CHAPITRE VIII
AUTRES TRAVAUX LITTÉRAIRES D'OZANAM. IL PERD SA MÈRE. SON CONCOURS POUR L’AGRÉGATION A UNE CHAIRE DE LITTÉRATURE A LA SORBONNE. (1839-1840.)
Nous avons vu dans le chapitre précédent Ozanam préparer et passer ses épreuves pour le diplôme de docteur ès lettres et pour celui de docteur en droit. On sait combien en Europe ces examens sont sérieux, sévères même. Nous l'avons vu de plus occupé à régler des affaires de famille et en même temps se mettre à l’exercice de sa profession, Au milieu de toutes ses occupations, il trouva encore moyen de publier dans différentes revues, plusieurs articles littéraires assez importants, et il se chargea de plus de la rédaction des Annales de la Propagation de la Foi. Maintenant si on ajoute à cela les moments consacrés à la correspondance et aux réunions de la Société Saint Vincent de Paul, on sera tenté de se demander où il prenait le temps de faire tant de travail, d'écrire tant et de si profonds articles. Ozanam ne cessa pas un instant de travailler, même dans ses voyages, il travailla avant, pendant et après ses examens, et si
l’on considère qu'il ne dépassa point l’âge de quarante ans, on a une preuve indéniable de son immense activité dans le nombre et lu valeur des écrits publiés dans une si courte existance.
Parmi les différents articles qu'il écrivit alors (1837- 88), nous nous contenterons {d'en indiquer quelquesuns qu'on retrouve dans ses œuvres complètes, septième et huitième volumes intitulés: Melanges: & Droit Public—Des biens de l'Eglise, 1837—Origines, du droit français, cherchées dans les symboles et formules “du droit universel.—Critique de l'ouvrage de Michelet, 1837.— Du protestantisme dans ses rapports avec la liberté, ‘1838.
Vers le milieu de l’année 1839, Ozanam fut obligé d'aller passer quelques jours à Paris pour y régler quelques affaires. I] revint à Lyon vers le milieu du mois d’Août et trouva sa mère mourante. Elle avait pris le lit, le jour même de son départ, souffrant d'’excessives douleurs et atteinte d’une fièvre ardente qui devait l'emporter au bout de deux mois. La perte de sa bonne mère jeta Ozanam dans une grande désolalation, et cette nouvelle affiction à laquelle il devait pourtant s'attendre, vint rouvrir toutes les blessures de son cœur sensible qui souffrait encore de la mort de son père.
Comme le fait très bien remarquer M. l’abbé Ozanam, lorsqu'on veut faire connaître un homme, il est important de montrer le milieu dans lequel s’est faite
sa première éducation, de découvrir les principes qui
y ont présidé et de produire surtout les modèles sur lesquels il s’est formé. Nous dirons donc ici un mot de la vie de cette excellente femme que ses fils pleurèrent si longtemps.
Marie Nantas naquit à Lyon le 15 juillet 1781 ; elle passa son enfance au milieu des horreurs de la révolution. Ses parents, échappés comme par miracle à la guillotine,se réfugièrent en Suisse dans un petit village appelé Echallens, c’est là qu'elle alla les rejoindre après être demeurée longtemps cachée dans les caves de sa ville natale. Elle y fit sa première communion. Elle reçut une éducation solide et pratique, même un peu austère, elle s’en trouva bien au miiieu des infortunes et des malheurs qui ne lui furent pas épargnés. Elle épousa en 1800 M. Ozanam dont elle partagea pendant trente-sept ans toutes les peines et les épreuves, et elle mourut à l’âge de cinquante-huit ans, C’est d'elle que Frédéric Ozanam prit le goût du travail, car elle était infatigable à l'ouvrage et l'emploi de chaque instant de la journée était réglé d’avance. C'est par elle aussi qu’il apprit à fairetoutes les œuvres de charité qui le distinguèrent pendant sa vie et surtout la visite des pauvres.
A Lyon les indigents habitent les étages les plus élevés des maisons et pour aller les secourir il faut monter quatre ou cinq et quelquefois même six escaliers.
M, Ozanam, alors que sa femme n’était plus jeune lui avait défendu de se rendre plus haut qu’au quatrième étage, et de son côté Madame Ozanam qui savait que
son mari était sujet aux étourdissements, lui avait fait la même défense. Or, on rapporte qu’un jour, étant allés séparément et à l’insu l’un de l’autre, visiter un pauvre malheureux malade, ils se rencontrèrent et se prirent tous deux en flagrant délit. Tous deux avaient désobéi; tous deux se pardonnèrent et revinrent ensemble, faisant valoir chacun de leur mieux les circonstances atténuantes, mais contents d’avoir accompli une bonne œuvre.
