Une introduction complètement consacrée à Dante
3. Le livre lui-même, qui n'est que la thèse^ annotée et augmentée, que soutint Ozanam pour le doctorat es lettres. 4. Les documents et recherches pour servir à l'histoire de Dante et à l'histoire de la philosophie au XlIIe siècle.
Dans son discours sur la tradition littéraire en Italie, Ozanam nous dit ce qu'il entend par ces expressions. " Ce travail obscur qui nous a conservé les lettres clas- " siques, cet enseignement qui a son foyer en Italie et " ses rayons partout, c'est ce que je nomme la tradition. " Elle recueille l'art pour traverser les époques ora- " geuses, comme l'arche à la veille du déluge recueillit " dans ses flancs la nature vivante. L'arche était un " refuge ténébreux, triste et pauvre, et cependant la " nature y était tout entière. De même, la tradition " semble réduite au misérable échafaudage des gloses
" scolastiques et des règles grammaticales ; elle porte " dans son sein toutes les grandes époques littéraires " de l'Europe."
Notre auteur au commencement de cet article se place au temps de la décadence de l'Empire romain. Là il considère trois choses qui touchent à leur décadence, la religion, les lois et les lettres. De ces trois choses la religion païenne seule disparaît complètement, mais non subitement, au contraire elle dispute le terrain jusqu'au bout devant l'Evangile.
Quant aux lois, pendant que l'édifice romain allait crouler, que la cité périssait, les provinces sous le pouvoir de Rome grandissaient sous une administration commune, le droit des gens. Ce fut le droit des gens, c'est-à-dire, la loi que le monde s'était faite par l'entremise des Romains, qui se conserva dans les compilations de Justinisn pour devenir le fondement des sociétés futures. Les lois de tous les états européens sont basées sur ce code.
Les lettres eurent le même sort que les lois. Dans la première période de temps embrassée par l'auteur (ce temps commence au siècle d'Auguste et se rend jusqu'à l'apparition de la langue italienne), Rome subjugua toute la terre plus souverainement et universellement encore par sa langue et ses institutions, qu'elle ne l'avait subjuguée autrefois par ses armes.
Du nord de l'Italie les lettres passèrent d'abord en Espagne, témoins, les deux Sénèque, Lucain, Quintilien et Martial, puis elles se rendirent dans les Gaules
jusqu'aux confins de la Germanie, témoins encore Ausone, Rutilius et Sidoine Apollinaire. Nul n'était réputé civilisé s'il ne possédait à fond la langue et les lettres des Romains. C'est pour désigner cette culture universelle qui s'étendait de la Grande Bretagne aux extrémités de la Hongrie que Tertullien créa un barbarisme éloquent, il l'appelle Romanitas.
" En même temps, dit notre auteur, s'établissait une " puissance nouvelle que les âges antérieurs n'avaient " pas connue : l'enseignement public. De là les sco- " liastes qui se chargèrent de maintenir la pureté de '' la langue, la correction des textes, d'éclairer les " allusions mal comprises et de consacrer le souvenir " des usages effacés."
Voilà pour la première période.
Puis vient la dissolution de la société romaine et l'époque où la religion païenne disparaît devant le christianisme. Les lettres en ces temps furent sauvées par l'Eglise qui fit surgir alors tant de grands hommes, évêques et docteurs, littérateurs et poètes, témoins saint Justin, saint Augustin et saint Ambroise, Lactance, Victorinus et le poète Prudence, c'est la seconde période. Mais voilà que les barbares apparaissent et qu'ils envahissent tout. Qui pourra maintenant empêcher les lettres de périr? L'Église encore, par ses papes et ses moines, et ceci forme la troisième époque. Dans ces temps ont vécu parmi les papes: saint Léon le Grand et saint Grégoire le Grand ; parmi les moines : saint Benoît et saint Colomban et avant eux, parmi
les séculiers, Cassiodore et Boëce qu'on appela " le dernier des Romains."
" Ainsi ajoute Ozanam, la tradition ne périt pas. " Elle se maintient dans l'Eglise et par là danslachré- " tienté. Au milieu de cette obscurité qui s'étend du " septième au huitième siècle, l'esprit humain ne " détruisit pas son œuvre de tant d'années. L'ouvrier " immortel travaillait dans le silence, ou, s'il sembla " un moment sommeiller, l'Eglise veilla pour lui, " comme l'ange de cet artiste pieux, qui, à son réveil, " trouva achevé par une main invisible, le tableau " interrompu le soir."
