‹ Frédéric OzanamChapitre 24 sur 42 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dante et la philosophie catholique au xiii^ siècle {suite). — Exposition des doctrines philosophiques DE Dante.

Ozanam au commencement de cette deuxième partie de son livre nous donne une définition de la philosophie d'après Dante. Déjà, dans le cours du livre, nous avons rencontré des définitions de cette science d'après saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure ; avec notre auteur nous reproduirons ici celle de Dante qui certes en vaut bien une autre. Après avoir fait un rapprochement entre les neuf cieux de Ptoléméeet les neuf sciences du système encyclopédique de Dante ; après avoir parlé des cieux et des astres sans nombre qui les illuminent Ozanam ajoute : "Et de même qu'au " dessus de ces orbes matériels s'étend le ciel empy- " rée, pure lumière, immuable en son repos; de même " par delà toutes les sciences profanes se trouve la " théologie, où la vérité rei)ose dans une radieuse et " pacifique évidence. La physique, la métaphysique " et la morale sont donc les derniers degrés de l'échelle " soiontifiquo auxquels nos forces naturelles peuvent

" atteindre; on les réunit sous le nom de philoso- " phie. * La philosophie dans le sens étendu de son " étymologie, est plus encore: c'est une affection " sainte, un amour sacré dont l'objet est la sagesse. Et " comme nulle part la sagesse et l'amour n'existent " plus parfaitement qu'en Dieu même, il est permis " de dire que la philosophie est de l'essence divine, " qu'elle est l'éternelle pensée, l'éternelle complai- " sance réfléchie sur elle-même, la fille, la sœur, " l'épouse du souverain empereur de l'univers." f L'auteur vient à s'occuper plus particulièrement de la Divine Comédie, et dans le cours de ce chapitre, il explique l'apparition dans les chants du poète des diflérents personnages qui y jouent les premiers rôles, tels que la Vierge Marie, Lucie, Béatrix et Virgile ; Dante avait pour la sainte Vierge un culte de prédilection et c'est elle qui dans ses écrits représente toujours la clémence divine. Les commentateurs de Dante reconnaissent tous en Lucie la grâce illuminante dont le poète a l)esoin. Quant à Béatrix, elle n'était plus pour lui une simple fille des hommes, mais une intelligence inspiratrice, une dixième Muse, la Muse qui, dans ce tem])S, dominait toutes les autres, la Muse de la Théologie. L'auteur cite à l'appui de cette assertion un grand nombre de vers du poète. Enfin Virgile, à

* Convito tratt II, 14. •

t Convito tratt II, 16; III, 12, 14, 15.

cause de sa quatrième églogue, est considéré par Dante comme le maître de toute science humaine, c'està-dire le plus grand philosophe. L'auteur reproduit plusieurs vers du poète qui vont à prouver cet avancé. Passant ensuite plus particulièrement à l'examen du côté philosophique de l'œuvre, Ozanam remarque que le poète dédaigne, dans ses écrits, cette partie de la philosophie qui est la logique, et qu'il s'attache de préférence à la physique, à la métaphysique et surtout à la morale. Il ne se livre pas comme le plus grand nombre de philosophes ses contemporains à la discussion de questions aussi oiseuses que de savoir par exemple : quel est le nombre des moteurs des cieux ? s'il faut admettre l'existence d'un premier mouvement? etc. Non, ce qu'il recherche surtout c'est la morale. "La morale à ses yeux, dit Ozanam, est " l'ordonnatrice de l'entendement humain, elle en •' règle l'économie, elle y prépare la place, elle y mé- " nage l'accès des autres sciences qui ne sauraient " exister sans elle; de même que la justice légale, or- " donnatrice des cités, y protège la culture des arts " utiles. * C'est ainsi que le poète considère les " vérités morales comme le plus bel héritage que lais- " sèrent au monde, ceux qui, par le raisonnement, " descendirent au fond des choses." f

* Convito II, cap. XV.

t Furgatono XVIII, 23.

Dante laissant de côté cette dialectique improductive qui se complaît dans la discussion de questions pour le moins inutiles, a toujours pour but dans toutes ses recherches l'utilité pratique. " Dans ses ouvrages " ajoute l'auteur, l'étude elle-même est représentée " comme une obligation morale et la science un de- " voir. Il ne faudra donc pas s'étonner si dans ces " œuvres toutes les connaissances obtenues viennent se " classer sous la notion du bien et du mal. Il y aura " un ensemble de doctrines qui comprendra le mal " d'abord, puis le mal en lutte ou en rapport avec le " bien; enfin le bien lui-même, dans l'homme, dans " la société, dans la vie à venir, dans les êtres exté- " rieurs aux influences desquels la nature humaine est " soumise. Le monde invisible sera pris pour théâtre " principal de ces explorations, parce que là seule- " ment les problèmes du monde visible ont leur solu- " tion définitive, là se contemplent face à face les " substances et les causes admises ici-bas sur la foi de " leurs phénomènes et de leurs efi'ets. Ainsi les con- " ceptions savantes de la raison entreront comme " d'elles-mêmes dans le cadre poétique donné par " la tradition religieuse : Enfer, Purgatoire et Pa- " radis."

Poursuivant sa thèse, notre savant auteur nous donne dans les autres chapitres, de belles et savantes dissertations, d'abord sur le mal (l'enfer) puis sur le mal et le bien dans leur rapprochement (le purgatoire), et enfin sur le bien (le paradis). Nous regret-

tons que le cadre de cet ouvrage ne nous permette pas de donner autre chose que l'analyse la plus succincte de ces belles pages.

