‹ Frédéric Ozanam, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 39 sur 65 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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aussi avec Jupiter ; mais dans toutes les mythologies l’un et l’autre représentent la force suprême. Hercule du reste comme les dieux des Scandinaves et des Germains, comme Sigurd ou Siegfried paraît être tantôt un dieu, tantôt un demi-dieu, un héros.

Chez les divinités inférieures, celles qui symbolisent plus en détail les forces de la nature, notre auteur trouve une coïncidence aussi marquée. Freya,la Vénus du nord, les trois Nornes qui enregistrent les destinées humaines et qui ne sont autres que les Parques, les Ondines sœurs des Naïades, les géants qui rappellent les Cyclopes, et qui figurent aussi dans la Bible, les nains qui sont au moins les cousins-germains des pygmées de la Fable et bien d’autres personnages se rapportent aux d'vinités des Grecs et des Latins. Pour l’Inde, nous voyons les sacrifices humains, le bûcher qui s'élève sur la tombe du mari pour consumer sa femme et souvent ses esclaves, et jusqu’à la coutume des femmes Indoues de se baigner dans le Gange comme purification religieuse, qui se retrouve à une époque comparativement récente en Allemagne.

‘ Au quatorzième siècle, dit notre auteur, Pétrarque, ‘se trouvant à Cologne la veille de la Saint-Jean, y ‘ fut témoin d’une solennité qui le frappa et qu’il ‘ décrit dans ses lettres. Les femmes de la ville, cou- ‘ ronnées de fleurs, s'étaient rassemblées au bord du ‘ Rhin; là elles s’agenouillèrent pour tremper dans ‘les eaux leurs mains et leurs bras en prononçant ‘ des paroles superstitieuses; c'était une persuasion

FRÉDÉRIC OZANAM 261 ‘ générale que le fleuve emportait avec l’ablution de ‘ce jour tous les maux qui menaçaient l’année.”

Les lois comme chez les Étrusques et les Latins tenaient à la religion, et une foule de choses y sont identiques chez ces deux branches de la race aryenne.

Les sacra privata se trouvent à l’origine des successions chez les Germains comme chez les Romains; lagnation et la cognation y sont parfaitement définies.

‘Je crois apercevoir, dit Ozanam, dans les coutumes “du Nord la trace d’une loi commune aux plus ‘grandes nations du Midi et de l'Ouest, qui liait les ‘sacrifices aux successions et n’investissait le suc- ‘ cesseur qu’à la charge par lui de satisfaire pour ‘ses ancêtres. Ce devoir sacerdotal de l'héritier ‘explique la préférence accordée aux fils et comment “ les filles sont exclues de la terre salique, c’est-à-dire ‘ de la terre noble reçue des aïeux. A défaut des des- ‘ cendants mâles, l'héritage est dévolu aux ascendants ‘et ensuite aux collatéraux jusqu’au septième degré. ‘ Les diverses coutumes varient dans le rang qu’elles “leur assignent, mais toutes s'accordent à préférer “les parents du côté de l'épée (Swertmage) aux ‘ parents du côté du fuseau (Spillmage).”

Voilà pour l’agnation fondée sur les sacra privata, sur le culte domestique des divinités inférieures, des mânes des ancêtres ; voici maintenant comme contrepartie la detestatio sacrorum des Romains.

“Le dogme mystérieux de la solidarité, de la

‘* réversibilité des mérites et des démérites se fait ‘sentir dans cette constitution de la famille germa- ‘nique, où l’on ne voyait d’abord qu’un état violent. ‘* Et ces relations, que la chair et le sang semblaient ‘ navoir formées que pour un temps, se rattachent à ‘ des laïs éternelles, qui font l’unité morale du genre ‘humain.

‘ Les peuples du Nord connaissaient si bien la force ‘ de ces liens qu’ils s’en effrayaient. Ils se réservaient ‘la faculté de rompre des engagements si inflexibles. ‘* La loi salique en dispose expressément. ‘Si quel- ‘qu’un, dit-elle, veut renoncer à ses parents, il se ‘ présentera dans l’assemblée du peuple, portant ‘‘ quatre verges de bois d’aune et il les brisera sur sa ‘tête, en déclarant qu'il n’y a plus rien de commun ‘entre eux et lui.”

