‹ Frédéric OzanamChapitre 19 sur 42 · LES DEUX CHANCELIERS D'ANGLETERRE. — BACON ET ST THOMAS DE CANTORBÉRY · texte numérisé non relu

LES DEUX CHANCELIERS D'ANGLETERRE. — BACON ET ST THOMAS DE CANTORBÉRY

Tel est le titre du second essai d'Ozanam. Cet opuscule parut en 1836 et eut un grand succès. L'auteur, dans les quelques phrases suivantes, nous fait connaître comment lui est venue la pensée d'un parallèle entre ces deux hommes si dissemblables à bien des égards.

" En poursuivant, dit-il, le cours de quelques études " historiques, nous nous trouvâmes au seuil du dix- " septième siècle, face à face avec l'un des plus puis- " sants esprits qu'aient enfantés les temps modernes, " Bacon de Vérulam. Nous essayâmes de suivre de " loin ce génie explorateur signalant à ses contempo- " rains des sources ignorées de science et de prospé- " rite où l'on a largement puisé dans la suite. Nous " vîmes cet homme revêtu des plus augustes fonctions " politiques, et Chancelier d'Angleterre, de qui l'on " avait droit d'attendre de grandes actions comme " de grandes idées, déshonorer sa simarrc par d'in- " croyables faiblesses. Alors nous nous souvînmes " que la même simarre avait été portée i)ar un autre

" personnage que l'Eglise compte parmi ses saints, " Thomas Becket, Archevêque de Cantorbéry, lui " aussi doué d'un beau génie, mais en même temps " d'une invincible vertu. Nous nous rappelâmes sa " laborieuse vie, sa mort qui fut un triomphe ; et " notre âme qui venait d'assister au triste spectacle " des bassesses du philosophe,fut heureuse de rencon- " trer sur son chemin la consolante mémoire du " martyr."

lo BACON.

La vie de Bacon considéré comme philosophe donne à Ozanam une occasion de jeter un rapide coup d'œil sur la marche de la philosophie à travers les siècles. Après avoir parlé longuement des ^philosophes de l'antiquité et surtout d'Aristote qui, dit-il, "entreprit de résumer tout le passé pour instruire l'avenir ;" après avoir suivi la marche des idées des philosophes au milieu des changements nécessités par l'avènement du christianisme et nommé les défenseurs delà doctrine aristotélienne tels que Abélard, Pierre le Grand, Pierre Lombard et saint Thomas d'Aquin ainsi que leur vénérable adversaire le savant Gerson ; enfin après avoir parlé du système de tolérance apporté à l'organisation de l'Université de Paris, l'auteur termine son exposé de l'état de la philosophie au moyen âge par ces remarquables })aroles :

" D'un autre côté, quelques rêveurs qui s'ennuyaient *' d'errer entre les murs infranchissables du triviwn et

du quadriviwn se séparaient de la foule, montaient sur leurs observatoires, se penchaient sur leurs creusets enfumés, comptant rencontrer soudainement dans les cieux ou dans les entrailles de la terre quelque mystérieux levier capable de remuer les mondes. De là l'astrologiejl'alchimie et la magie elle-même; car ce qu'elles ne trouvaient ni sur la terre ni au ciel, des âmes exaltées purent bien dans leur délire le chercher aux enfers. Toutes ces aberrations venaient d'une même cause. L'intelligence de l'homme est impérieuse, ses désirs sont impatients parcequ'ils sont immenses ; les obstacles l'irritent, les lenteurs de la science la désolent ; elle cherche incessamment quelque moyen, non de soulever, mais de déchirer le rideau et d'embrasser tout d'un coup la vérité tout entière. Il semble qu'elle se souvienne d'un temps où elle n'avait qu'à voulois pour connaître. C'est'un aigle qui s'est brisé les ailes en tombant de son aire : il pourrait y remonter de rocher en rocher ; mais il ne sait pas se servir de ses serres pour marcher, elles ne sont faites que pour étreindre : il voudrait reprendre son vol et s'élancer d'un seul essor; mais ses ailes lui manquent et toujours il retombe."