Quand les barbares, les chrétiens et les hommes de l'ancienne civilisation ne formèrent plus qu'une seule société, les lettres se réfugièrent dans les écoles établies par les rois, tels que Charlemagne et Lothaire. Puis plus tard on vit apparaître les moines de Saint-Gall qui représentèrent les lettres et les sciences.
Quand la querelle éclata entre le sacerdoce et l'empire, Grégoire VII, en forçant le prince allemand Frederick Barberousse à venir s'humilier à Canossa, fit triompher la civilisation sur la barbarie et en réalisant l'émancipation du clergé de l'esclavage féodal, il proclama en même temps l'émancipation des sciences et des lettres. Les décrets des conciles remettaient continuellement en force les bulles ordonnant l'établissement, auprès des églises épiscopales, de chaires pour l'enseignement. Vers ces temps brillèrent Lanfranc, saint Anselme, et Pierre Lombard qui donnèrent une
grande impulsion aux études littéraires dans l'Europe septentrionale.
Enfin apparaissent les langues populaires, et les langues classiques deviennent plus proprement le partage des savants et de l'Eglise. C'est d'abord lefrançais qui par les trouvères et les troubadours pénètre un peu partout. On le parle même dans les provinces du Midi et à la cour de Palerme ; plus tard saint François demandait l'aumône en français aux portes de la Basilique du Vatican, et Sordello n'était pas moins habile versificateur en langue à''oïl qu'en langue d'oc.
Tant d'exemples, dit Ozanam, enhardirent enfin la timidité de cette belle langue italienne, née depuis deux cents ans et qui n'osait encore se produire dans les lettres. Enfin apparaît Ricordano Malespini avec la première prose en langue populaire, et Brunetto Latini avec la première poésie. Ce sont les amis et les maîtres de Dante.
L'auteur termine en faisant les remarques suivantes : *' Ainsi les lettres n'ont jamais péri. Ainsi cette période " de barbarie complète, qu'on étendait dans un espace " de mille ans, de la chute de l'empire romain à la " prise de Constantinople, qu'on avait successivement " réduite, et qui demeurait enfin restreinte aux sep- '' tième et dixième siècle, s'évanouit devant un examen " plus sévère. La barbarie put usurper, elle ne pres- " crivit jamais. Une ^protestation nombreuse, toujours " transmise, toujours recueillie conserva les droits du " savoir. Je ne trouve point cette ignorance univer-
selle déplorée par plusieurs contemporains ; et parce que plusieurs la déplorent éloquemment, je commence à n'y plus croire. L'intelligence humaine a eu cet honneur, que la ruine du monde ancien, et le débordement de l'invasion n'aient pu prévaloir contre elle. La Providence pour qui rien n'est petit, a pris soin des destinées de l'art, comme des révolutions des peuples. Elle ne laissa jamais le monde sans un foyer où il put rallumer ses flambeaux. Il n'y a que les temps qui n'ont de foi ni en Dieu ni dans l'homme, il n'y a que les siècles impies qui croient à une nuit éternelle."
Impiaque seternam timuerunt ssecula noctem. Dans l'introduction, Ozanam, nous l'avons dit, s'occupe uniquement de Dante et de la philosophie contenue dans ses ouvrages.
Dans un de ses voyages en Italie, lorsqu'il parcourait le Vatican, il avait été frappé par une des fresques des Chambres de Raphaël. Cette fresque, représente le Saint Sacrement sur un autel, élevé entre ciel et terre : le ciel qui s'ouvre et laisse voir dans ses splendeurs la Trinité divine, les anges et les saints ; la terre couronnée d'une nombreuse assemblée de pontifes et de docteurs de l'Eglise. " Au milieu de l'un des groupes dont " l'assemblée se compose, on distingue une figure " remarquable par l'originalité de son caractère, la " tête ceinte, non d'une tiare ou d'une mitre, mais " d'une guirlande de laurier, noble et austère toutefois, *' et nullement indigne d'une telle compagnie. Et si
" l'on recueille ses souvenirs, on reconnaît Dante " Alighiéri.