La renonciation à la famille se faisait donc dans l’assemblée du peuple, de même que chez les Romains l’abrogation se faisait à l’origine dans les comices, aussi bien que le testament.

Pour ce qui est de l'adoption, les Germains allaient plus loin que les Romains, ils avaient quelquefois recours à l’expédient peu moral que Lycurgue avait sanctionné pour ne pas laisser le foyer privé d'enfants.

Pour certains crimes, même pour certaines transgressions de la loi, le romain était dévoué aux dieux:

sacer esto !

Chez les Germains et chez tous les peuples du nord la même idée existait, Le coupable était dévoué aux

dieux. C'était la raison suprême, la justification de la peine de mort.

‘Toute exécution à mort est un sacrifice humain : “la loi de Frise s’en explique formellement. Elle “ordonne que celui qui a profané un temple soit ‘ immolé aux divinités du pays. Chez les Scandinaves ‘le patient est une victime offerte à Odin: le dieu “ vient s'asseoir sous la potence pour converser avec “le supplicié, il aime qu’on l’invoque sous le nom de Hanga Drothin ‘ le seigneur des pendus.”

Voici maintenant quelque chose qui ressemble beaucoup à ces gestes, à ces actes solennels et bizarres, en même temps à ces formules sacramentelles qui ont été la base de la procédure romaine sous le nom d’actiones legis. T1 est à remarquer aussi que beaucoup de formules et de prestations féodales portent le même caractère, et qu’elles le tiennent vraisemblablement plutôt des us et coutumes germaniques que du droit romain, d'où ce symbolisme était à peu près disparu lors de l'invasion des barbares. *

‘La loi salique veut que l’insolvable présente ‘ douze hommes pour jurer qu’il ne possède plus rien ‘ ni sur la terre ni dessous. Alors il entrera dans sa

* Comparez ce travail d'Ozanam avec l'excellent ouvrage de M. Fustel de Coulanges: {a Cité antique ; voir aussi le discours de M. Loranger sur la Symbolique du droit, prononcé à l'Université Laval à Montréal; on le trouve dans le premier volume de la Thémis,—Montréal, 1879.

‘maison, y ramassera de la poussière aux quatre ‘coins, et debout sur le seuil, le visage tourné vers ‘ l’intérieur, il jettera de cette poussière de la main ‘gauche par-dessus ses épaules, de façon qu’elle ‘retombe sur le parent le plus proche. Puis en che- ‘ mise, sans ceinture, un bâton à la main il sautera ‘* plusieurs fois, et dès ce moment la dette restera à ‘la charge du parent désigné.”

On retrouve aussi chez les peuples du Nord ces usages du nexus et de l’addiction qui modifiés par la loi Pétillia et par la loi des Douze Tables n’en ont pas moins été longtemps en vigueur et auraient été jusqu’à faire dépecer le débiteur par ses créanciers, ce qui est nié cependant par quelques écrivains romains.

‘ Si le débiteur ne peut payer de ses biens, dit ‘encore notre auteur, le créancier se le fait adjuger ‘ par le tribunal à titre de serf; il le garde dans sa ‘ maison, le charge de travaux humiliants, l’enchaîne ‘ #’il lui plaît, pourvu que la chaîne ne soit pas ser- ‘‘ rée au point de faire rendre l’âme. Mais si le débi- ‘teur récalcitrant refuse de travailler, la loi norvé- ‘ gienne permet de le conduire à l’assemblée afin ‘que ses amis le rachètent, et si personne ne le ‘‘ réclame, de couper sur son corps ce que l’on voudra

‘en bas ou en haut.”

Ozanam pousse plus loin encore sa comparaison des lois des Germains avec celles des Grecs et des Romains et avec la législation primitive et théocratique de l’Inde.