Cependant avec la Renaissance,avec l'invention de la poudre à canon et de l'imprimerie, avec la découverte d'un nouveau continent par Christophe Colomb, ce triste état de choses vint à changer, le philosophe se lança dans une autre voie et l'étude des sciences

reprit un nouvel élan. " Christophe Colomb, dit " Ozanam, avait grandi d'un continent la terre connue " des anciens, Copernic et Galilée l'avaient arrachée " du poste qu'on lui avait prescrit, et, brisant les " cieux factices de Ptolémée, avaient reculé les astres " dans un espace sans fin. Toutes les sphères de la " science s'éclairaient et semblaient commencer une "révolution nouvelle; il leur fallait une nouvelle " direction, il fallait une philosophie, une logique " appropriée aux besoins présents de l'esprit humain; " Descartes et Leibnitz allaient paraître : Bacon les " devança."

Bacon naquit en 1561 et était encore étudiant à l'Université de Cambridge quand il eut l'idée de travailler à une restauration universelle des sciences. Il fit paraître un premier essai où il exposait son plan sous un titre pompeux.

Pour donner une idée des travaux du célèbre philosophe nous allons reproduire,d'après Ozanam, l'ordre dans lequel il procéda :

u -j^o Préparer le nouvel avènement de la science en " découvrant son origine et ses destinées, retrouver " ses droits méconnus,déterminer l'étendue et la dis- " tribution de son domaine, indiquer les parties qui " jusque là étaient restées incultes et celles qui avaient " besoin de changer de culture : tel devait être l'objet " d'un premier travail. 2® Signaler les anciens égare- " ments de l'entendement humain, en constater les " causes, lui tracer une voie meilleure, lui donner la

" méthode qui devait le conduire comme un guide sûr " à la recherche de la vérité : Novum organum. 3® Faire " l'épreuve de cette méthode, et, s'enfonçant, le fil " d'Ariane à la main, dans les profondeurs de la " nature, aller à la découverte dans cette forêt encore " vierge, et revenir riche d'observations: Sylva Sylva- " rum. 4* De l'étude des phénomènes naturels et des " lois qui les gouvernent déduire les applications " nombreuses aux besoins de l'homme et de la société " et ainsi donner naissance à une philosophie pra- " tique non moins belle et non moins féconde que la " philosophie contemplative, sa sœur aînée : Philoso- ^' phia secunda. Et l'ensemble de cette vaste entreprise " devait être désigné par un seul nom: Instaiiratio " magna scientiarwn.^''

On aura une idée du grand travail et des recherches nombreuses que ce plan embrasse lorsqu'on saura que, seulement sous le titre de Sylva Sylvarum, Bacon publia une collection d'observations et de vues sur lesquelles son histoire naturelle devait reposer: il écrivit l'histoire particulière du Soufre, du Mercure et du Sel; V Histoire des Vents, celles du Son et de VOuie; du Dense et du Rare, de la Vie et de la Mort ; les Questions sur les Minéraux et sur V Aimant, etc. " Ces travaux, ajoute Ozanam, " sont des prodiges de patience, et souvent, au milieu " de beaucou}) d'erreurs, on y rencontre des traits

" d'une étonnante perspicacité " C'est ainsi qu'il

prédit avec une merveilleuse justesse les conquêtes futures de la chimie: "On doit cette louange à la

" chimie, dit-il, qu'elle peut être comparée au labou- " reur d'Esope. Au moment de quitter la vie ce bon "père annonça à ses enfants qu'il leur laissait un grand " trésor enfoui dans sa vigne: ceux-ci la remuèrent " en tous sens, et ne trouvèrent point d'or, mais la " vendange de l'année suivante les paya bien de leurs " peines. Ainsi ces veilles infatigables des alchimistes, " labeurs sans fin pour faire de l'or, ont fini par allu- " mer un flambeau aux clartés duquel s'accompliront "de nombreuses découvertes: les entrailles de la " nature s'ouvriront et de grandes choses se feront " pour les usages de la vie."