" Alors, poursuit l'auteur, on se demande de quel *' droit l'image d'un tel homme a-t-elle été introduite '' parmi celles des vénérables témoins de la foi, par un " peintre accoutumé à l'observation scrupuleuse des " traditions liturgiques, sous l'œil des papes, et dans " la citadelle même de l'orthodoxie."
Ozanam explique cette place d'honneur donnée à Dante, par le besoin d'une réparation éclatante à la mémoire de cet homme qui non seulement fut un grand poète, mais aussi un grand philosophe. Toute l'Italie est couverte de monuments du poète populaire, et chaque chose qu'il a touchée, chaque endroit où il a été vu, devient l'objet d'un culte de respect et d'honneur. " Florence surtout a entouré d'un culte expia- " toire tout ce qu'elle a conservé de lui; le toit qui " abritait sa tête, la pierre même où il avait coutume " de s'asseoir. Elle lui a décerné une sorte d'apo- " théose en le faisant représenter par la main de " Giotto, vêtu d'une robe triomphale et le front cou- " ronné, sous un des portiques de l'Eglise métropoli- " taine, et presque entre les saints patrons de la cité." En même temps que les monuments se chargeaient de faire la partie matérielle de cette réparation, les chaires publiques en faisaient la partie spirituelle. Florence, Pise, Plaisance, Venise, Bologne entendaient donner dans ces chaires, l'interprétation de la Divine Comédie. Les plus beaux génies italiens s'occupèrent
d'expliquer les œuvres de Dante et de les commenter, et tous ses compatriotes s'unirent pour le saluer comme un poète excellent, un philosophe profond et un théologien judicieux.
L'auteur exprime ensuite son regret de ce que le côté philosophique dans les œuvres de Dante ait été si souvent traité avec dédain et que plus souvent encore il ait passé inaperçu.
La Divine Comédie^ selon lui, était spécialement écrite pour les esprits méditatifs, et pour ceux qui parmi les philosophes sont le plus exempts delà contagion de l'erreur, et cependant le plus grand nombre de ceux-ci, tout en admettant la philosophie contenue dans l'ouvrage, n'ont pas voulu en reconnaître l'importance, la grande portée. D'autres n'y ont vu qu'un épouvantail de plus dans ces ténèbres fabuleuses du treizième siècle déjà peuplées de tant de fantômes. D'autres enfin y ont découvert, tout à la fois, une passion pieusement romanesque et un manifeste politique. " Ce qui prouve, ajoute] Ozanam, que parmi nous, " périssables créatures que nous sommes, telle est " l'impuissance des souvenirs et la courte portée de " la gloire, qu'à peine de ceux qui honorèrent le plus " l'humanité, nous parvient-il au bout de quelques " siècles, autre chose que le nom. Ces noms vont ordi- " nairement à l'immortalité, portés par une admiration " traditionnelle et ignorante, comparable au dauphin "de la fable, qui, sans le savoir, portait à travers les *' mers tantôt un animal moqueur et tantôt un poète
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" aux accents divins. Si ces complaisances paresseuses " delà postérité profitent quelquefois à des personnages " peu dignes, plus souvent elles font tort aux grands " hommes. Il semble qu'unejustice suffisante leur ait " été rendue parce qu'on leur paie en l'occasion un " tribut de vulgaires louanges, tandis que leurs titres '' les plus précieux restent ensevelis dans la poussière. "' En sorte que, s'ils pouvaient soulever tout à coup " les pierres de leurs tombes, on ne sait, quel sentiment " les agiterait davantage, ou l'indignation de se voir " ainsi méconnus, ou l'orgueil d'être entourés de tant " d'hommages, alors même qu'on les connaît si peu."
Ozanam n'a pas voulu que la philosophie contenue dans les œuvres de Dante, fût ignorée et c'est pour cela, que considérant ce mérite comme un des plus beaux fleurons de la couronne du poète, il s'est décidé à produire cette thèse et plus tard à écrire cet ouvrage.
