‹ Frédéric Ozanam, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 40 sur 65 · IT LA CIVILISATION CHRÉTIENNE CHEZ LES FRANCS · texte numérisé non relu

IT LA CIVILISATION CHRÉTIENNE CHEZ LES FRANCS

Ozanam, et le titre l’indiquait, n’a pas, dans son premier volume, amené son étude, ethnologique plus encore qu'historique, jusqu'à l'établissement du christianisme.[l n’a envisagé cette époque qu’en perspective, comme il le dit lui-même, ‘ Nous vivons, dit-il en ter- “ minant,dans un siècle de réparations. De toutes parts “ dans nos basiliques, des manœuvres, suspendus aux

‘ échafaudages, travaillent à gratter la chaux sous

“ laquelle le mauvais goût des derniers temps avait “ caché les vieilles fresques. Le dessin était trop ferme “et la couleur avait trop profondément pénétré pour * s’effacer à si peu de frais; et les saints de nos aïeux “reparaissent avec leurs têtes inspirées et leurs “auréoles d’or, En achevant cette pénible reconstruc- ‘tion des antiquités germaniques, je voudrais avoir

“ porté mon échelle assez haut pour atteindre aux

‘temps chrétiens, et pour être l’un des ouvriers qui ‘* dégageront de l’oubli les glorieuses figures de nos ‘* pères dans la foi et dans la civilisation.”

Dans son second volume, l’auteur réalise avec bonheur, mais sans en tirer gloire, le vœu qu’on vient de lire. C'est dans les Gaules, c’est-à-dire sur ce qui devait être la bien-aimée et glorieuse terre de France, qu'ii montre la plus généreuse des nations germaniques, les Francs, non seulement se convertissant au christianisme, mais devenant les champions de la Foi.

Il est bon de se rappeler que sous le nom de Germains * un grand nombre de peuples se trouvaient compris : les Vandales, les Burgondes, les Goths qui se divisaient en Gépides, Visigoths (Goths de l'Ouest) et Ostrogoths (Goths de l'Est), les Teutons qui se divisaient aussi en plusieurs branches et d’autres encore. Ÿ Il est remarquable que les noms qui ont figuré le plus à l’époque du christianisme et qui nous sont les plus familiers étaient à l’origine portés par des divisions ou des subdivisions moins importantes de la grande famille germanique, tels que les Angles, les Saxons,

* Les savants ne s'accordent pas sur l’étymologie de ce nom de Germains. 11 viendrait, selon les uns, de deux mots teutons qui veulent dire hommes de guerre, selon d’autres, du latin Ger-

. , VAR DA Q ‘# ; mani, par allusion à la fédération de tous ces peuples alliés les uns aux autres.

+ Dans un sens large, les Scandinaves eux-mêmes y sont compris,

les Allemands et les Francs. Tous ces peuples furent en guerre avec les Romains, qui pendant environ 175 ans avaient l'offensive et furent ensuite sur la défensive.

Les Vandales et les Visigoths, devenus chrétiens, adoptèrent l’hérésie d’Arius qui fit tant de ravages en Orient, les Francs qui restèrent fidèles eurent à combattre d’abord contre les barbares païens, puis et en même temps contre les hérétiques et enfin contre les Maures et les Sarrasins, champions de l’islamisme.

Notre auteur raconte toutes les péripéties de ces luttes avec cette brillante mise en scène que l’on a eu déjà l’occasion d'apprécier par les nombreux passages que nous avons cités. Avec cet esprit généralisateur qui le distingue, il ne s'occupe pas seulement des Gaules, il décrit les luttes du christianisme dans toute l'Europe occidentale, faisant la part des rois Mérovingiens et Carlovingiens, celle des évêques et enfin celle des moines, dont le rôle fut à cette période de l’histoire d'autant plus grand, qu’en certaines parties de l'Europe, quelques hommes indignes s'étaient élevés à l’épiscopat par l'intrigue et la violence.