Donnant différentes définitions du mal Ozanam dit entr 'autres choses : "Le mal ce n'est pas seulement l'absence c'est la privation du bien." Dante avait dit : " Comme la vérité est le bien suprême de l'intelligence, le mal intellectuel est l'ignorance et l'erreur." *

L'ignorance et l'erreur varient comme leurs causes ; de ces causes les unes sont en dedans de l'homme, les autres en dehors. Les premières se divisent en quatre catégories : les défauts du corps ; les infirmités natives et universelles de l'âme ; les infirmités volontaires de l'esprit telles que la jactance, la pusillanimité, la légèreté, enfin les vices du cœur, ennemis des bonnes pensées.

Les causes du dehors se divisent en deux catégories distinctes. D'abord les difficultés de la vie domestique et civile ; la difficulté des temps et des lieux ; l'absence des moyens d'étude, de conseils, d'exemples et enfin les opinions vulgaires.

La fin de ces diverses maladies de l'entendement c'est la mort, car cesser de raisonner pour l'homme c'est mourir, f C'est pour cela que Dante dit quelque part: "Comment peut-on appeler mort celui qu'on

* Ivferno III, 40P..

f Conrlto IV, 7.

voit encore agir ? Il faut répondre : que l'homme est mort et que la bête est restée ! *

Le mal encore, le mal uioral, c'est le vice et le vice est la disposition de notre vouloir contraire au vouloir divin. Or le vouloir divin défend l'incontinence, la luxure et la gourmandise, la brutalité, le blasphème, le meurtre, la calomnie et la médisance, l'usure, la fraude et la trahison.

"L'homme, dit Ozanam, à mesure qu'il s'enfonce " dans la forêt de la vie, y rencontre trois monstres " menaçants : la volupté, pareille à la panthère légère " et lascive et qui ne cesse pas de fasciner les regards " qu'une fois elle a captivés ; l'amlntion, qu'on peut "comparer au lion superbe; la cupidité semblal)lc " à la louve, dont la maigreur accuse les insatiables " désirs: c'est elle qui fait les plus nombreuses vic- " times. Mais ces bêtes redoutai )le3 ne sont point ori- " ginaires du monde qu'elles ravagent : filles de l'enfer, " l'envie leur en ouvre les portes." f

Après avoir donné les causes du mal dans l'homme pris individuellement, Ozanam examine les mêmes causes suivies des mêmes résultats dans la société, car la société, dit-il, n'est ([ue la multij^lication de l'individu dans l'espace.

* Convito IV, 7.

t Nel camino délia vita, etc, débuts du poème de VEnfar.

X Inferno 1, 11, 15, 17, 32, 37.

Les égarements de l'humanité commencent à ses premiers jours, il faut presque, remonter à la création. Déchu du bonheur de converser ici-bas face à face avec la Divinité, l'homme la chercha dans les astres ; de là l'idolâtrie, la première erreur des premiers peuples. * Plus tard la recherche de la vérité absente et l'amour de la sagesse formèrent les premiers philosophes. Que d'erreurs et d'aberrations dans les différents systèmes depuis Parménide jusqu'à Epicure qui fait mourir l'esprit et le corps : depuis Pythagore qui fait descendre les âmes à travers tous les degrés de la création, jusqu'à Platon qui les voit remonter aux étoiles dont elles sont émanées, f

Et de nos jours n'a-t-on pas aussi l'enseignement et la croyance du faux : l'hérésie et le schisme dans l'ordre moral ; et la révolution et l'usurpation dans l'ordre civil, car, ajoute Ozanam si l'ordre est le souverain bien de la société, la confusion, le désordre est pour elle la dernière expression du mal.

L'auteur jusqu'ici n'a traité que du mal tel qu'il existe sur cette terre où il est souvent en présence du bien, ce qui permet un retour possible à la vérité, mais dans les pages qui suivent, il s'occupe du mal dans son isolement, le mal avec désespoir d'en sortir, l'enfer enfin.

* Paradiso IV, 21; VIII, 1.

t Coiivito IV, 21 î Paradiso IV, 8.

Il faudrait des volumes pour décrire les supplices et tout ce qui a été écrit, par les différents poètes et surtout par Dante, sur la cité des méchants dont les portes sont marquées de cette inscription. "Vous qui entrez, laissez toute espérance. *

Nous nous contenterons seulement d'indiquer ce qui nous a le plus frappé en certains endroits de cette analyse qu'Ozanam fait du poème de Dante. L'auteur nous dit dans le cours de ce chapitre que l'enfer garde encore les vestiges de l'omniprésence divine. La puissance, l'intelligence et l'amour le préparèrent dès le commencement: l'amour lui-même, car il est juste que des douleurs éternelles soient le^ partage de ceux qui méprisèrent l'éternel amour, f

Après avoir parlé de l'enfer tel que Dante l'a décrit, composé de neuf cercles se resserrant à mesure qu'ils s'enfoncent, l'auteur ajoute: " Mais la souffrance phy- " sique suppose l'existence des sens, qui semblent à " leur tour ne se point séparer de leurs organes. Ainsi " avant que la résurrection générale ait rendu aux " réprouvés la chair en laquelle ils se corrompirent " autrefois, des corps provisoires leur sont donnés : '' ombres, si on les compare aux membres vivants " qu'ils remplacent, et pourtant réalités visibles; ne " déplaçant pas les objets étrangers qu'ils rencontrent,

* Inprno III, 40, 3.

-j- Inferno III, 2.

' et dérobant l'aspect de ceux devant lesquels ils s'in- ' ter posent ; vanités en eux-mêmes, mais donnant ' prise aux tortures. Ils perdent quelquefois la for- ' me humaine pour en revêtir de plus sinistres, ' ramper sous des figures de serpents, se ramifier sous ' une écorce trompeuse, s'agiter en tourbillons de ' flammes. *

Le dernier supplice indiqué c'est l'absence d'amour. De là cette haine de la Divinité qu'ils bravent au milieu de leurspeines, f de là ce blasphème éternel contre le lieu, le temps, les auteurs de leur naissance,de là aussi ces malédictions sur les parents et les amis trop indulgents et ce désir du néant, désir qui ne s'exaucera jamais. {

Avant de sortir de l'antre infernal, Ozanam nous donne d'après Dante une description des maîtres de ces lieux horribles.