L'auteur n'ignore pas qu'on a traité avec dédain la philosophie de l'époque où vécut Dante et que de toutes les choses du moyen âge, elle a été la plus calomniée, celle dont la réhabilitation s'est fait, le plus attendre. On a représenté le moyen âge comme parlant un langage barbare, mais les œuvres de Dante ne sontelles pas écrites dans la langue la plus mélodieuse de l'Europe ? On a dit de plus que le langage en était pédantesque dans sa forme et monacal dans son esprit, et cependant, pour charmer leurs loisirs, n'a-ton pas vu les princes se faire réciter les chants de la Divine Comédie, tandis que pour se délasser de leurs
travaux, les artisans les répétaient dans leurs humbles demeures. Ils expriment tout à la fois les plus doux mystères du cœur et les plus brillantes luttes de la place publique.
De nos jours, le plus grand nombre des poètes ne font de la poésie qu'une affaire d'art, et n'y voient qu'une beauté relative, résultant de la double harmonie des pensées avec les paroles, et des paroles entre elles. La dernière de leurs occupations est de voir à la valeur logique de la pensée et à la portée morale de la parole.
Dante lui, n'ayant plus de patrie ici-bas, pénètre dans le monde invisible dont il fait sa patrie. De là laissant tomber ses regards sur les choses humaines il en découvre le principe et la fin. Aussi ses chants sontils remplis d'enseignements, car chaque vers semble porter en lui-même une double valeur logique et morale.
Enfin on a accusé le moyen âge d'être un temps d'abrutissement où non seulement personne ne savait exprimer ses idées, mais encore où les idées mêmes semblaient faire défaut. Dante, par ses chants remplis d'une philosophie poétique, une poésie philosophique vraiment sociale, venge bien cette époque de ces reproches si mal fondés. Qui, en effet, après avoir lu et médité les écrits du grand poète italien, pourra nier la culture de l'esprit à l'époque où il vécut ? " Pour nous, " ajoute Ozanam, comme nous nous arrêtons avec " respect devant la maison qui vit naître un homme " illustre, encore que les murs en soient noircis par la
'' vétusté, et que nous n'en comprenions pas l'ordon- " nance intérieure ; nous apprendrons aussi à respecter '' la civilisation au sein de laquelle il vécut, bien " qu'elle nous apparaisse confuse dans l'ombre des " temps."
L'auteur passe ensuite au plan qu'il veut adopter, il nous indique la marche qu'il suivra et nous en fait connaître les différentes étapes. Il nous donne de plus une idée des recherches que ce travail a nécessitées et nous découvre les sources où il est allé puiser. Ces documents forment la dernière partie du livre et consistent en une série d'extraits de saint Bonaventure, de saint Thomas, d'Albert le Grand et de Roger Bacon. On y trouve aussi une légende rimée : la Vision de saint Paul ; poème inédit du treizième siècle.
* Seignors frères, ore escoutez Vous qui estes à Deu nummez f Et aidez-moi à translater La visiun Saint Paul le ber J
* Seignors etc., Il suffit d'avertir une fois pour toutes que Vo tient souvent lieu des diphthongues eu et ou ; qu'il est lui-même ordinairement remplacé par Vu devant les liquides un et in ; que l et r, b et g se permutent ; que el et ou s'écrivent pour oi, i pour y, e pour i.
f A Deu, nummez, a Dieu voués. Il est remarquable que le traducteur s'adresse à des moines.
X Saint Pol le her, le baron; c'est à-dire le brave et puissant Le moyen âge aimait à rapprocher la milice du ciel et celle des rois.
Deu, par sa douçor
Et par la soue grant amor, §
Ait merci et mémoire.
Des aimes qui sunt en purgatoire !
Seignors frères, par Deu amor Gauduns nos di tel labor Et eschevun, nos de toz mais Et de toz péchez criminals ; Et à Dampne-Deu convertuns Et nos ensemble O lui vivuns * Amen, Deus. par ta merci Otrie nos que soit issi !
Dans la première partie du livre, Ozanarn jette un coup d'œil sur l'état général de la chrétienté du treizième au quatorzième siècle, et nous fait connaître les causes qui favorisèrent le développement de la philosophie. Cette époque, dit l'auteur, fut uu temps de transition. L'Eglise, abandonnant les luttes extérieures, semble se replier sur elle-même et donner plus d'attention que jamais aux affaires spirituelles. Aussi il n'est pas de siècle qui ait produit un aussi grand nombre de saints que le treizième siècle.
l Soue, sa., sua.