Les fils de si bons et de si charitables parents ont su résumer la vie de ces êtres qui leur étaient si chers dans le verset suivant des psaumes. C’est l'inscription gravée sur leur tombe commune.
Beatus qui intelligit super egenum et pauperem ; in «die mal liberabit eum Dominus.
Bienheureux celui qui a l’intelligence des souffrances de l’indigent et du pauvre. Le Seigneur le sauvera au jour redoutable (du jugement), Ps. XL, 2.
M. l'abbé Ozanam termine par les remarques suivantes : ‘ Tel est le sang qui a coulé dans les veines ‘ de Frédéric Ozanam ; avec ce sang généreux s’inocu- ‘‘lèrent dans son âme tous les sentiments élevés ‘ d'amour passionné du devoir, de dévouement, de ‘charité chrétienne, de solide piété qui firent de lui ‘* cet homme éminent dont nous essayons de retracer “Ja vie. Sans doute il ne reçut pas des mains de la ‘ Providence tout ce qui devait illustrer son nom; ‘son mérite personnel y eut une grande part; mais
‘il puisa toujours, au sein de la famille qui lui donna
: le jour, les éléments de noblesse, de grandeur d’âme “et de ce beau caractère, qui furent l’objet de l’admi- “ration de ses contemporains, et qui laisseront long- “temps encore les plus honorables souvenirs. Quant à Jui, il travailla avec un rare courage à féconder ces “dons précieux, pour les mettre au service de la “ vérité et de la vertu. Au milieu de ses succès et de “la gloire qui couronnaïit ses efforts, il sut toujours “reconnaître tout ce qu’il devait à ceux qui, mar- “chant les premiers, lui avaient ouvert le difficile “ sentier qui conduit à la vraie science, à l’honneur et ‘à la sainteté.”
Si Ozanam eut un grand chagrin à la perte de son père, son affliction fut encore plus profonde, si c’est possible, à la mort de sa mère. Sa douleur semble le pousser au désespoir, lisons plutôt ce qu’il écrivait à un de ses amis: ‘ C'était elle, disait-il, dont les pre- “miers enseignements m’avaient donné la foi; elle “ qui était pour moi comme une image vivante de la “ sainte Eglise, notre mère aussi ; elle qui me semblait “la plus parfaite expression de la Providence; aussi “je dois me sentir à peu près comme les disciples “ devaient être après l’ascension du Sauveur, je suis “ comme si la Divinité s'était retirée d’auprès de moi. “Il me semble par moments, vous l’avouerai-je, que “ Ja foi m’échappe avec celle qui en fut pour bien dire “ l’interprête, et que je demeure seul dans mon néant. “ Oh! demandez pour moi au Seigneur qu’il m'envoie, “comme à ses disciples, orphelins aussi, l'esprit qui
‘* console, le Paraclet. Je voudrais seulement obtenir ‘ Ja force nécessaire pour achever mon pélerinage de ‘quelques années, peut-être quelques jours, et pour ‘ finir enfin comme a fini ma mère.”
Ozanam, nous le savons, s'était livré à l’étude et à la pratique du droit, malgré ses répugnances, dans l’unique but de plaire à son père ; mais son père était mort avant qu’il eût pu jouir de ses sacrifices. Plus tard, comme nous l'avons vu, il s'était fait nommer professeur de droit commercial afin de concilier les exigences pécuniaires de sa position avec les soins qu'il devait à sa mère. Maintenant tous ces sacrifices devenaient inutiles ; de là de nouvelles hésitations sur le choix d’une vocation, de nouvelles inquiétudes sur le sort qui lui était réservé. D’un côté, sa correspondance avec l’abbé Lacordaire semblait indiquer qu'il penchait vers l’état religieux. Il alla même jusqu’à prier le célèbre dominicain de lui faire connaître les règles de son ordre et celui-ci en lui répondant ne lui avait pas caché ‘ qu’il éprouverait une joie bien vive ‘s’il pouvait un jour l'appeler mon père ou mon frère.” D'un autre côté, M. de Montalembert voulait le mettre à la rédaction d’une publication qu’il venait de fonder et M. Cousin lui faisait de sérieuses instances pour l’enrégimenter dans l’enseignement universitaire. Au milieu de ces hésitations, la chaire de droit commercial était le seul lien qui le retenait dans sa profession.