Il parcourt savamment toutes les relations légales et interroge les différents états de la personne, les différents rapports des choses et du droit, les différentes formes de la société ou même l’absence presque complète de toute forme sociale pour en arriver à refaire d’une part l’unité de la race indo-européenne ; et de l’autre à indiquer les dissemblances entre les nations de cette race aux diverses étapes de la civilisation ; et comme ces étapes paraissent avoir été parcourues en deux sens, en descendant et en montant il essaie de répondre au problème suivant: quel était le plus ancien de l’état d'indépendance ou de l’état de société ?

Nous ne sommes pas prêts à admettre sans restrictions la conclusion à laquelle il arrive; mais nous ne croyons pas devoir en priver nos lecteurs:

“Je crois, dit-il, pouvoir Gire que ces deux états “sont aussi anciens que le monde, parce que tous “ deux ont leur principe dans les dernières profon- ‘ deurs de la nature humaine, qui veut être libre, “ mais qui ne supporte pas la solitude.

“ Chez les nations du Midi, dans l’Inde, en Grèce, à “ Rome l’autorité l'emporte ; et comme c’est l'autorité “qui fonde et qui conserve, ces nations ont couvert “la moitié du monde de leursinstitutions et de leurs ‘monuments. Mais pour avoir poussé trop loin le ‘droit de la cité, pour avoir divinisé la patrie, pour “l'avoir adorée d’un culte idolâtrique, on en vint à ‘ne lui refuser aucun sacrifice. On méconnut le droit

‘* sacré de désobéir aux lois injustes, ou plutôt on ne

reconnut pas la prérogative de la raison qui juge de la justice deslois. Les jurisconsultes proclamaient cette maxime, que la société n’a pas de compte à rendre de ses décisions. Ce fut l'erreur des grands états de l'antiquité ; ils périrent comme périssent tous les pouvoirs, par leurs excès. La décadence romaine donna cet exemple au monde. Les institutions étaient grandes, mais les consciences étaient étouffées ; un moment vint qu’elles s’éteignirent, et que les lois se soutenant, la société se trouva dissoute.

‘ Mais l'instinct de la liberté s'était réfugié chez les peuples germaniques. Sans doute cette passion d'indépendance, qui ne souffrait rien d’obligatoire, rien de fixe, rien de durable, ne permettait pas à la société de s’affermir. Il ne semble pas que la passion humaine fut meilleure hors de ces liens de la loi qui la soutiennent, incapable de se maîtriser, impuissante pour tout, si ce n’est pour détruire. Mais c'était aussi la destinée des barbares d’accomplir une œuvre de destruction. D'ailleurs le mal chez eux, n’était pas sans ressources. L'homme n’y était pas descendu aussi bas que dans les pays policés, qui ont abusé de toutes les jouissances et de toutes les lumières. Ils étaient ignorants, par conséquent excusables à beaucoup d’égards; ils étaient pauvres car il n’y a pas de richesse plus tôt ‘‘tarie que le pillage ; et la pauvreté devait les réduire

“au travail. Ils paraissaient chastes, si l’on compa- “raît la grossière simplicité de leurs mœurs aux “raflinements des débauches romaines. Enfin ces “ caractères énergiques, qui ne savaient pas obéir, * mais qui savaient se dévouer, conservaient un reste “de dignité humaine, une étincelle de ce sentiment “ d'honneur que les autres peuples anciens n’ont jamais bien connu, et dont le christianisme devait “se servir pour former les consciences, et pour fonder “sur l’obéissance raisonnable tout l'édifice des légis- ‘lations modernes.”

Passant à la langue et à la poésie notre auteur se livre à un travail semblable à celui qu’il a fait pour la religion et pour les lois.

Tous ces sujets sont tellement connexes, ils s'enchevêtrent si bien que c’est merveille que l’on ne s’y embrouille pas davantage. Le lecteur se trouve bien, il est vrai, quelquefois embarrassé, mais grâce à la magie du style, il finit par s’en tirer.

