M. Patin, sur la langue et la littérature latines
4. M. Fauriel, sur les quatre littératures étrangères, anglaise, allemande, italienne, espagnole; sur lesquelles Ozanam fut seul à fournir carrière complète ; 5. enfin M. Ampère, professeur au Collège de France, pour la littérature française.” *
‘On réunit les concurents dans une salle de la Korbonne, et là sous clef, ils avaient devant eux huit heures pour une dissertation latine sur les causes qui arrétèrent le développement de la tragédie chez les Romains.
‘Ozanam possédait la question ; ‘ mais, n'étant pas habitué à composer vite, il était aux abois quand sonna l'heure fatale, et il dut donner un brouillon dont la rédaction lui paraissait laisser beaucoup à désirer.” Même aventure le lendemain pour la dissertation française: De la valeur historique des oraisons funèbres de Bossuet.
‘ Les auspices lui paraissant peu favorables, il se serait retiré du concours si quelques encourageantes indiscrétions de l’un des juges ne lui eussent donné à entendre que ses compositions avaient réussi.
‘ Venaient ensuite trois argumentations distinctes à des jours différents, et de trois heures chacune environ, sur des textes grecs, latins et français, donnés vingt-quatre heures d'avance. En grec, Ozanam dut expliquer un chœur d'Hélène d'Euripide, et un fragment de la Rhétorique de Denis d’'Halicarnasse (dans
* Extrait de la lettre LX XI.
sa modestie il s'accuse d’avoir fait peu de philologie et beaucoup de phrases): Hélène envisagée comme caractère poétique et mythe religieux ; histoire de l'art oratoire à Athènes et à Rome. En latin, un fragment de Lucain et un chapitre théologique de Pline * discussion sur le rôle de César et sur les révolutions des doctrines religieuses chez les Romaïins.—EÆEn français, Philémon et Baucis de La Fontaine, et le Dialogue de Sylla et d'Eucrate par Montesquieu ; ici quelques conjectures un peu hardies sur les causes de l’abdication de Sylla et une comparaison qui lui paraissait plus téméraire encore, de Montesquieu comme publiciste avec saint Thomas d'Aquin. Cette saillie assez vive de catholicisme, aussi bien que deux ou trois autres, ne déplurent ni à l’auditoire ni au jury, elles leur parurent même fort originales.
‘A la suite de cette épreuve vint l’interrogatoire sur les quatre littératures étrangères. Dante, les auteurs espagnols, Shakespeare et Klopstock, furent tour à tour expliqués avec succès.
“ Restaient deux leçons sur des sujets différents pour chaque concurrent, et désignés par le sort, lun vingt-quatre heures, l’autre une heure d’avance. Le sujet de littérature ancienne fut pour Ozanam : L’histoire des scoliastes grecs et latins.
‘Ceci semblait une méchanceté du sort, et l'en savait si bien que le candidat n’était nullement av courant de cette spécialité philologique, que la lecture du billet fut accueillie par un rire général de malice,
et peut-être un peu de vengeance par les nombreux universitaires qui composaient le public. Frédéric se croyait perdu et bien qu’un de ses rivaux, M. Egger, lui eût fait passer d'excellents livres avec une générosité au-dessus de tout éloge ; après une nuit de veille et une journée d’angoisses, il arriva plus mort que vif au moment de prendre la parole. N’attendant plus rien de lui-même, il fit un acte d'espérance en Dieu, tel que jamais il n’en forma de plus vif, et jamais non plus il ne s’en trouva mieux. Il parla sur les scoliastes pendant sept quarts d'heure avec une assurance, une liberté dont il s’étonnait lui-même ; il parvint à intéresser, à émouvoir même, à captiver non pas seulement les juges, mais l’auditoire, et s’en tira avec tous les honneurs de la guerre, ayant mis les rieurs de son côté.
‘ Enfin la dernière séance était plus facile ; il eut à parler de la critique littéraire au siècle de Louis XIV. T1 prit encore ses aises, se donna carrière au sujet de l'influence funeste exercée par l’école janséniste sur la poésie française et trouva le moyen de signaler les services rendus à la langue par saint François de Sales. Il craignait d’avoir brisé les vitres, mais tout fut pris pour le mieux.