" Dans l'enfer du poète, dit-il, par une réminis- " cence de la poésie païenne, que la théologie ne con- " damnait pas, Caron, Minos, Cerbère, Plutus, Phli- " gias, les Furies, les Centaures, les Harpies, Géryon, " Cacus, les Géants, transformés en démons, sont " établis les gardiens d'autant de zones successi-

* Inferno VI, 0, 12 ; XVIT, 21), 23 ; XI], 27. t /r?/er?îoXIX, 18.

X Ivferno III, 34.

" ves. * D'innombrables légions sont répandues, soit " sur les ramparts de la cité douleureuse, soit dans " ses diverses parties et s'y jouent parmi les terribles '' spectacles qui s'y donnent, f Mais ces légions " sont les esclaves d'un seul maître. Celui-là est le "premier-né, et jadis le plus beau des esprits; au- " jourd'hui c'est le Mauvais Vouloir qui ne cherche " que du mal, celui de qui toute douleur j^rocède, " l'antique ennemi de l'humanité. { Divinité de " triste et mensongère parodie, empereur du royaume " des souffrances: il a son trône de glace en un point " qui est tout ensemble le milieu et le fond de l'abîme, " autour de lui s'échelonnent les neuf hiérarchies de " la réprobation ; sur lui repose tout le système de " l'iniquité." §

Considérant le mal et le bien dans leur rapprochement, l'auteur étudie les circonstances et les effets de cette rencontre. Il nous les montre se rencontrant soit dans les vicissitudes de la vie individuelle ou sociale; soit dans cette prorogation de la vie où d'efficaces expiations s'accomplissent ; soit dans la nature qui est le théâtre de tous les faits temporels et qui se ressent toujours en quelque manière de leur passage.

* Inftrno III, V, VI, VIII, IX, XII, XXXI, XXXIV.

t/w/6nîoVIII,28;XXl.

X Inferno XXX, IV, 6.

§ Furgatorio XIV, 49 ; Iriferno XXXIV.

Après nous avoir fait connaître jusque dans les plus profonds détails la constitution intime de l'homnie, le savant professeur s'occupe de l'âme et traite des rapports de l'âme avec le corps. Dans de très belles pages il nous décrit l'origine de l'âme, son essence et ses attributs : plus loin il nous la montre possédée de trois puissances, une végétative, l'autre animale et la troisième rationnelle.

L'âme est unie au corps, dit-il, comme la forme à la matière, la cause à l'effet et l'acte à la puissance. L'âme est partout dans les moindres atomes de poussière vivante qui forment tout le corps, mais elle habite surtout dans la tête de l'homme où elle se manifeste dans ses yeux, et dépose dans son cerveau les images qu'elle veut retenir.

De même, dit Ozanam, qu'aux quatre âges de la vie correspondent pour le corps quatre tempéraments qui résultent de la combinaison de rhumide,du chaud, du sec et du froid ; de même l'âme passe par quatre phases, dont chacune a son caractère distinct, ses charmes et ses tristesses, ses vices plus familiers et ses vertus de prédilection. *

Telle est l'âme pendant la vie, mais la mort vient interrompre cette harmonie. L'Eternel, dit Dante, ne communique pas une vie tarissable: l'humanité est son œuvre, l'humanité tout entière, âme et corps, fut

* Convito IV, 2, 25, 28.

formée de ses mains, animée de son souffle, au sixième jour du monde; au dernier jour, tout entière, corps et âme, elle revivra. *

Après la mort de chacun de nous, cependant,jusqu'au jugement général, que devient notre âme? Plusieurs philosophes anciens, ainsi qu'un grand nombre de penseurs modernes, sont d'avis qu'il existe un royaume composé complètement d'ombres, où l'âme recouvre les fonctions de sa vie animale, et révèle sa présence par la parole, le sourire, ou par les larmes ; ce royaume, c'est le royaume des âmes.

Poursuivant sa dissertation sur râme,l'auteur fait une analyse très détaillée de tout ce qui s'y rapporte, et tout ce qui la frappe par les sens et surtout par la vue.

Les sensations de l'âme par la vue sont les plus compliquées. Souvent les yeux donnent de telles sensations à l'âme que les autres sens semblent paralysés. C'est ainsi qu'il arrive que, retenue par le charme d'un spectacle qui enchante les yeux, l'âme ne s'ajjerçoit point de la fuite du temps que l'horloge fidèle annonce à l'oreille. Non seulement les sensations frappent ainsi l'âme, mais elles lui donnent un sentiment d'utilité, de peine ou de plaisir, selon certaines dispositions de l'objet d'où elles émanent. C'est ce qu'on appel le, en ramenant à sa valeur primitive, un nom de-

* Faradiso VIT, i3, 4l\

puis longtemps dénaturé " appréhension " * Les sens jouent donc le plus grand rôle dans les opérations de l'esprit humain. Mais cette partie de l'âme, qui est soumise aux influences extérieures, n'est que la région basse ou première partie ; il y a de plus une région supérieure où tout est spontané, pur et radieux. C'est là où se trouvent toutes les facultés, telles que celles du jugement, de l'invention, de l'intellect qui marche hardiment à la recherche de l'inconnu, et la mémoire qui revient sur les traces laissées par lui sans pouvoir toujours les suivre jusqu'au bout, f

Dans l'esprit humain il faut encore reconnaître des idées premières dont on ne saurait expliquer l'origine ; il y a des principes qui ne nous viennent pas du dehors et que nous ne nous sommes point donnés. Il y a une création intérieure continuelle qui annonce la présence invisible de la Divinité. J

Puis l'auteur donne des conseils pour suivre le chemin de la science véritable et de la vérité au lieu de celui de l'ignorance et de l'erreur. Ces préceptes se résument en trois mots qui sont: expérience,prudence, persévérance.