Une autre fois, devançant Newton, Bacon entrevit la loi de l'attraction, ce principe générateur de la mécanique universelle. "Il faut, écrivait-il, ou que les " corps graves soient poussés vers le centre de la terre, " ou qu'ils en soient mutuellement attirés; et, dans ce " dernier cas, il est évident que plus les corps en tom- " bant s'approcheront de la terre,plusils seront attirés " fortement. Il faudra expérimenter si la même hor- " loge à poids va plus vite sur le haut d'une montagne *' qu'au fond d'une mine; si la force des poids dimi- " nue sur la montagne et augmente dans la mine, il " y a apparence que la terre a une véritable attrac- " tion."

Voici maintenant ce qu'était au point de vue religieux ce savant aussi admirable dans l'analyse que dans la synthèse. Nos lecteurs verront qu'il était loin d'être ce philosophe athée et sophiste que des hommes

tels que Voltaire, Naigeon et Condorcet ont accablé de l'infamie de leurs louanges selon l'heureuse expression de notre auteur.

" Contemplons, dit Ozanam, ce grand philosophe " dans toute la solennité de ses méditations. A la " lueur de la lampe qui veille avec lui, il vient de " relire son livre De Dignitate et Augmentis scientia- " rwm, qu'il s'apprête à rendre public ; il vient d'en " tracer la préface : devant lui la Bible est ouverte ; " une grave pensée est descendue sur son front; le " voilà qui découvre sa tête vénérable, il s'agenouille, " et d'une main que l'inspiration fait trembler il " ajoute à sa préface ces dernières lignes:

" Avi commencement de cet ouvrage nous offrons à " Dieu le Père, à Dieu le Fils, à Dieu l'Esprit, des " prières très humbles et très ardentes, afin que, se " souvenant des misères du genre humain et du pèle- " rinage de cette vie, où nos jours sont courts et mau- " vais, il daigne par nos mains répandre de nou- " velles aumônes sur la famille chrétienne. Et, de " plus, nous lui demandons ceci avec instance : que " les choses terrestres ne nuisent pas aux choses " divines, et que le nouvel éclat des lumières natu- " relies ne jette pas de ténèbres dans notre esprit sur " les mystères révélés; mais plutôt que notre intelli- " gence épuisée, délivrée des fantômes qui la trou- •' blaient, demeure soumise aux oracles divins et *' rende à la foi l'hommage que la foi réclame." Après nous avoir décrit Bacon comme philosophe

et avoir fait connaître une partie de ses travaux, notre jeune mais savant auteur nous le montre dans sa vie publique et politique.

Nous sommes au temps d'Elizabeth et avec elle règne un tel cortège de vices de tout genre qu'il est bien difficile d'y voir paraître une seule bonne qualité, une seule vertu. A moins qu'on ne soit assez bon pour donner ce nom à cet art qu'elle a possédé par excellence, l'art de se faire craindre des grands. Par son exemple la reine prêche l'apostasie et par ses ordres les droits les plus sacrés sont foulés aux pieds. C'est ainsi que Marie Stuart, sa bonne sœur, et une foule de personnages illustres par leur naissance et leur vertu sont traînés d'outrages en outrages jusqu'à l'échafaud, n'ayant, quelques-uns, d'autres fautes à se reprocher que de pratiquer une religion qu'elle avait pratiquée elle-même, mais qu'elle venait d'abjurer. Et nous ne parlons ici que des crimes de la reine, les fautes de la femme sont assez connues.