Il traite d’abord de la Germanie chrétienne sous les Romains, du rôle joué par le christianisme comme défenseur de la civilisation et protecteur des peuples dans les nouvelles invasions des barbares, de la conversion des Francs et de l’influence qu’elle eut, non seulement dans les Gaules, mais encore dans les îles Britanniques et particulièrement en Trlande, des

moines irlandais et de la manière dont ils rendirent au continent les grands bienfaits que leur pays en avait reçus, saint Colomban renouvelant dans les Gaules, en Germanie eten Italie les exploits religieux de saint Patrice, gallo-romain, qui avait été l’apôtre de l'Irlande.

Après avoir raconté la conversion des Bretons insulaires et celles des Anglo-Saxons, il décrit la grande lutte de Charlemague contre les Saxons païens du continent; enfin en quelques chapitres il fait une esquisse on ne peut plus lumineuse et savante de l’état de l'Église, de la société civile, et des lettres humaines dans les cinquième, sixième, septième et huitième siècles.

Nous ne saurions le suivre dans tous les détails de ce beau travail dont une partie a peut-être donné à son ami M. de Montalembert l’idée de ses Moines d'Occident ; la tâche serait trop difficile. On peut juger du mérite qu'il a eu de réunir, d'analyser, de comparer et d'apprécier des renseignements si nombreux et de sources si diverses, par la difficulté que nous éprouvons à en faire une simple revue.

Nous en détacherons quelques peintures, quelques réflexions, qui toutes feront voir l'esprit religieux et éclairé qui a présidé à cette œuvre, qui selon M. Caro réunit à l’éloquence et à la science une probité courageuse.

Si l’auteur, en effet, a son franc parler au sujet des abus qui s’introduisirent dans l'Église, s’il flétrit les

simoniaques, les fanatiques et les intrigants lorsqu'il en trouve sur son chemin, il ne manque aucune occasion de faire ressortir le grand rôle joué par tous ces évêques, ces missionnaires, ces moines, ces vierges chrétiennes qui, à force de courage et de sainteté, ont sauvé l'Église et la société de dangers sans cesse renaissants, qui ont été les vrais instruments de Dieu pour créer et conserver la chrétienté !

On s'incline respectueusement devant le défilé de tous ces traits d’héroïsme, de tous ces épisodes glorieux d’une époque dont le fond est quelque fois si sombre ; on admire à tel point la franchise de l'écrivain, que les plus prévenus lui pardonnent de n'avoir pas dédaigné la légende, selon le mot d’un homme d’esprit, souvent plus vraie que l’histoire. Lisons plutôt celle de sainte Ursule, sans nous occuper si les vierges qui la suivaient étaient plus nombreuses que le prétendent les critiques, qui de onze mille veulent les réduire à onze. *

“ Jamais peut-être le paganisme ne parut plus près “de venger ses humiliations qu’au moment où les Huns vinrent s’abattre sur les villes chrétiennes de “la Gaule. A l'aspect de ces fils du désert conçus,

* Ozanam ineline vers l'interprétation critique des initiales latines XIMV,‘* Undecim Martyres Virgines,”’et cela parce qu’il a trouvé les noms de dix seulement des compagnes de sainte Ursule,

disait-on, dans les embrassements des sorcières et des mauvais génies, à qui l’on ne connaissait pas d’autre dieu qu’une épée plantée en terre ni d’autre culte que l’effusion du sang, les cœurs les plus fermes purent regretter les temps de Dèce et de Dioclétien. Les églises disparaissaient et les dernières traces des cultures s’effaçaient comme l’herbe sous les pieds des trois cent mille hommes qu’Attila traînait après lui. Besançon, Strasbourg, Worms, Mayence, Langres, Reims, Cambrai, Toul et Trèves furent emportés; il ne resta de Metz qu'une chapelle dédiée à saint Étienne ; les prêtres périrent aux pieds des autels qu’ils paraient ce jour-là pour célébrer la fête de Pâques. Les Huns succombèrent dans les plaines de Châlons, mais cette lutte sanglante prolongea la terreur de leur passage. C’est au milieu de ces redoutables spectacles que la postérité, encore émue, plaça la belle légende de sainte Ursule.