* Et ce manuscrit de Musée Britannique (Bibliothèque Cattonienne), Vespas A. VII, donne plusieurs variantes, et termine par ces deux vers où l'auteur se fait connaître :
Jeo suis serf Deu, Adam de Ros :
Jci fais je le mun repos.
La situation politique subissait aussi une révolution . Les nationalités se formaient, et les peuples, échappés à la centralisation du saint Empire romain, se livraient à un travail d'organisation à l'intérieur et essayaient leurs forces entr'eux à l'extérieur afin d'établir leurs frontières respectives. En certains pays les communes s'émancipaient, et le peuple essayait de se soustraire au régime féodal afin de se gouverner lui-même, et l'on vit ainsi surgir les Parlements, les Diètes et les Cortès. Les lettres, les sciences et les beaux-arts subissaient aussi l'influence que de nouvelles découvertes ne pouvaient manquer de leur donner. Les voyages de Marco- Polo, les missions de quelques pauvres religieux à travers les déserts de l'Asie septentrionale, enfin les vaisseaux génois poussés par les vents aux rivages des Canaries avaient reculé les bornes de la terre connue. La découverte de la boussole, de la poudre à canon, faisait pressentir dans la nature des forces inaperçues jusque-là. En même temps s'ouvraient les grandes Universités, celle de Paris qui fut la première ne comptait pas moins de quarante mille étudiants venus de tous les coins du monde ; puis surgirent successivement les universités d'Oxford, Bologne,Padoue, Salamanque, Naples, Lisbonne et Rome. La poésie faisait place à la prose qui faisait sa première apparition assujettie aux seules règles d'une grammaire mal assurée. Dans l'architecture et dans la peinture, les progrès étaient aussi très marqués. La peinture surtout ne se contenta plus de décorer les vitraux des basiliques, mais elle
passa aux murs et les couvrit de fresques. Enfin les croisades donnèrent le plus grand élan au commerce en ouvrant les grandes voies de communication avec l'Orient.
Est-ce que, seule, la philosophie serait restée en arrière dans le chemin du progrès ? Non, certainement ; et en ce temps où Ptolémée, Platon et Aristote trouvèrent leurs premiers interprètes, en ce siècle qui produisit Jean de Salisbury, Roger Bacon et Albert le Grand, non seulement les traditions savantes de l'humanité ne restèrent pas dans l'oubli, mais toutes les sciences se rapportant à la philosophie semblent y avoir atteint leur apogée. L'effervescence causée par toutes ces découvertes et ces innovations se fit sentir jusque dans les plus grandes solitudes, et les événements contemporains communiquèrent à la philosophie un mouvement durable.
Dans les pages suivantes l'auteur s'occupe plus spécialement de la philosophie scolastique. Aux temps de l'effondrement de l'empire romain et de l'invasion des barbares, les lettres, les sciences et les beaux-arts, nous l'avons vu, cherchèrent un refuge dans les cloîtres. C'était le temps où l'on ne connaissait que sept arts libéraux divisés sous les noms de triviuni et quadrivium; la philosophie n'en faisait partie que par la dialectique. La théologie n'y avait pas de place, mais quand elle vint y prendre la première, elle donna naissance à cette longue lutte des réalistes et des idéalistes ou nominaux. Il s'agissait de démontrer s'il y avait ou
non correspondance entre les existences invisibles que la métaphysique suppose et les notions que la logique déduit entre les réalités et les idées.
Lorsqu'apparut le siècle dont s'occupe particulièrement notre auteur, les discussions philosophiques étaient à l'ordre du jour si bien que les philosophes, par suite d'opinions différentes, se trouvaient divisés en sept camps, sur le nombre desquels trois ou quatre furent anathématisés. A cause même de ces divergences d'opinions la philosophie atteignit dans ce siècle sa plus grande gloire, et reçut l'élan le plus puissant.