Après avoir décrit toutes les passions qui viennent assaillir l'âme, et surtout celle de l'amour, l'auteur

•^- Paradiso XVII, 9.

t Paradiso I, 3.

X Convito, Clcérot), Platon

nous donne, d'après Dante, une idée des difficultés que l'âme rencontre quand après s'être laissée entraîner par les passions, elle a reconnu son erreur et désire revenir dans la bonne voie. Le premier obstacle c'est l'isolement, car souvent celui qui tombe, se détache en même temps de la société religieuse; le second obstacle c'est la négligence, qui fait qu'on retarde autant que possible à se corriger des mauvaises habitudes. Celui qui voudra marcher jusqu'au bout dans cette voie du repentir et du bonheur, s'appliquera à la méditation des exemples que l'histoire profane et l'Ecriture sainte lui fourniront, des vices auxquels il se livra et des vertus contraires. *

D'ailleurs l'œuvre de la régénération morale est une seconde création, elle ne saurait s'accomplir sans l'intervention divine. On la sollicitera donc par la prière, la prière fait violence à la Toute-Puissance même, parceque la Toute-Puissance s'est fait une douce loi de se laisser vaincre par l'amour pour vaincre à son tour par la bonté, f C'est ainsi qu'on parviendra à éviter le Purgatoire dont le poète a si bien peint tous les tourments.

Nous avons vu ce que c'était que le mal, voyons maintenant ce qu'est le bien et ce qu'en dit le poète. Pour parvenir au paradis il ne suffit pas d'éviter le

* Furgatorio XIII, 13.

f Furgatorio IX, 28.

mal, qui n'est pas suivi de repentir (l'enfer), ou le mal qui est effacé par la contrition et la pénitence (purgatoire), il faut de plus pratiquer la vertu, faire le bien.

" Le bien pour l'homme, c'est ce qu'il doit être, " c'est la fin dernière de son existence. Cette fin, dit " Ozanam, peut être considérée tour à tour comme " extérieure, puisqu'on y tend et comme intérieure " puisqu'on y touche. Le bien aperçu au dehors, à la " possession duquel on s'efforce d'atteindre, c'est le " bonheur, le bien conçu au dedans et qu'on réalise " en soi, s'appelle perfection. Ce dernier bien ne se " laisse pas atteindre en ce monde, car l'intelligence " ne saurait parvenir ici-bas, à son exercice le plus " complet, qui est de contempler l'être souveraine- " ment intelligible, Dieu. Les trois femmes, dit l'au- " teur, qui allèrent visiter le Sauveur au sépulcre, ne " l'y trouvèrent pas, mais à sa place, un ange qui leur " dit : Il n'est point ici ; vous le verrez ailleurs. De " même, trois écoles, celles d'Epicure de Zenon et " d'Aristote, vont chercher dans ce tombeau terrestre " que nous habitons, le souverain bien qu'elles n'y " trouvèrent point. Mais le sentiment intérieur, qui " vient d'en haut comme un messager divin, nous " fait savoir qu'en une autre vie, ce bien nous attend."

La Providence a mis en nous, dit Ozanam, l'amour inné du beau et du bien ; cette initiative providentielle s'exerce à notre insu dans nous-mêmes, elle s'annonce par des dispositions heureuses qui varient avec

les âges de la vie. " L'adolescence, dit notre auteur, " a pour elle l'obéissance et la douceur, la modestie " et la beauté: la modestie qui comprend l'humilité, '' la pudeur et la honte ; la beauté qui consiste dans " la proportion et dans la santé de toutes les parties " du corps, dans leur fidélité à rendre les impressions " de l'âme, à subir ses impulsions. Les ornements de la "jeunesse sont : la tendresse, la courtoisie, la loyau- " té, la tempérance et la force. On peut dire que ces " deux dernières sont le frein et l'éperon dont la rai- " son se sert pour gouverner l'appétit, ainsi que " l'écuyer gouverne un cheval généreux. La vieillesse " est l'époque où les acquisitions laborieuses des an- " nées écoulées doivent se communiquer, c'est l'heure " où la rose s'ouvre et répand ses parfums. Les quali- " tés qui lui sont propres sont : la prudence, la justice, " la bienfaisance et l'affabilité. Enfin le dernier âge " se repose dans l'attente pieuse et sereine delà mort, " dans un retour reconnaissant sur les jours passés, " dans une affectueuse aspiration vers Dieu, qui est " proche.

Dans les pages suivantes, l'auteur fait une longue énumération de toutes les vertus, vertus cardinales et vertus théologales.

Une des formes du bien c'est la vérité. " Nous avons ^' vu, dit Ozanam, se multiplier les systèmes et les " écoles, sans rien de commun que leur insuffisance. " La plénitude de la science ne pouvait se retrouver " que dans un nouvel homme : elle habite la poitrine

" sacrée qui fut ouverte sur le calvaire par la lance du '' soldat. * De là elle devait se répandre parmi ces " sages du sanctuaire, pères et docteurs de l'Eglise." Ici l'auteur nomme Denis l'Aréopagite, Boèce, Isidore, Bède, Raban le Maure, Anselme Bernard, Pierre Damien, Pierre Lombard, Hugues et Richard de Saint Victor, Pierre l'Espagnol et Albert le Grand, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin.