‘ Le scrutin définitif, fait d’après la moyenne des ‘angs obtenus dans les divers épreuves, fit sortir Ozanam le premier; et à son grand étonnement, dans ce
résultat il ne fut pas nécessaire de tenir cempte des littératures étrangères, c’est-à-dire que pour Les lettres
classiques seulement, il avait été placé au-dessus de ses concurrents, dont plusieurs réunissaient pourtant à de profondes études une improvisation coulante, vive et gracieuse.* Ce triomphe fut accueilli par des applaudissements unanimes, non seulement des auditeurs, mais même de ses rivaux.”
Parmi ceux qui prirent part à la lutte, il y avait entr'autres concurrents, un homme qui vit encore et dont le nom est célèbre dans le monde des lettres. Nous voulons parler de M. Egger, l’helléniste. Son nom est mentionné au rapport immédiatement après celui d'Ozanam.
Voici l'extrait du rapport auquel nous avons fait allusion.
Monsieur le Ministre. Trois concurrents ont dès l’abord dans ces diverses épreuves, montré une supériorité qui leur a été quelquefois disputée vivement, mais qu’ils ont cependant presque toujours conservée.
“©M. Ozanam, déjà connu, comme ses deux rivaux dont les noms suivent, par les plus honorables épreuves de notre faculté, a semblé aux juges mériter le premier rang, non-seulement par ses connaissances classiques, fortétenduessans doute,mais égales peut-êtrechez d’autres,mais encore par sa manière large et ferme de concevoir un auteur et un sujet, par la grandeur de ses commentaires et de ses plans, par ses vues hardies et
* Extrait de la lettre LXXT 1. p. 413.
justes, et par un langage qui, alliant l'originalité à la raison, et l'imagination à la gravité, paraît éminemment convenir au professorat public. Seul des candidats, il a fait preuve d’une étude grammaticale et littéraire des quatre langues étrangères indiquées au programme, l'italien, l'espagnol, l'allemand et l'anglais.
‘ M. Egger, qu'un prix remporté à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et des services distingués dans les collèges de Paris, avaient signalé de plus près à notre attention, est, avant tout, un philologue très savant et très habile ; mais la rapidité de sa pensée, la vivacité de sa parole, et l’immense avantage qu’il a obtenu dans la composition française, qui a fait partie de ce concours, prouvent qu’il est appelé à joindre au mérite de savoir beaucoup, le talent d’être écouté.
‘* M. Berger, esprit plus calme et plus froid, aussi incapable de commettre une faute de goût que de se tromper dans l'interprétation d’un texte difficile, porte à un degré singulier la netteté et la précision du langage: on ne peut appliquer aux lettres avec plus d’art et d'élégance, la rigueur des études philosophiques.
‘ C’est ainsi que le concours qui vient de commencer sous vos auspices une ère nouvelle pour les facultés, ne sera peut-être pas surpassé de longtemps.”
Ozanam et tous ses amis, M. Ampère surtout, crurent voir dans cet éclatant triomphe, une manifestation de la volonté divine qui avait enfin exaucé ses nombreuses prières pour connaître sa véritable vocation. Il n’eut
plus d’hésitation et dès lors son nom, ses talents et ses
yrandes connaissances furent exclusivement acquis à la littérature.
Aussi quand, le cours à peine terminé, M. Fauriel, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, crut devoir se retirer pour prendre du repos, accepta-t-il cette chaire pour laquelle son prédécesseur l'avait recommandé avec chaleur.
Avant de se livrer aux études préparatoires des épreuves de la haute licence, Ozanam, en même temps qu'il préparait les leçons de son cours de droit commercial, avait composé un livre avec sa thèse sur Dante ; il l'avait intitulé: Dante et la philosophie catholique au XITTIe siècle. Nous nous efforcerons dans le chapitre suivant, de donner une idée de cet ouvrage.