C'est à cette princesse fameuse à plus d'un titre que Bacon encore enfant et élevé dans l'atmosphère de la cour devait adresser ses premières louanges. On rapporte, en effet, qu'un jour que la reine lui demandait quel âge il avait, il répondit sans hésiter : "Juste deux " ans de moins que le règne heureux de Votre Majesté." Avec de pareilles dispositions cet enfant devait se rendre loin, aussi loin du moins que peuvent conduire l'adulation et la bassesse.

A dix-neuf ans, le jeune Bacon réussit dans une mission délicate entre la reine et l'ambassadeur de France et il publia vers ce temps un ouvrage sur VÉtat de VEurope, où, dit Ozanam, on trouve plusieurs marques d'une maturité précoce. A la mort de son père, n'étant pas homme à se contenter du sort modeste qui lui était fait, il abandonna la carrière du barreau à laquelle il se destinait d'abord pour porter ses convoitises sur les fonctions publiques.

Dans un ouvrage intitulé Antitheta rerum il semble prédire lui-même le triste rôle qu'il jouerait s'il obtenait jamais une charge de quel qu'importance. Citons plutôt, d'après Ozanam, un passage où se lisent des maximes présentées il est vrai comme de simples lieux communs, dont cependant, nous ne tarderons pas à voir la triste application :

" La dissimulation est l'abrégé de la sagesse; c'est " comme une haie vive qui protège les desseins des " hommes habiles; c'est une sorte de pudeur intellec- " tuelle qui nous fait couvrir la nudité de nos pensées. " Celui qui ne dissimule jamais ne trompe pas moins ; " car, le plus grand nombre des hommes étant accou- " tumés au mensonge, rien ne les surprend et ne les " met en défaut comme la vérité. La magnanimité " n'est qu'une vertu poétique. La flatterie est excusable. " Les grands ont droit à ne recevoir de leçons que celles " qui se cachent sous les formes de la louange. Ce " que l'on nomme du nom odieux d'ingratitude n'est " autre chose que la juste appréciation des motifs d'un

'' bienfait. La reconnaissance envers quelques-uns " nous fait manquer de justice envers les autres, et " trahir notre indépendance. On ne doit point réconi- " penser un service, puisqu'on n'en saurait estimer la " valeur."

Il n'aurait jamais eu peut-être l'occasion de mettre en pratique d'aussi jolies maximes s'il n'avait eu la pensée de publier en même temps V Éloge de la Reine Elizabeth, "œuvre de rhéteur, dit Ozanam, où l'adula- " tion s'élève jusqu'au cynisme de l'hyperbole." Il y suppose toutes espèces de vertus à la Reine et loue les traits, la démarche et le teint de cette vierge la plus chaste et qui avait alors plus d'un demi-siècle. " Au " milieu de ce panégyrique, dit Ozanam, François " Bacon avait jeté une phrase courte et rapide, mais qui " n'était peut-être pas la moins importante selon ses " vues : c'était celle où il exaltait l'habileté de la reine " dans le choix de ses serviteurs, et l'art merveilleux " avec lequel elle savait satisfaire les uns et tenir les " autres en appétit." On sut tenir le savant philosophe en appétit par des emplois très considérables, mais qui rapportaient plus d'honneurs que de revenus. Ce n'est que vingt ans après qu'il entra dans la première catégorie " des hommes dont la reine savait si bien faire " le choix et qu'elle avait l'art merveilleux de satis- " faire."

Jusqu'ici, dans le caractère de Bacon, nous n'avons remarqué, comme défaut dominant, qu'une flatterie basse et intérc-sée ; mais nous sommes rendus à la

page la plus sombre de sa biographie et il nous faut narrer avec notre auteur la plus grande ingratitude et la plus infâme trahison que l'on puisse imputer à un homme de génie.