Une autre forme du bien encore c'est la justice, le droit. L'homme en eifet,dit notre auteur,a une double mission en ce monde, l'une est de réaliser toute la somme de bien-être possible en cette vie : on y parvient par l'accomplissement des préceptes de la philosophie, par la pratique des vertus intellectuelles et morales. L'autre est d'atteindre à la béatitude éternelle ; et l'on y arrive par une adhésion docile aux enseignements de la révélation, par l'exercice des vertus théologiques, f Toutefois cette admirable économie serait bientôt troublée par les passions rebelles, si un frein ne les contenait, si une main ne les dirigeait, si des circonstances extérieures ne les modifiaient : le frein, c'est la loi ; la main, l'autorité ; les circonstances extérieures, la société. Aux deux missions de l'homme correspondent deux sortes de loi, d'autorité, l'une temporelle, l'autre spirituelle. %

* Pnradifto XIII, 14.

t De Monarchia III.

X Purgatorio XXI.

De même qu'en parlant du mal, Ozanam a été entraîné à nous faire une peinture de Tenfer d'après le poète, de même aussi le bien l'a porté à analyser ce que le poète a chanté du bonheur du ciel. Nous reproduirons quelques parties de ce chapitre qui nous ont le plus frappé.

" D'après la loi qui s'accomplit dans les trois roy- " aumes du monde invisible, dit notre auteur, loi qui " supplée à l'absence temporaire des corps, les âmes " bienheureuses revêtent des formes sensibles. Mais " ces formes resplendissent d'une clarté merveilleuse " et toujours mesurée à la grandeur des vertus qu'elle " couronne. Ce n'est d'abord qu'un voile de lumière, " ce sont des flambeaux ardents, des astres enflam- " mes ; ce qu'il y a de matériel se spiritualise pour " ainsi dire : ce ne sont plus des ombres, mais des " gloires." *

Le poète continue dans les pages suivantes à nous retracer ces apparitions éblouissantes de lumière, de bonheur et de joie. Pour parler de cette fête sans lendemain, il a réuni les plus ravissantes et les plus suaves couleurs. " Il a vu, dit -il, au milieu " de l'empyrée, un immense réservoir de lumière " s'étendre en forme circulaire, et réfléchir les splen- " deurs de la gloire divine; alentour des trônes bril- " lants s'élèvent en amphithéâtre, où sont assis, cou-

* Paradim III, 8, V, 36 ; XXI, 5.

" verts de blancs vêtements, les rangs pressés des " bienheureux. C'est comme une rose blanche aux " feuilles innombrables qui s'épanouit : l'allégresse et " la louange sont les parfums qui s'échappent de son " calice. Des anges aux ailes d'or descendent, pareils ' à des essaims d'abeilles, dans cette grande fleur et " et remontent vers le soleil éternel, sans que leur " foule en intercepte les rayons. Seul, en effet, il satis- " fait et captive les contemplations et les affections " de ces millions d'esprits, astre que jamais aucun " nuage ne voila, sans coucher et sans hiver, affranchi " des lois de la création que lui-même a fixées." *

Avant de sortir de l'enfer, l'auteur nous a donné une description des maîtres de ce terrible royaume, il fait la même chose, avant de descendre du ciel, et il nous représente le souverain Maître de l'univers, tel que l'a décrit Dante.

" Il arrive un moment, dit-il, où le poète semble " devoir s'arrêter, infidèle à son procédé systématique, '• où chaque série de conceptions, se réfléchit dans une " vision correspondante; il semblait que l'image ne " pouvait plus qu'appesantir la pensée. Mais le génie *' accepta le défi; et jamais peut-être, ni avant ni de- " puis, l'expression poétique ne s'éleva à une pureté " plus parfaite, avec une plus audacieuse énergie. — " Le ciel était ouvert, un point lumineux apparut,

* Paradiso XXX, 33.

qui rayonnait d'une clarté insoutenable à l'œil. Environ à la même distance où l'auréole aux sept couleurs se forme à l'entour de l'astre, dont elle réfléchit les rayons, autour de ce point immobile, un cercle de feu tournait si rapide, qu'il surpassait en vitesse la rotation des cieux. D'autres cercles concentriques entouraient celui-ci jusqu'au nombre de neuf, toujours jilus vastes dans leurs dimensions, mais moins prompts dans leur course, moins purs dans leur éclat. Or comme à ce spectacle, le poète demeurait suspendu entre l'étonnement et le doute, il lui fut dit : De ce point, dépend le ciel et toute nature." C'était Dieu. Et dans ces cercles, qui mutuellement s'attiraient vers leur centre, il reconnut les neuf ordres de créatures spirituelles, qui, entraînées par l'amour, entraînent elles-mêmes le monde entier : c'étaient les Anges. * " Les mondes que nous avons parcourus annoncent l'art admirable qui les fit être. Jusque sur les portes de l'Enfer, nous avons vu l'empreinte de la puissance, de la sagesse et de l'amour. Le ciel, en poursuivant sur nos têtes le cours de ses évolutions, nous montre ces beautés éternelles, comme pour nous convier à reconnaître l'ouvrier qui les façonne."

* Paradiso XXVIIT, 6, 14.

Tout cela est bien hardi et l'on a raison de préférer la sagesse des livres saints qui recouvre d'un voile épais la personnalité divine, ailleurs que dans l'incarnation et dans des manifestations très rares.

Qui pourra cependant, après avoir admiré ce qui précède, nier l'existence d'un Dieu infiniment puissant, infiniment sage et infiniment aimable : un Dieu infiniment juste, qui condamnera à des tourments et à des supplices éternels, ceux qui auront fait le mal, de même qu'il accordera un bonheur sans mélange, une félicité sans fin, à ceux qui auront pratiqué la vertu et fait le bien ?

Dans les chapitres suivants, Ozanam, faisant une appréciation de la philosophie de Dante, démontre les analogies de cette philosophie avec les opinions des penseurs indiens, et les idées orientales.

Rien de surprenant, que le poète florentin ait eu connaissances des difî'érents systèmes des philosophes de l'Inde, puisqu'à cette époque, toute l'Europe, et surtout l'Italie,était en relation avec l'extrême Orient, par les croisades. " De plus, comme le remarque " l'auteur, les traductions d'Avicennes, d'Agazil et *' d'Averrhoès, circulant dans toutes les mains, n'a- " valent pu manquer de tomber dans celles de Dante ; " des citations répétées en font foi dans ses écrits."