Chez les peuples primitifs la langue ne se distingue guère de la poésie, car la poésie plus que ia prose forme et perpétue la littérature ; elle expose même les lois (carmen necessarium), elle raconte les fables, qui font partie de la mythologie, enfin la religion elle-même est entièrement mêlée au droit et à l’histoire, on pourrait même dire sans exagération que la poésie est dans tout et que tout est dans la poésie. Aussi l’auteur dans ses deux derniers chapitres revient- 1 souvent sur ses pas. T1 rappelle les mythes religieux,

les légendes, bases de tout les systèmes que les poètes ont chantés,.

‘Les peuples, dit Ozanam, ne laissent pas de monuments plus instructifs que leurs langues. Dans le vocabulaire on a tout le spectacle d’une civilisation. La grammaire conduit plus loin, on y saisit le génie même de la nation où elle s’établit.”?

Le vocabulaire est vraiment le flambeau qui révèle l’homme à lui-même et ensuite lui permet de tout connaître: lux in tenebris. La grammaire est l'engin puissant qui apporte le mouvement à cet élément essentiel de la vie intellectuelle.

‘Il fut un temps, dit le poème scandinave /a ‘* Voluspa, où le soleil ne connaissait pas ses palais, ‘* où les étoiles ne connaissaient pas leur place, alors ‘“ les ases s’assirent sur leur siège élevé et ces dieux ‘saints délibérèrent. Ils donnèrent des noms à la ‘ nuit et aux décroissances de la lune ; ils nommèrent ‘le matin, l’après-midi et le soir, en sorte que l’on ‘ put compter les années.”

Une autre légende raconte comment le nain Alvis qui savait toutes choses alla trouver le dieu Thor pour lui demander la main de sa fille, Celui-ci le garde toute la nuit à se faire réciter les noms des astres, des éléments, et de toute chose dans plusieurs langues. Le nain y prend tant de plaisir qu’il ne s'aperçoit pas que le jour vient, or le jour est fatal aux nains comme

aux sorciers. Alvis expira sur le seuil de la demeure du dieu.

Dans la Genèse, Dieu nomme lui-même le soleil et la lune, le jour et la nuit, et ayant créé l’homme il ne l'installe pas autrement comme roi des autres êtres animés qu’en lui donnant le droit de les nommer. *

Les noms des nombres, les noms des divinités, ceux des personnes qui composent la famille, ceux des jours de la semaine, des mois de l’année, offrent non seulement dans les diverses langues du nord (le gothique, leteutonique, l’anglo-saxon, lescandinave), une très grande ressemblance, mais encore cette ressemblance s'étend au celtique, au grec et au latin et de toutes ces langues on peut facilement remonter au sanscrit. Il suffit d'indiquer en sanscrit les noms des nombres qui, à l’exception du premier se retrouvent très facilement dans les idiomes dérivés: eka, Ÿ dva, tri, tchatour, pantchan, chach, saptan, atchan, navan, dasan. Ajoutons-y les noms de la famille: pita, sunus,

* Voir sur l’origine des langues et des idées les ouvrages de M. DeBonald et plus particulièrement la Législation primitive et les Pensées diverses.

+ Assez singulièrement le nombre un, en langue iroquoise, Enskat se rapproche plus du sanscrit et en même temps a une ressemblance avec les mots wnus du latin, ains du gothique, einer du teutonique. Les autres noms de nombre iroquois se rattacheraient plus difficilement aux langues indo-européennes. Ceux de la langue algonquine et des autres langues qui d’après elle s'appellent a/giques, se rapportent plutôt au chinois et au japonais. D’un autre côté plusieurs noms de lieu en iroquois ont une grande ressemblance avec d’autres noms de lieu en japonais.

duhita, bhratri, svasri, Enfin prenons le mot vidava en sanscrit, vidua en latin, vidovo en gothique, widow en anglais.