La politique au treizième siècle, rapprocha les différents systèmes et il y eut fusion des différents camps, même des réalistes et des idéalistes. Cette union fit apparaître d'illustres docteurs dont chacun représenta plus excellemment un des systèmes, mais jamais ne méconnut les autres. Citons entr'autres célébrités les noms d'Albert le Grand dont l'érudition paraissait sans bornes. " Grand philosophe et grand magicien, devenu célèbre, dit M. Cousin, dans les souvenirs de la postérité comme un être presque mythologique et plus qu'humain." Roger Bacon d'Angleterre qui, par des expériences faites dans un monastère obscur et dans une cellule plus obscure encore, fit connaître les merveilleux effets de la poudre, prédit l'utilité de la vapeur appliquée à la navigation et sa puissance comme force motrice. Saint Bonaventure, le séraphique docteur, aux doctrines contemplatives; toutes ses
œuvres publient l'accord des facultés humaines avec les sources divines, accord bien propre à consoler ceux qui vivent ici -bas au milieu des misères humaines, par l'espoir des félicites éternelles cachées dans les hauteurs mystérieuses. Saint Thomas d'Aquin, l'Ange de l'école, le grand maître de la métaphysique, celui qui a réuni dans la Summa totius theologiœ, tout ce qu'une philosophie vraiment catholique peut savoir de Dieu, de l'homme et de leurs rai)ports.
Il est vrai que ce siècle donne aussi naissance, parmi les philosophes à des hommes dont les opinions ne furent pas sans reproches; au nombre de ces derniers on peut citer Raymond Sullc, Dun Scott et Occam, mais la grandeur des premiers ne sulht-elle pas à prouver que la philosophie et les sciences qui s'y rapportent avaient atteint leur apogée?
Le savant professeur poursuit ensuite ces considérations sur la philosophie au treizième siècle, en nous faisant connaître les caractères particuliers de la philosophie italienne. ''L'Italie, cette terre bénie du ciel, " dit-il, et d'une nature si active, a toujours eu une " philosophie qui a su maintenir dans leur primitive " alliance la direction morale et la forme poétique." Les philosophes et les poètes de l'antiquité latine sont cités et rapprochés les uns des autres.
Au moyen âge la philosophie italienne n'était ni moins florissante ni moins fidèle à son caractère. La renommée des penseurs de la Péninsule était si grande qu'on a vu Lanfranc et saint Anselme sortis de
Pavie et d'Aoste aller prendre possession l'un après l'autre du siège primatial de Gaaterbury, plus tard aussi le Lombard Pierre fut porfé, par l'admiration universelle, de sa chaire de professeur à l'évêché de Paris. Quant il s'agissait de l'étude des hautes sciences la plus grande rivalité semblait exister entre les différentes villes. Bologne et Padoue avaient leurs écoles de philosophie. Milan ne comptait pas moins de deux cents maîtres de grammaire, de logique, de médecine et de philosophie.
La vigueur exubérante de la philosophie italienne se manifeste surtout dans les luttes que firent surgir les différents systèmes, luttes qui furent souvent sanglantes. Dès l'année 1115, les Epicuriens étaient assez nombreux à Florence pour y former une faction redoutée et pour y provoquer une guerre civile, et plus tard le matérialisme y apparaissait comme la doctrine avouée des Gibelins. La lutte entre les Papes et les Empereurs donna aussi un nouvel élan aux sciences, car de même que les premiers s'entouraient des hommes les plus savants et professant les systèmes les plus orthodoxes, de même aussi les derniers ralliaient autour d'eux les hommes les plus capables de soutenir les opinions les plus perverses, et de faire la guerre à l'enseignement catholique. Mais ils furent admirablement bien combattus par saint Thomas d'Aquin et par saint Bonaventure. Pour terminer, citons encore parmi les savants les plus célèbres d'Italie, Algidius Colonna, Albertano de Brescia, Brunetto Latini et Guido Cavalcanti.
Ozanam termine la première partie de Bon livre par un abrégé de la vie de Dante, suivi du plan général de la Divine Comédie dont il nous indique les parties se rapportant plus particulièrement à la philosophie.