C'est ainsi, que la montagne du purgatoire, décrite

dans la Divine Comédie^ comme le centre primitivement destiné à l'habitation de l'homme, et couronné par les délicieux ombrages du Paradis terrestre, n'est autre que le mont Mérou, que les brahmes se rej)résentaient comme le pivot du monde, aux pieds duquel rayonnaient toutes les contrées habitées par les hommes et les génies, et dont le sommet contenait la demeure terrestre des dieux.

Plus loin, l'auteur nous énumère aussi les nombreux rapports entre la philosophie de Dante et les écoles de l'antiquité, d'après Platon et Aristote.Le x)hilosophe florentin considérait toujours Aristote, comme la souveraine puissance philosophique,le grand maître de toutes les connaissances humaines. Cependant, cette prédilection pour celui qu'il appelait le docteur de la science et de la sagesse, ne l'a pas empêché d'accepter un grand nombre de dogmes platoniciens et de partager les opinions de Platon sur l'idéalisme. "Car, dit Ozanam, Dieu reconnu a ''priori pour expliquer le monde, les idées pour faire " comprendre les réalités, la raison pour dominer l'ex- " périence; la vie future pour régler la vie présente : " les vérités intelligibles devançant dans l'ordre lo- " gique les vérités expérimentales, ne sont-ce pas " tous les traits de l'idéalisme ? "

Tout en acceptant un grand nombre des doctrines de Platon, et en suivant Aristote avec une confiance inébranlable, lorsqu'il ne s'agissait que de questions purement philosophiques, Dante avait assez de discer-

nement pour se garder de suivre toutes les erreurs, dans lesquelles sont tombés ces deux grands philosophes. C'est ainsi qu'il se sépare d'eux, lorsqu'il s'agit de l'immortalité de l'âme : il la conçoit séparable du corps, et la fait survivre séparée tout en proclamant la nécessité, de leur réunion future pour l'éternité. C'est ainsi aussi qu'avec Aristote, il admet l'expérience acquise par les sens (sensualisme), comme une base nécessaire de toute science, mais non pas comme la seule et unique base de toutes connaissances.

Le poète philosophe a bientôt saisi toutes les erreurs et aperçu toutes les lacunes des différents dogmes philosophiques ; il en rejette complètement quelques-uns et n'en admet d'autres qu'avec certaines restrictions. Mais d'Aristote comme de Platon, il emprunte des vues profondes et des principes très rigoureux.

La plus grande sauvegarde contre l'erreur était sa grande connaissance des ouvrages de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure. Ajoutons à cela, l'amour et l'admiration qu'il professait pour ces deux grands docteurs, et nous ne serons pas surpris de le voir parmi leurs plus fidèles disciples.

" Dante rencontrait, dit Ozanam, dans le monde " savant leur mémoire toute récente et toute puis- " santé, leurs enseignements et leurs vertus, confon- " dus encore en un même et vivant souvenir. Aussi " traitait-il quelquefois avec eux, comme avec de " nobles mais bienveillants amis, citant à l'appui

" de ses opinions, avec une familiarité sublime, " le bon frère Thomas. * Et cependant il devan- " çait, il dépassait même par son jugement phi- " losophique, l'apothéose solennelle, que l'autorité "religieuse devait lui décerner un jour; il plaçait, '• dans une des plus belles sphères de son Paradis, les '' deux anges de l'école ; il les rei^résentait, dominant " dans une souveraineté fraternelle,la multitude bien- " heureuse des docteurs de l'Eglise."

Rien de surprenant alors, que les doctrines philosophiques de Dante, se ressentent de l'influence et de l'admiration que lui inspiraient ces deux grands maîtres, les plus fidèles représentants de tout ce qu'il y avait eu de plus sage et de plus pur dans la philosophie scolastique.

Plus loin, Ozanam ajoute : " En se i^laçant à la fois, " sous les auspices de saint Thomas et de saint Bona- " venture, Dante suivait cet heureux entraînement, " qui déjà l'avait conduit à subir tour a tour les in- " fluences du platonisme et de l'aristotélisme. S'il " avait cru à la i)ossibilité d'un rapprochement entre " les deux princes des écoles grecques, il le voyait " complètement réalisé entre les maîtres du mysti- *' cisme et du dogmatisme. C'est à leur école que " Dante avait recueilli plusieurs de ses plus intéres- " sants aperçus : les rapports de l'erreur et du vice ;

•"' Cont'ito IV, 30, " buon fra Tommaso ".

" de la vertu et du savoir; l'ordre généalogique des " péchés capitaux, et l'action réciproque du physique " et du moral. Enfin, il n'y a pas jusqu'à la forme " générale de la Divine Comédie^ qui, en décrivant le " pèlerinage de son auteur, par les sphères du ciel, "séjour d'autant de vertus distinctes, jusqu'aux pieds " du Tout-Puissant, qui ne rapj)elle les titres favoris, " des opuscules de saint Bonaventure: Itinéraire de " Vâme vers Dieu ; V Echelle dorée des vertus ; les sept " chemins de P Eternité, etc.

Dante, nous l'avons vu, ne trouvait pas de titres assez élevés, pour en parer Platon et Aristote. Saint Thomas et saint Bonaventure eux-mêmes ne ménageaient pas leur admiration à ces grands philoso]3hes païens. Cependant, x^as plus que saint Bonaventure et saint Thomas, Dante ne se bornait pas à être le simple continuateur des systèmes philosophiques du paganisme.