Mais une des choses les plus curieuses c’est l’alphabet qui, ainsi que le calendrier, est attribué aux dieux chez tous les peuples du Nord, de même que le calendrier des Romains était du domaine des pontifes,

‘Ces lettres qui portent le noms de runes sont ‘liées aux opérations magiques, aux rites des sépul-

‘tures, à tout ce qu'il y a de plus ancien dans les

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coutumes et les souvenirs. Odin lui-même est l’in-

venteur des runes, il les porte gravées sur la ba- ‘ guette mystérieuse qui donne la paix ou la guerre ‘aux nations, c’est lui qui en enseigna J’usage aux ‘rois et aux sacrificateurs ; de là ce système d’écri- ‘ture sacré connu par tout le Nord.”

Notre auteur nous donne un alphabet runique anglo-saxon et un autre irlandais, dans lesquels à la suite de chaque lettre se trouvent des commentaires très instructifs, mais dont la naïveté rappelle quelquefois nos alphabets illustrés à l’usage des petits enfants : nil novi sub sole !

Nous ne pouvons suivre l’auteur dans tous les détails de sa savante étude où il passe en revue l’étymologie et la grammaire des peuples indo-européens, prenant toujours le sanscrit pour point de départ et qu’il accompagne de nombreux tableaux.

Riche, gracieuse, flexible et sonore, cette vieille langue aurait subi dans ses transformations une dété-

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rioration persistante ; son vocabulaire et sa grammaire se seraient constamment appauvris ; toutserait devenu plus terne, plus sombre, plus froid et plus desséché. Il ne dit rien ici des Slaves et des Celtes qui avaient précédé les Goths et les Germains de l'Europe occidentale, mais il parcourt les idiomes grec, latin, gothique, teutonique, anglo-saxon et scandinave qui composent dans l'ordre que nous venons d'indiquer, une gamme descendante sous le rapport de l’euphonie et du mécanisme grammatical.

Pour le vocabulaire, le sanscrit avait quatorze voyelles et trente-quatre consonnes qui représentent toutes les touches, toutes les nuances de la voix humaine. Pour ce qui est de la grammaire, les déclinaisons et les conjugaisons sont beaucoup plus fortes et plus riches dans la langue mère: ‘le verbe compte ‘trois voix, six modes, six temps, trois personnes ‘avec trois nombres, en tout trois cents formes dis- ‘ tinctes.” Ces formes vont ordinairement en décroissant en même temps que le nombre des sons euxmêmes; et la langue mère n’arrivera jusqu'à nous qu'après que ses héritiers successifs, selon l'expression de l’auteur, auront dissipé la plus grande partie de leur héritage.

Aïnsi les flexions vont tellement en diminuant dans les déclinaisons et les conjugaisons, qu'à la fin les premières ne se font plus qu’à l’aide des propositions et des articles, et les autres à l’aide des verbes auxiliaires, C’est surtout le cas dans l’anglais et le français

qu'on peut considérer comme deux des derniers dérivés du sanscrit, l’un à travers le teutonique et le gothique, l’autre à travers le latin et le grec.

Qui n’a aussi remarqué la sonorité et quelquefois la douceur plus grande du latin et du grec ? Eh bien ! la même différence existe pour le gothique et le teutoniquecomparésaux derniers dérivés de cettebranche des langues anciennes.

Passant à la poésie l’auteur fait remarquer que chez les peuples du Nord elle a conservé le caractère sombre et presque féroce qu’elle avait à l’origine chez les Grecs. Comme pour la langue, l'influence du climat et d’une vie plus rude a été pour beaucoup dans cette âpre sévérité. Du reste la poésie intime et le roman étaient à peu près inconnus chez les peuples de l’antiquité. Quelques odes d’'Horace, les églogues de Virgile, les poèmes d’Anacréon et de Sapho, l’odysste d’'Homère, ont bien un sentiment personnel, mais dans leur ensemble la poésie grecque et la poésie romaine sont dévouées presqu'uniquement à la religion et à l’histoire ; l’homme y apparaît moins pour lui-même que pour le rôle qu’il joue dans la société, moins comme l'artisan de sa destinée que comme l’instrument des dieux, le jouet de la fatalité. Ce dernier caractère est encore plus marqué chez les peuples du nord, leur poésie est presque exclusivement heroïque et mythologique. La gaieté en est à peu près absente et de leurs désolantes fictions est descendue jusqu'à nous cette tristesse, cette mélancolie qui à l’heure

présente est encore la note dominante dans la poésie anglaise comme dans la poésie allemande.