Deux factions rivales se tenaient auprès du trône d'Elizabeth. D'un côté les grands hommes d'état et les guerriers célèbres de l'époque, ayant à leur tête lord Burleigh et son fils, lord Cecil. Ceux-ci en servant avec honneur et courage leur patrie s'étaient acquis la confiance de la reine et l'admiration du peuple. De l'autre côté on voyait la jeunesse de la cour ne manquant pas de valeur et détalent, mais poursuivant avec une ardeur égale les plaisirs effrénés et les honneurs et les charges publiques. Robert Devereux, comte d'Essex, était le chef reconnu de ce parti qui devait disparaître par les suites de sa témérité dans ses attaques imprudentes contre les hommes au pouvoir. Le comte d'Essex était lui-même en grande faveur auprès de sa souveraine et le peuple aimait ce grand maréchal du royaume, car il était aussi brave que beau. Ses partisans étaient loin d'être aussi populaires.

C'est entre ces deux chefs, que Bacon, se sentant encore trop éloigné de la reine, avait à se choisir un protecteur. Sa parenté avec le premier ministre l'avait poussé d'abord à se présenter à lord Burleigh ; mais il fut reçu si froidement qu'il ne tarda pas à offrir ses services à la faction opposée. Le comte d'Essex le reçut avec la plus grande bienveillance et en retour

des services que lui rendit sa plume habile et complaisante, il reçut un patronage honorable et une amitié fructueuse. La bonté de l'infortuné comte pour son protégé ne connaissait pas de bornes et il n'y avait pas de charge honorable et rémunérative qu'il ne lui eût pas donnée. C'est ainsi que, ne pouvant lui obtenir la charge de solliciteur-général, il lui fit présent d'un domaine de plus de dix-huit cents livres sterling. Nous allons voir comment sut le remercier de tous ces bienfaits le grand philosophe qui avait écrit : " on " ne doit pas récompenser un service, parcequ'on ne " saurait en estimer la valeur."

Le jour vint en effet où éclata la conspiration du comte d'Essex pour renverser par la force le ministre Robert Cecil et gouverner à sa place. Le comte d'Essex fut pris les armes à la main; on lui fit immédiatement son procès et la reine n'osa pas entreprendre de défendre son ancien ami. Bacon élevé à la magistrature grâce à l'influence du malheureux comte ne se contenta pas de diriger lui-même volontairement la poursuite contre son protecteur, mais il demanda à grands cris la tête du comte. On le vit, dit Ozanam, lui, tant de fois dépositaire des confidences de ce noble cœur, y descendre maintenant par des voies ténébreuses pour y surprendre quelqu'intention criminelle. Il réussit à obtenir sa condamnation à mort et quelques jours plus tard la tête du grand maréchal tombait au milieu des murmures de la nation. Bacon pour se justifier publia un opuscule sous le titre de

" Déclaration des intrigues et trahisons de Robert " dernier comte d'Essex." L'extrême bassesse qui frappe dans cet ouvrage n'a d'égale que la vilenie des actions de l'auteur. Et malheureusement ce ne fut pas la seule trahison rapportée dans la vie du grand chancelier. Ozanam dit, en effet, qu'il travailla avec une haineuse persévérance à la disgrâce de son ancien rival Coke, aiguillonnant le mécontentement royal, que la fermeté de ce jurisconsulte rigide avait provoqué. Il prit aussi une part honteuse à la mort de Walter Raleigh qui, condamné au commencement du règne de Jacques l*'^, sortit ensuite de prison, et mis à la tête d'une flotte anglaise fut arrêté de nouveau au bout de quinze ans, victime d'intrigues diplomatiques, et sur l'avis de Bacon subit le dernier supplice.