Nous l'avons dit j)lus haut, la philosophie du poète florentin est surtout éclectique dans ses doctrines. A part de ce qu'il trouvait dans les ouvrages des deux grands maîtres de l'école de philosophie catholique, il lui fallait de grandes et profondes études et recherches dalis les systèmes antiques et païens, pour ne prendre et ne choisir que ce qui n'était pas erreur, ou n'y pouvait pas conduire, surtout lorsqu'il s'agissait de points aussi essentiels, que ceux de l'im^iiortalité de l'âme, du devoir, et de Dieu. "En effet, dit " Ozanam,la philosophie païenne est une philosophie

" d'investigation, qui se perd en d'interminables " généralités, dans les prolégomènes d'un système " encyclopédique, toujours incomplet. La i^hilosophie " chrétienne, toute de démonstration, conduisait à " des recherches précises, détaillées, fécondes : en dé- " gageant de tous les alliages de l'erreur, les deux " idées capitales de Dieu et de l'âme, elle a fondé la " théodicée et la psychologie ; elle a préparé des loi- " sirs à ceux, qui voudraient un jour observer la na- " ture, des instructions à ceux qui seraient appelés à " réformer les sociétés ; elle a vraiment accompli ce " que Bacon nommait la grande instauration des " connaissances humaines. Si donc les systèmes de " l'antiquité semblèrent se continuer à quelques " égards dans le dogmatisme et le mysticisme, par- " mi les réalistes et les conceptualistes, ce fut pour se " rapprocher et se ranimer, sous l'action conciliante " de la foi nouvelle. Les dispositions générales de " l'époque favorisaient ce résultat : Dante, disciple " fidèle de son époque, avant d'en devenir le maître, " devait donc être l'éclectique chrétien."

Dante, nous l'avons déjà dit, ne voulut pas s'associer à l'admiration des philosophes, ses contemporains, pour cette partie de la philosophie, qui est la logique, il alla même jusqu'à contester son infaillibilité, en ce qui concerne du moins le syllogisme. En agissant ainsi, il se rapprocha de la philosophie moderne : " Car, dit Ozanam, l'essai d'une réforme " logique, et l'esquisse d'une nouvelle méthode ; la

' liberté de l'intelligence reconquise, et son premier ' exercice, récompensé par la prévision de plusieurs ' vérités, desquelles dépendaient tous les progrès des ' sciences physiques ; voilà, par quels services, Dante ' s'associa aux progrès de l'empirisme moderne, mais ' il en sut éviter les aberrations ; il laissa loin de lui ' les routes, par où la foule alla plus tard se perdre ' dans la fange des doctrines matérialistes et des ' systèmes utilitaires."

Plus loin, l'auteur dit encore que "Dante, en se ' plaçant au point de vue de la mort, avait conçu le ' plan d'une philosophie de la vie ; il en fit le centre ' et le lieu de ralliement de toutes ses recherches ' ultérieures ; il en fit une science universelle. Or, ' cette sagesse pratique, ce côté positif du savoir, est ' précisément ce qui distingue les deux célèbres ' écoles du dix-septième siècle, celle de Descartes, ' d'où sortirent Nicole, Bossuet et Fénelon, et celle de ' Leibnitz, où l'esprit germanique devait acquérir ' la profondeur et la gravité dont il s'enorgueillit."

D'un autre côté, Dante, en cherchant continuellement à donner un but utile et pratique à ses écrits philosophiques, se rapprochait du rationalisme moderne. " Toutefois, dit Ozanam, il n'alla pas aux excès " qui se sont vus de nos jours. Il ne divinisa pas l'hu- " manité, en la représentant suffisante à soi-même, " sans autre lumière que la raison, sans autre règle " que son vouloir. Il ne l'enferma pas non plus dans " le cercle vicieux de ses destinées terrestres, comme

*' le font ceux pour qui, tous les événements histo- " riques ne sont que les causes et les effets néces- " saires d'autres événements passés ou futurs. Il ne " plaça l'humanité, ni si haut ni si bas. Il vit qu'elle " n'est pas tout entière dans ce monde, où elle passe, " en quelque sorte, par essaims ; il alla tout d'abord " la chercher, au terme du voyage, où les inombrables " pèlerins de la vie sont rassemblés pour toujours."

Pour terminer disons que, cette analogie des idées de Dante avec celles des principaux philosophes modernes, a été la principale cause, d'après notre auteur, de l'intérêt et de l'admiration, qu'on a ressentis pour le grand poète florentin, dans ces derniers temps. Ozanam,par l'extrait suivant du discours de réception de M. de Lamartine à l'Académie française, prouve jusqu'à quel point, Dante a pu attirer, l'attention et les sympathies des penseurs et des écrivains de notre temps. Dante, a dit M. de Lamartine, " semble le poète " de notre époque, car, chaque époque adopte et ra- " jeunit tour à tour, quelques-uns de ces génies im- " mortels, qui sont toujours aussi des hommes de cir- " constance ; elle s'y réfléchit elle-même, elle y trouve " sa propre image, et trahit ainsi sa nature, par ses " prédilections."

Avant de terminer cette troisième partie du livre, l'auteur s'occupe de l'orthodoxie de Dante, et nous fait connaître les raisons pour lesquelles, plusieurs ont refusé d'admettre que le poète philosophe fut vraiment cath olique. Pour nous, qui vivons au milieu

d'une population de croyances mixtes, et dont le protestantisme forme une large part, nous avons été surpris de voir qu'on ait pu compter Dante, comme un des précurseurs de Luther et de Calvin. Il est vrai que la religion prétendue réformée, s'est enrichie de bien des variations, depuis son apparition] usqu'à nos jours, mais elle a toujours rejeté, il nous semble, des points aussi importants que le purgatoire, le culte de la sainte Vierge, le sacrement de Pénitence, et bien d'autres croyances qui font notre j oie et notre bonheur, et qui ont inspiré les chants les plus sublimes, de la Divine Comédie. * Il est vrai, comme le remarque l'auteur, que la religion établie par Henri VIII a cherché dès ses commencements, dans les œuvres des hommes célèbres de l'antiquité et du moyen âge, des rapprochements, des idées, et des principes qui touchassent, de plus ou moins loin, aux doctrines religieuses prêchées par Luther, afin de faire remonter la nouvelle religion jusqu'à eux; mais, nous étions loin de nous attendre, à ce qu'on accordât la paternité,d'une hérésie au poète qui place dans la partie, la plus horrible de son enfer, tous les hérésiarques connus avant son temps, et tous ses contemporains qui paraissaient incliner vers le schisme, sans distinction de parti, et sans exception pour les vertus guerrières et civiles qui pouvaient les illustrer.