‘ Ursule, fille d’un roi chrétien de la Grande- Bretagne, est demandée en mariage par un prince idolâtre ; elle donne son consentement afin de sauver son père, mais on lui accordera trois ans pour jouir de sa virginité, et, pour présent de fiançailles, dix jeunes filles de la plus pure noblesse des deux royaumes: chacune de ces dix sera comme elle, suivie de mille compagnes. Alors elle fait équiper onze galères, et chaque jour elle exerce sa jeune troupe à déployer les voiles, à soulever les rames.

‘* Les courses de la flotte virginale charment la mul- ‘ titude rassemblée sur le rivage : ce sont les derniers ‘jeux de ces filles de navigateurs. Un soir, le vent du nord s'élève; les onze galères fuient sur l’océan, arrivent aux bouches du Rhin et le remontent jusqu’à ‘Bâle. Là, averties par un ange, les voyageuses prennent terre et passent les Alpes pour accomplir le pèlerinage de Rome. Elles revenaient joyeuses et redescendaient le Rhin sur leurs navires ; déjà elles reconnaissaient les clochers de Cologne, quand elles aperçurent les tentes des Huns campés autour de la ville. Enveloppées de toutes parts, brebis parmi les loups, entre le déshonneur et la mort, elles mou- ‘rurent jusqu’à la dernière. Ursule, menée aux pieds d’Attila, refusa de partager son trône; et percée d’un trait, la reine de cette blanche armée rejoignit ses compagnes dans le ciel. Voilà le poétique récit ‘ du moyen âge. Ces légions de vierges entourées par ‘les païens, et tombant sous les flèches, n’étaient-elles ‘pas l’image des jeunes chrétientés de Germanie ‘‘ étouffées dans leur fleur par l'invasion ? ” Remarquez qu’il ne s'agissait pas seulement de ces nouvelles hordes de barbares, ni des païens convertis et ensu te pervertis par l’arianisme ; mais de même que, duns tout le reste de l’empire, le vieux paganisme lutta longtemps et même sous les empereurs chrétiens, sans parler de la courte réaction de Julien l’Apostat, disputa le terrain pied à pied à la nouvelle foi; de même, dans les Gaules et dans la Germanie, Celtes et

294 FRÉDÉRIC OZANAM Germains retournaient souvent à leurs superstitions qu'il fut très difficile de déraciner complètement, si bien qu'il en reste encore des traces dans quelques parties de la Bretagne.

‘ Ilne faut pas croire,dit l’auteur,que tousles Francs ‘“eussent accompagné Clovis au baptême ; longtemps

‘encore on vit à sa table les adorateurs d’Odin, s’as-

‘ seoir à côté des évêques et des moines. Un jour que

saint Waast accompagnait Clotaire au banquet qu’un ‘ de ses leudes lui avait préparé, en entrant dans la salle il remarqua d’un côté les vases de bière et d'hydromel bénits pour les convives chrétiens, de l’autre ceux qu’on avait réservés aux libations des infidèles. Tel était à Cologne le nombre des Francs faisant profession d’idolâtrie que le diacre Gallus ayant mis le feu au sanctuaire où ils célébraient leurs orgies, ils le poursuivirent l’épée à la main ‘“ jusqu’auprès du roi Thierry et que celui-ci au lieu ‘ de les punir réussit à peine à les apaiser par la douceur de ses discours. Souvent après que le prêtre avait usé une longue vie à la conversion de ces barbares, touchés de quelque présage inattendu,

d’un cri de guerre, d’une terreur panique, ils le

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