Plus loin, après la mort d'Elizabeth, nous voyons Bacon tombé de nouveau dans l'ombre et dans l'oubli ; puis quelques années plus tard nous assistons à son élévation aux plus hautes dignités, jusqu'à celle de chancelier du Royaume sous Jacques 1^^ Ozanam nous donne un aperçu d'un opuscule que le chancelier publia pendant les premières années qui suivirent la mort de la reine. Voici ce que pense notre auteur de cet ouvrage qui a pour titre : Doctrina de amhitu vitœ. " L'histoire, dit Ozanam, n'est que la révéla- " tion des âmes. C'est pourquoi toute l'histoire poli- " tique de Bacon est dans ce livre. Là sont prises sur " le fait les pensées dont la réalisation va devenir " pour lui l'œuvre de chaque jour. Tout ce qui dans

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" sa vie aurait pu nous paraître commandé par les " circonstances, arraché par la surprise; tout est là " prévu, médité; rien n'est laissé au hasard, presque " rien à la Providence ; on eût aimé à chercher, à trou- '' ver des excuses au génie coupable; et voilà qu'on " est confondu en présence de ses calculs et de sa " désolante sagacité." Et Ozanam termine l'analyse de cet ouvrage par ces remarques: " On doit se tenir " averti que l'auteur n'a prétendu choisir et proposer " ici que des règles que la morale avoue et des moyens " honnêtes ; pour ceux qui chercheraient la fortune " par des voies plus courtes, mais fangeuses il les ren- " voie à l'école de Machiavel. Néanmoins nous trou- " vous dans les récits de Bacor. d'autres maximes que " nous ne saurions passer sous silence et qui font " corps de doctrines avec celles-ci: "Quand le vice " est utile, dit-il, quelque part, le fuir, c'est pécher." " Ailleurs, à celui qui craint d'avoir offensé le prince, " il conseille de rejeter la faute sur les autres. Enfin, " dans un autre passage il se proi)ose i^our modèle le " philosophe Aristippe qui, s'étant jeté aux pieds de " Denis le tyran, répondit aux reproches d'unspecta- " teur indigné: "Est-ce ma faute, si Denys a les " oreilles aux pieds."

Enfin, Bacon, mettant en pratique ces maximes d'une honnêteté plus que douteuse, et rampant halnlement aux pieds du duc de Buckingham parvient au faîte des grandeurs. Il est fait chevalier puis ensuite il passe successivement aux charges suivantes : con-

seiller, solliciteur-général, juge de la maison du roi, procureur-général et membre du Conseil Privé. Enfin il arrive à la charge de chancelier d'Angleterre, l'apogée de toutes ses espérances. C'est du haut de cette échelle si difficilement atteint en rampant que nous allons le voir tomber. Sa ruine se préparait depuis longtemps : la mesure était remplie. Le luxe de sa maison engloutissait des sommes énormes. Jamais il n'y avait eu d'ordre dans l'admistration de ses affaires privées; deux fois dans sa jeunesse ses créanciers l'avaient conduit en prison. " Ses domestiques le pillaient, dilapidaient ses biens et allaient jusqu'à se servir du sceau du roi quand le chancelier était absent. Pour remplir ses coffres qui se vidaient à mesure, il alla, lui, premier magistrat du pays, jusqu'à tendre la main et accepter des présents de ceux qvii attendaient de lui des sentences."

La Chambre des communes s'alarma à bon droit de cet état de choses et elle présenta à la Chambre des lords un impeachment qui accusait le lord Chancelier de s'être laissé corrompre. " La Commission chargée d'instruire son procès établit qu'en vingt-sept différentes occasions il avait reçu plus de six mille livres sterling, des meubles, des diamants, des prêts gratuits et jusqu'à une douzaine de boutons, car toute proie était bonne à cette insatiable cupidité." Deux mois après le commencement de l'enquête le lord Juge en chef rendait une sentence par laquelle Bacon était condamné à une amende de quarante mille livres et à

l'emprisonnement à la Tour durant le bon plaisir du roi. Il était de plus déclaré inhabile à siéger au Parlement ou à remplir aucune charge ou emploi La sentence portait aussi le bannissement de la cour. Cinq ans plus tard, Bacon, âgé de soixante-six ans, movirait dans la solitude et la disgrâce. Cependant, pendant les dernières années de sa vie, à force de lamentations et de sollicitations dégradantes, il était parvenu à obtenir du roi, d'abord sa liberté, puis l'exemption de son amende, l'abrogation de la clause qui le bannissait de la cour et eufin des lettres de grâce qui le relevaient de toute incapacité.