‘* Toute la fable de Sigurd, dit Ozanam, n’est que l'histoire d’un trésor et de plusieurs vengeances, * les frères pour un peu d’or y font égorger leurs frères, les héros arrachent le cœur de leurs ennemis et en boivent le sang, une mère tue ses enfants, jette leur chair dans des vases remplis de miel qu’elle met sur la table de son mari, le poignarde lui-même après cet horrible festin, et l’ensevelit sous les ruines de son palais incendié. Le poète achève son récit en déclarant heureux ‘l’homme qui engendrera une telle “fille, une femme aux actions fortes et courageuses.”?

Notre auteur ajoute que ce sont bien là, dar: les dieux et les héros, les mœurs féroces des peuples eux-mêmes.

Que l’on rapproche cela cependant des horreurs de la vieille tragédie grecque, des crimes accumulés dans les familles des rois et l’on ne trouvera pas une aussi grande différence.

* Ce trésor ne porte chance à personne, tous ceux qui sen emparent par la ruse ou par la violence en sont victimes et périssent à leur tour, morale que l’on paraît avoir oubliée au pays des milliards.

+ Vous ne démentez point une race funeste, Oui, vous êtes le sang d’Atrée et de Thyeste; Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d’en faire à sa mère un horrible festin.

RACINE, 1phigénie,

Ozanam en convient: ‘‘ce ne sont pas les goûts ‘sanguinaires ni les images monstrueuses qui man- ‘quent dans les premières créations de la poésie “grecque; il s’y voit assez de parricides, assez de ‘géants, d'hydres, de gorgones et de centaures pour ‘trahir le désordre des imaginations et la barbarie ‘de Part.” Mais il veut que tout cela s’arrête avec Hoinère, oubliant tout un théâtre qui est bien postérieur à cette époque.

Un autre caractère de la poésie des barbares, qui se trouve aussi chez les peuples les plus civilisés de l’antiquité et qui contraste avec l’atrocité de la plupart des légendes, c’est le caractère didactique.

Comme Hésiode chez les Grecs, comme plusieurs poètes latins antérieurs à Virgile, les poètes germains et scandinaves se faisaient les instituteurs des peuples. Tout s’apprenait en chantant, et n’y revient-on point, sans s’en douter, dans ces salles d'asile des Français, dans ces infant schools des Anglais, dans ces écoles gardiennes des Belges, faites à l’image des kinder-gurten des Allemands ? Les chantres errants des Scandinaves, les bardes de l'Écosse et de l'Irlande, les meinesingers de la Germanie, comme les trouvères et les troubadours de nos ancètres, nesont-ils pas les successeurs éloignés des rapsodes de la Grèce?

Seulement, les plus anciens remontaient plus volontiers à l’origine des choses, tandis que les plus modernes se contentaient des combats des preux du moyen âge, en y ajoutant l'élément de la galanterie,

particulier à leur époque.

L'auteur insiste sur le pouvoir magique attribué plus spécialement par les peuples du Nord à la poésie. Nous disons plus spécialement car, sans remonter à Amphion et à Orphée, l’idée n’était pas nouvelle; chez eux elle sert aux incantations, Ce mot, comme celui d’enchantement, explique bien la chose, et elle était indispensable aux rites sacrés et publics, comme à des pratiques plus ténébreuses et plus sinistres.

Choisissons cependant une page gracieuse au milieu de bien des choses révoltantes.