Il se décida enfin à reprendre son cours vu qu'il
avait eu tant de difficulté à l’obtenir, et craignant sur-
tout de manquer à ses devoirs envers ses concitoyens quiavaient demandé sa nomination.Durant l’année scolaire de 1840 il donna quarante-sept leçons. Elles étaient bien suivies et les hommes d’affaires s’y rendaient en si grand nombre que la salle qui pouvait pourtant contenir deux cent cinquante personnes ne suffisait pas. Le jeune profeseur s’efforçait de rendre ses leçons intéressantes en commentant l'esprit des codes et en donnant des considérationshistoriqueset économiques. “ Sonascendant sur son auditoire était tel, dit son bio- “graphe, que c'était merveille de voir un homme “de vingt-six ans inspirant à des négociants bien plus ‘âgés que lui pour la plupart, l’amour et le respect de “ leur profession, et par conséquent l’observance des devoirs qu’elle impose, et obtenant leurs applaudis- “sements, malgré les vérités, quelquefois sévères qu’il “se croyait obligé de leur adresser.”
Notre jeune professeur aurait aimé à prouver son amour et sa reconnaissance à ses concitoyens en gardant aussi longtemps que possible sa chaire de droit commercial, mais il se sentait de plus en plus et malgré lui attiré par les belles-lettres. Un jour il apprend que la chaire de littérature étrangère à la faculté des lettres de Lyon va devenir vacante par la retraite de M. Quinet. Aussitôt il se rappelle que M. Cousin lui avait écrit: ‘ J'aimerais mieux vous voir “* dans mon régiment, mais je ne désespère pas. Ne “m'oubliez pas trop, car vous êtes toujours sûr de “trouver en moi un ami.” Il part immédiatement
pour Paris où il s'empresse d'aller rendre visite au ministre de l’Instruction publique à qui il expose sa demande. Il pensait qu'il pourrait probablement cumuler les deux professorats. M. Cousin le reçut avec la plus grande affabilité et lui annonça son intention de le nommer l’année suivante à la chaire de littérature étrangère à Lyon, mais il y mit une condition. Le ministère de l’Instruction publique venait d’établir un concours pour l'agrégation à la chaire de littérature étrangère de la Sorbonne. Il n’ignorait pas que des jeunes gens pleins de talent et très savants, se préparaient à ce tournoi depuis plus d’un an; mais telle était sa confiance dans les connaissances et les talents d’Ozanam qu'il ne craignit pas de l’engager à prendre part à cette lutte, quand notre jeune professeur n'avait plus que six mois pour se préparer. En insistant sur cette condition le ministre ajouta: “Ce ‘* n’est pas que vous puissiez espérer d’y être nommé ‘ (à la chaire de la Sorbonne), car vous avez de redou- ‘tables concurrents qui se préparent depuis long- ‘temps, mais je désire que ce premier concours soit “ brillant et que le plus grand nombre de jeunes gens ‘qui ont du talent s’y présentent. Si vous voulez ‘ bien me donner cette preuve de bonne volonté, je ‘ vous nommerai à Lyon.”
Cédant aux sollicitations pressantes du ministre, du directeur de l’Académie de Lyon et d’un grand nombre de ses amis qui tous avaient la plus grande con-
fiance dans ses capacités, Ozanam se décida à subir
ces épreuves de la haute licence et il repartit pour Lyon où il désirait s’absorber dans les études préparatoires.
Il lui fallut renoncer à un voyage qu’il se proposait de faire en Suisse et en Allemagne et s’enfermer avec ses livres. T1 ne s'agissait de rien moins que d’apprendre et de confier à sa mémoire les diverses origines, les progrès et les époques les plus brillantes des langues française, anglaise, allemande, italienne, espagnole, latine et grecque, s’imbiber de leur littérature et en connaître les maîtres avec leurs différentes spécialités et leurs caractères.
Au temps fixé pour ce tournoi littéraire, Ozanam retourna à Paris, la tête remplie de toutes les connaissances requises, mais dans un état d’énervement bien difficile à décrire. On s’expliquera cependant l’agitation qui s'était emparée de lui, si l’on songe à toutes les occupations qu'il avait déjà, et qu’il continuait en méme temps.
Nous empruntons encore à M. l’abbé Ozanam le compte rendu de ces épreuves pour la haute licence, ainsi que l'extrait du rapport adressé au ministre de l'Instruction publique par le président du concours.
* Les candidats étaient au nombre de sept etil y avait cinq juges dont voici les noms: 1. M. Leclerc, doyen de la faculté, président. Il devait interroger sur la littérature en général ; 2. M. Alexandre avait à examiner sur la langue et la littérature grecques ;