Ozanam termine par les réflexions suivantes : " Et maintenant ne sont-ce point deux visions diffé- " rentes qui viennent de passer devant nos yeux ? '' D'où vient que cet homme de génie et cet homme " d'Etat portèrent tous deux le même nom de Fran- " çois Bacon ? Jamais il n'y eut tant de dissemblance " entre deux frères ! N'y a-t-il point là quelque erreur *' de la postérité, quelque confusion de deux indivi- " dualités distinctes ; ou bien ne serait-ce pas le renou- " vellement de ce vieux récit mythique qui fait asseoir " Hercule aux pieds d'Omphale ? Non. La proximité " des temps ne permet pas le doute, le symbolisme " n'est ici de nul secours : ces deux hommes ne sont " qu'un homme, ces deux histoires ne sont que l'his- " toire d'une seule vie. Oui, celui que nous avons vu, " au premier réveil de sa raison, secouer si fièrement " la servitude de l'école ; celui qui, par la seule puis-

sance de sa pensée, renversa une autorite usurpatrice, vieille de deux mille ans ; celui de qui la science recevait des lois et devant qui la nature se plaisait à dévoiler ses mystères ; celui qui s'était fait un si vaste empire et s'y mouvait avec tant d'aisance et de majesté, qui se révélait par de si admirables euvrages, bravait si généreusement la colère et la jalousie de la multitude des esprits subalternes, et s'agenouillait si magnifiquement devant Dieu ; celui enfin qui nous apparaît exerçant une si heureuse influence sur le développement des connaissances humaines et sur la prospérité des nations ; couronné de tant de rayons de gloire : c'est le même que nous avons trouvé faisant dès sa jeunesse l'apprentissage de la servitude des cours, et qui, durant quarante ans, se traîna dans les fangeux sentiers du pouvoir, tressaillant d'espérance ou de crainte à la parole d'une reine capricieuse ou d'un monarque imbécile, et ne s'arrêtant jamais ni devant le crime ni devant l'ignominie ; c'est le même qui traçait pour son usage de si odieuses maximes, qui mendiait des bienfaits et trahissait son bienfaiteur ; c'est le même encore qui exerça une si funeste influence sur les destinées de son pays, qui reçut un affront retentissant et mérité, qui ne sut point couronner ses cheveux blancs de l'honneur d'une infortune noblement portée et laissa planer sur son tombeau de sinistres souvenirs. C'est le même ; et, si nous avons au cœur quelques sentiments de pitié ;

si nous ne voyons pas sans tristesse la cognée au tronc d'un vieux chêne, le serpent dans le nid des oiseaux, un volcan sous de récentes contrées, une Idcssure dans un corps plein de vie ; si nous voyons avec douleur l'erreur et la folie, la souffrance et la mort, et cette inlirmité qui est dans les choses terrestres même les plus grandes et les plus belles, nous pleurerons ici : car il y a jdus qu'erreur et folie, il y a plus que la souffrance et la mort ; il y a avilissement d'une grande âme, il y a une suldime créature à qui Dieu avait donné une mission glorieuse et qui s'est dégradée. Vous étiez envoyé. Bacon, ainsi que le corbeau de l'arche, à de vastes découvertes; et, comme lui, vous jetant sur une honteuse pâture, vous avez oublié d'où vous étiez venu, et vos égarements ont alarmé les hommes qui vous attendaient au rendez-vous sacré du devoir. Votre exemple a pu faire maudire la science et douter de la vertu. Vous êtes grand, nuiis vous avez été mauvais. Et, malgré les honneurs de votre nom, nul homme de bien, ' vous apercevant à travers les âges, ne s'écriera avec ' une sainte jalousie: ''Je voudrais être lui! "

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