II y avait aussi des formules magiques qui se “ chantaient pour consulter le sort, pour fermer des “ blessures et dont quelques-unes sont parvenues jus- “qu'à nous. S'il s'agissait, par exemple, de guérir un ‘ cheval blessé, on répétait des vers où paraissaient ‘les dieux et les dées’2s secourant le coursier de ‘ Balder blessé dans la forêt. S'il fallait faire tomber “ les fers d’un prisonnier on récitait cet autre chant: Un jour les nymphes étaient assises ; elles étaient ‘assises ça et là. Les unes nouaient des liens, les ‘autres retenaient la marche de l’armée, d’autres ‘ cucillaient des fleurs pour en tresser des guirlandes,. ‘* Captif secoue tes chaînes, échappe à tes ennemis.”

Ces dernières paroles étaient sans doute le refrain du chant,

Dans la forme de la poésie, l’accentuation, l’allitération et la rime jouaient un grand rôle. On sait que ces deux derniers éléments de la versification existaient chez les anciens Latins, et qu’ils reparurent dans la

décadence, et jouèrent un rôle qui n’est pas à dédaigner dans la latinité du moyen âge, surtout dans les chants liturgiques.

Mais ce qui étonnera peut-être nos lecteurs, c’est de retrouver dans cette poésie des tropes et des périphrases, qui auraient fait pâmer d’aise les précieuses de l’hôtel Rambouillet. ‘Jamais, dit notre auteur, ‘ l'horreur du mot propre, la passion des figures ne ‘* fut poussée si loin que chez ces pirates de la mer du Nord. L'or qu'ils supposent recueilli dans les fleuves ‘ sappellera dans leurs vers: {a flamme des eaux, la ‘ grèle sera la pierre des nuages, un vaisseau devient ‘le coursier de l’Océun et un cheval le vaisseau de la ‘terre; la harpe s'appelle le bois du plaisir et les ‘ larmes l’eau du cœur. Les scaldes se vantaient de ‘ donner au dieu Odin cent quinze noms et de pou- ‘ voir désigner une île par cent vingt et une péri- ‘ phrases différentes.”

Comme nous l'avons dit plus haut, Ozanam met en regard toutes les mythologies en remontant à celles de l'Inde, et y retrouve le germe des révélations primitives, une partie même des dogmes de l’Ancien et du Nouveau Testament obscurcis et défigurés. Nous ne le suivrons pas dans cette démonstration, nous en donnerons seulement la conclusion.

‘ Ainsi s'établit l’incontestable fraternité des nations ‘ germaniques, avec les deux grands peuples du Nord ‘‘en 3 temps qu'avec les peuples policés du Midi. ‘Qu ae aifférente que soit la destinée des uns et des

autres ils donnent tous le spectacle de la même lutte. Il n’en est pas de si barbare où l’on ne voit un reste ‘de civilisation et il n’en est pas de si cultivé où l’on ne touche au vif quelque racine de barbarie que rien ne peut arracher. Au fond des sociétés comme au fond de la conscience humaine on retrouve la loi de la révolte, on retrouve la contradiction, le désordre, ce que Dieu n’y a pas mis. L'histoire comme la tradition aboutit au mystère de la déchéance; nous arrivons par un chemin bien long à une vérité bien vieille, maïs rien n’est plus digne de la science que de donner des preuves nouvelles à de vieilles vérités. “ Tout le travail des siècles ne consiste qu’à réparer cette déchéance, à effacer cette contradiction, à remettre l’unité, la paix dans l’homme, dans les peuples, dans le genre humain. C’est ce que je vois commencer au sein de la famille européenne, à l’époque où, resserrée dans les vallées de l’Asie occidentale, elle attendait l’heure de se disperser. Quand ‘le moment de la Providence fut arrivé, les Indiens ‘et les Perses prirent leur route vers le Sud. L’essaim des peuples d’où devaient sortir les Grecs et les Latins se dirigea du côté de l'Occident ; les Celtes, les Germains et les Slaves ne trouvèrent devant eux

‘que les froides plaines du $Septentrion, et il semble

que leur partage était mauvais. Pendant vingt siècles

leurs frères possédant les plus belles contrées de la

terre, fondèrent des cités, des écoles et firent à eux

seuls toutes les affaires publiques de l’humanité.

