez qu'une, qu'elle soit pour ma mère ; c'est prier pour moi que de prier pour elle ; à sa conservation dans ce monde est peut-être attaché mon salut dans l'autre." Pendant ces vacances de 1833, Ozanam eut le plaisir de faire un premier voyage en Italie. Il était accompagné de son père et de son frère l'abbé qu'il appelait son ange gardien. Ce premier voyage fit sur le jeune étudiant l'impression la plus profonde et il en revint raffermi dans la foi et le cœur rempli du feu de la charité.
A son retour d'Italie, il se mit à la tête d'un groupe déjeunes étudiants qui signèrent une pétition à Mgr de Quélen pour l'établissement de conférences à Notre-Dame. Cette première démarche n'eut pas de résultat, malgré la bonne volonté de l'archevêque. L'année suivante, les même étudiants, ayant un vague espoir de réussir cette fois, rédigèrent une nouvelle supplique couverte de deux cents signatures. MM. Ozanam, Lallier et Lamarche délégués pour la
présenter à l'archevêque eurent leur audience le 13 janvier 1834, et cette fois avec plus de succès. Cependant quoiqu'ils eussent demandé M. l'abbé Lacordaire pour être le seul prédicateur de ces conférences, elles furent distribuées entre huit conférencirs y compris Mgr de Quélen lui-même. Malgré le talent de ces prédicateurs, cet enseignement sans unité eut peu de résultats. Toutefois les conférences de Notre- Dame étaient fondées et l'année suivante les sermons de Lacordaire eurent les plus beaux succès. Chaque année, pendant cinquante ans, les plus célèbres prédicateurs se succédèrent dans la chaire de Notre- Dame et cette grande œuvre bénie de Dieu fut pour beaucoup dans le retour aux idées chrétiennes et catholiques.
Les travaux des Lacordaire, des Ravignan, des Félix et des Monsabré sont donc dus en partie à l'initiative d'Ozanam et de ses courageux amis. Ce n'est pas là un de ses moindres titres de gloire. "Quelle œuvre singulièrement féconde que cet apostolat spécial d'hommes visiblement suscités du ciel pour ramener dans le chemin de la vérité catholique tant d'esprits égarés dans les arides déserts du doute et du mensonge ! " *
Vers cette époque (1834) les évêques de Belgique fondèrent une Université catholique soutenue par
* Frédéric Ozanam par Maxime de Montrond.
des actionnaires. Les actions n'étaient que d'un franc payable pendant cinq ans ou de cinq francs une fois payés ; Ozanam s'occupa très activement de trouver des souscripteurs et s'intéressa beaucoup au succès de l'entreprise. Plus tard, quand les étudiants catholiques de l'Université de France eurent à protester au nom de la liberté, contre un groupe de jeunes étudiants de l'Université de Louvain qui attaquaient les évoques de Belgique et faisaient tout en leur possible pour étouffer la nouvelle Université à sa naissance, ce fut encore Ozanam qui fut chargé de rédiger cette protestation et d'écrire et de parler au nom de tous. Par ses études sérieuses, autant que par son maintien grave, par ses connaissances autant que par sa courageuse attitude dans la défense de ses idées, il était considéré comme le chef des étudiants catholiques, le porte- drapeau de ceux qui ne craignaient pas de combattre l'impiété et le désordre.
Les vacances de 1834 furent marquées par un incident dont Ozanam conserva toujours le souvenir. En 1831, il avait reçu de M. de Lamartine une lettre très flatteuse à l'occasion d'une pièce de vers qu'il lui avait adressée, mais il n'avait pas encore eu l'honneur d'être présenté au grand poète. M. Dufieux se chargea de le conduire à Saint-Point et de lui ménager une entrevue. Voici en quels termes le jeune étudiant écrivit l'impression que lui fit cette conversation avec Lamartine : " Il semble philosophe encore plus que " poète par la pensée et plus poète que philosophe
" par la parole A la table et au salon il m'a paru
" rempli d'amabilité ; il nous a instamment pressés " de passer une huitaine de jours auprès de lui, et " comme nous ne le pouvions pas, il m'a fait promet- ^' tre d'aller le voir à Paris cet hiver...... Nous avons
" dîné, passé la nuit, et le lendemain il nous a menés " visiter ses deux autres maisons de Milly et de Mon- " ceaux. Le long du grand chemin, les paysans le "saluaient d'un air d'affection; il les abordait et " causait avec eux en leur demandant des nouvelles " de leurs vendanges, de leurs intérêts, de leurs " familles. Aussi semblaient-ils l'aimer beaucoup, et " les petits enfants couraient après lui en criant : " Bonjour M. Alphonse.^'
L'admiration d'Ozanam pour M. de Lamartine n'était pas aveugle cependant, et l'on verra par le passage suivant d'une de ses lettres * où il est question de "Jocelyn" que tout en rendant hommage au génie du poète il ne manquait pas de condamner en lui les idées qui blessaient sa foi.
" Ce grand poète, disait-il, est en même temps si " impressionablc, qu'en traversant l'Asie, il s'est " imprégné d'une partie de ses idées et de ses ten- " dances. Il donne des louanges extrêmes à l'Alcoran " et à force d'optimisme et de tolérance il sort évidem- " ment de l'orthodoxie. Parce que des ordres avaient
* Lettres d'Ozanam t. 1, p. 154, 2e éilition.
" été donnés pour qu'il fût bien reçu, parce que les " pachas et les chefs de tribus l'ont accueilli en grand " seigneur, menacés qu'ils étaient de perdre la tête " s'ils y manquaient; sa belle âme, qui ne sait pas " soupçonner le mal, s'est laissée prendre à ces dehors, " et s'est éprise d'admiration pour les mœurs orien- " taies. Cependant le mal n'est pas sans remède, car " ce n'est que l'exagération d'une bonne qualité. D'ail- " leurs ce livre ne renferme pas une apostasie formelle, " mais il est évident que le ciel de la Palestine s'est " reflété avec toutes ses ardeurs dans l'âme limpide " du poète. Le temps effacera ce qu'il y a d'impur " dans cette image."
C'était toujours ainsi qu'en usait Ozanam avec ceux qu'il admirait sans pouvoir approuver toutes leurs idées. Il en avait agi ainsi avec M. de Lamennais dont il passait pour être un des plus fervents admirateurs tout en condamnant ses fausses doctrines. Il ne laissait jamais échapper un mot d'amertume dans les critiques qu'il faisait des œuvres de ses contemporains.