* Voyez Paradlso V, 25; Piirgatario IX, 2G ; III, 4G; V, 10; rX I\imon II, 23 ; Earadko XXV, 23 ; IV, U.

" Plus tard, dit Ozanam, lorsque la littérature ita- " lienne, affranchie de la funeste influence des scien- " tisti, revint à des traditions meilleures, le culte des " vieux poètes de la patrie, fut habilement mis à pro- " fit par les sociétés secrètes, et rattaché à leurs théories " politiques et religieuses." Ainsi on voulut faire de Dante, non seulement un protestant, mais un franc maçon, " chef d'une association mystérieuse, à la- " quelle Dante, Pétrarque et Boccace, auraient prêté " leurs serments et leur génie."

Quelle a été la cause de toutes ces suppositions? car il ne peut y avoir que supposition ; et quelles parties des œuvres du poète ont pu donner naissance à ces malentendus ? Tout cela vient de l'opiniâtreté avec laquelle Dante, poursuivit de ses invectives, la cour romaine et quelques-uns des souverains pontifes. Ici, il nous paraît préférable de reproduire la réponse d'Ozanam, à ce blâme jeté au poète italien. " On peut " répondre, dit-il, d'abord en distinguant le souverain " pontificat, indéfectible et divin, d'avec la personne '* sacrée, mais mortelle et fragile, qui en est revêtue. " Jamais les catholiques ne furent tenus de croire à " l'impeccabilité de leurs pasteurs. Les défenseurs " les plus ardents des droits du sacerdoce: saint Ber- " nard par exemple, et saint Thomas de Cantorbéry, " ne dissimulaient pas les vices, qui le déshonoraient " quelquefois. L'Eglise, couverte d'une inviolabilité " plus sérieuse que celle dont on environne les rois, *' ne saurait être solidaire des iniquités de ses mi-

*' nistres. Sans doute, il est plus pieux de détourner " nos regards, et, comme les fils du patriarche, de je- " ter le manteau sur les turpitudes de ceux qui, dans '' la foi, sont nos pères. Mais si Dante l'oublia ; si, dans " les jours mauvais qu'il passa loin de sa patrie, il " accusa les chefs du parti qui lui en fermait les " portes ; si, dans l'entraînement d'une indignation " qu'il croyait vertueuse, il répéta souvent les calom- " nies de la renommée; s'il apprécia mal la piété de " saint Célestin, le zèle impétueux de Boniface YIII, " la science de Jean XXII, ce fut imprudence et co- " 1ère, ce fut erreur et faute, et non pas hérésie." (1)

Après avoir, par des preuves nombreuses, établi l'orthodoxie de Dante, Ozanam résume dans les phrases suivantes, les différents sujets, traités dans cette troisième partie du livre.

" Notre tâche est accomplie. L'orthodoxie de Dante, " complètement établie par les preuves qui viennent " d'être rassemblées, nous semble résulter plus évi- " demment encore du travail tout entier que nous " achevons. C'est la vérité dominante, où viennent " aboutir toutes nos inductions et nos recherches. En " étudiant les circonstances dans lesquelles le poète '' fut placé, nous l'avons vu naître, pour ainsi dire, sur

(1) Mais c'était une faute très grave et dans son principe et dans ses conséquences. Ici Ozanam se montre trop indulgent.

" la dernière limite des temps héroïques du moyen " âge, lorsque la philosophie catholique était parve- " nue à son apogée, et dans une contrée, oùellerépan- " dait ses plus purs rayons. Au milieu de ces salu- " taires influences, et à travers les vicissitudes d'une " vie pleine d'infortunes, d'émotions morales, d'étu- " des profondes, dont le concours avait dû puissam- " ment développer en lui le sentiment religieux, nous " Pavons vu concevoir une œuvre magnifique dont le " plan, emprunté aux habitudes de la poésie légen- " daire, devait embrasser tout ensemble les plus su- " blimes mystères de la foi et les plus belles concep- " tions de la science. Une scrupuleuse analyse, nous " a fait connaître cet ensemble de doctrines qui, " sous les trois catégories du mal, du bien en lutte " avec le mal, du bien enfin, comprend l'homme in- " dividuel, la société, la vie future, le monde exté- " rieur, les esprits séparés, Dieu même. Si, par de " nombreux rapports, il se rattache aux systèmes de " l'Orient, à l'idéalisme et au sensualisme grecs, à " l'empirisme et au rationalisme des derniers temps, " il appartient surtout aux deux grandes écoles " mystique et dogmatique du treizième siècle, dont " il accepte avec docilité, non seulement les dogmes " essentiels, mais encore, les idées accessoires, et sou- " vent même, les expressions favorites.

" On a dit que Homère était le théologien de l'an- " tiquité païenne, et l'on a représenté Dante, à son " tour, comme l'Homère des temps chrétiens. Cette

" comparaison qui honore son génie, fait tort à sa re- " ligion. L'aveugle de Smyrne fut justement accusé " d'avoir fait descendre les dieux, trop près de " l'homme; et nul au contraire, mieux que le Floren- " tin ne sut relever l'homme, et le faire monter vers " la Divinité."

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