Dante Alghiéri naquit à Florence en 1265. Le grand poète vint au monde dans la maison d'un exilé et mourut en exil. Dès sa plus tendre enfance il se mit a l'étude et cultiva toutes les sciences connues de son temps. Il eut pour maître Brunetto Latini. Il n'avait que neuf ans quand il fit la rencontre de la jeune Béatrix dont il fut pour toujours épris, et qui mourut à la fleur de l'âge. Cette beauté qui s'était montrée à lui sous des formes réelles, devenait un type idéal qui remplissait son imagination, et Béatrix apparaît chaque fois que le poète veut faire entendre un chant d'amour, il semble même que c'est elle qui l'inspire continuellement. Après la mort de Béatrix, Dante se maria et il a laissé plusieurs enfants. Il prit une part importante dans les troubles qui agitèrent alors l'Italie : il se distingua particulièrement à Campaldino, où les Guelfes remportèrent une victoire sur les Gibelins. Le futur poète s'était jeté dans les rangs des Guelfes, c'est-à-dire, qu'il était un des défenseurs de l'indépendance italienne contre les Gibelins qui combattaient pour le maintien des droits féodaux et de la suzeraineté du Saint-Empire. Dante fut souvent chargé par son parti de missions politiques très importantes, et en 1300 on le trouve un des prieurs ou magistrats de sa ville natale. Plus tard, la division
s'étant mise parmi les Guelfes victorieux, la guerre civile éclata à Florence entre les Noirs et les Blancs^ et Dante épousa la cause de ces derniers. Les premiers formaient le parti des nobles qui voulaient ouvrir les portes de la ville à Charles de Valois, tandis que les plébéiens ou les Blancs le repoussaient. Le parti dont le ijoète était un des chefs, malheureusement pour lui, fut vaincu et Dante dut s'enfuir, banni de sa ville natale par le prince français. C'est dans l'exil qu'il écrivit la Divine Comédie^ poème qui, a bon droit, excita l'admiration universelle. Outre cette grande œuvre Dante a aussi composé des Poésies lyriques qui ne sont pas indignes de lui. Il écrivit de plus la Vita nuova, qui renferme dca détails sur ses premières années ; des traités : De vulgari eloquentiâ ; De Monarchiâ universali, ouvrage favorable à l'Empereur et condamné à Rome. Dante mourut à Ravenne en 1321. Il était ami du musicien Casello et de Tarchitecte Arnolfo, et contemporain de Guido Cavalcanti et du très célèbre peintre Giotto. Dante savait V Enéide entière, était familier avec Ovide, Lucain, Stace, Pline et Frontinil savait le grec, citait volontiers des vers espagnols ou français, et composait souvent lui-même en provençal. Cependant, ce qu'il connaissait et étudiait de préférence ce sont les nombreux dialectes de l'Italie. Il étudia à l'Université de Paris, et Padoue, Crémone, Bologne et Naples ont revendiqué l'honneur de l'avoir compté au nombre de leurs élèves.
" A la mort de Béatrix, dit Ozanam, le grand poète
" chercha clans lalecturecleCicéron et deBoècedes pen- " sées consolantes, il y trouva plus car c'est dans cette " lecture qu'il prit goût à la philosophie qui vint cou- " ronner toutes ses grandes connaissances. Il poursui- '' vit l'étude de cette science avec une telle opiniâtreté " que sa vue fut pour longtemps altérée par suite de " ses nombreuses lectures et préparations aux discus- " sions publiques. Comme le fait remarquer Ozanam, " ce culte qu'il avait voué à la philosophie ne se ren- " fermait pas dans les bornes d'un seul ordre de con- " naissances, il embrassait la vérité absolue et com- " plète. Universalité de savoir, élévation de points de " vue, ne sont-ce pas là deux éléments constitutifs de " l'esprit philosophique ? C'est ainsi, poursuit notre " auteur, que dans la Divine Comédie nous nous trou- " vons en présence d'une vaste philosophie dont l'ex- '' position détaillée va nous occuper désormais et dont " nous pouvons déterminer d'avance les caractères " généreux, d'après les faits corrélatifs qui ont été " l'objet de nos recherches préliminaires. Elle sera " éclectique dans ses doctrines comme le furent les " plus illustres doctrines d'alors ; poétique par sa " forme et morale dans sa direction comme il le fal- " lait pour obéir aux habitudes nationales ; elle sera, " comme l'esprit de son auteur, hardie dans son essor, " encyclopédique dans l'étendue qu'elle embrasse. " Car, dit Ozanam, une doctrine philosophique peut '' se comparer à une fontaine, le génie de celui qui la " professe est comme le bassin où elle est contenue,
" et dont elle prend la configuration ; les circons- " tances de temps et de lieu ressemblent à l'atmos- " phère environnante dont elle subit la température, " et dont les vents rident la surface."