‘ Les conquérants, les législateurs, les philosophes se ‘succédèrent travaillant, sans le savoir, à unir les ‘ peuples méridionaux par une civilisation commune ‘qui s’acheva sous la garde et pour ainsi dire sous le ‘mur de l'empire romain. Quand cet ouvrage fut ‘accompli il ne resta plus que de renverser le mur et ‘ de livrer la contrée aux hommes du Nord, afin de ‘composer cette société plus grande qui devait être ‘la chrétienté. Les Germains se trouvèrent en mesure ‘“ de répondre à l’appel, ils avaient crû et multiplié ‘ dans l’ombre et s’ils étaient assez barbares pour ren- ‘verser l’empire romain, il leur restait assez de ‘lumières pour rebâtir sur ses ruines.”

Les Romains en venant en contact avec ces peuples du Nord ne soupçonnèrent aucunement qu’il pût y avoir entre eux et leurs ancôtres cette communauté de lois, de langue et de religion que notre auteur a fait ressortir si énergiquement. Ils ne la virent du reste ni chez les Celtes qu’ils avaient rencontrés avant, ni chez les Slaves, ni chez les nombreux peuples barbares qui vinrent les envahir alors qu’ils avaient eux-mêmes envahi presque tout l’univers connu. Il est bizarre de penser, comme notre auteur nous le fait voir, que ces hordes venues du centre de l’Asie au centre de l’Europe en suivant une ligne courbe vers le Nord d’abord et vers le Sud ensuite, retournèrent en Asie incorporés dans les légions romaines, pour lutter avec les maîtres du monde, non loin du berceau de leurs ancôtres et contre les peuples dont ils étaient peut-être issus. La

même évolution fut faite contre les Romains plus tard, par d’autres barbares en passant de l’Europe en Afrique et jusqu’en Asie.

Le seconde partie du livre est employée à étudier les effets de la conquête romaine sur les Germains, jusqu'où elle s’étendit et pourquoi elle ne put s'étendre davantage. Elle ne fut jamais aussi complète que celle des Celtes de la Gaule et du mélange de Celtes et d'Ibères en Espagne, ces derniers n'étant point cependant d’origine aryenne.

Mais si elle ne fut pas complète, elle fut cependant plus sérieuse qu’on ne le pense généralement. César n'avait guère fait que se montrer sur les deux bords du Rhin, et la courte description qu’il fit des Germains et de leur pays suffit pour exciter l’insatiable ambition des Romains. Il se proposait après ses guerres d’Asie de revenir par le Pont-Euxin, de prendre la Germanie à revers et de rentrer dans les Gaules, ayant étendu l'empire jusqu’à la mer du Nord.

‘ Ce rêve, dit notre auteur, ne fut pas réalisé; mais “il est remarquable que le génie de César ait été # attiré vers ces trois grands pays du monde moderne, “la France, l'Angleterre et l'Allemagne; qu’il n'ait ‘pas moins fallu que son épée pour commencer leur “ destinée, et que sa plume pour écrire le premier “ chapitre de leur histoire.”

Auguste, petit neveu de César et son fils adoptif, n’avait pas considéré comme la partie la moins précieuse de son héritage les brillants projets que ce grand

homme avait formés. Ce furent ses fils adoptifs à lui, Drusus et Tibère, qui en furent chargés. Le premier, après de nombreux combats etuneoccupation sérieuse, qui a laissé derrière elle des tours et des remparts encore visibles aujourd’hui, périt dans un accident. Sa mort, causée par une chute de cheval, aurait été précédée d’une vision, qui a quelque chose de fatidique, et symbolise bien la résistance de la barbarie à la civilisation. Ayant pénétré jusqu'aux bords de l’Elbe, une femme d’une forme gigantesque lui serait apparue et lui aurait défendu d'aller plus loin. ‘ Qui ‘sait, dit notre auteur, si dans cette apparition, il ‘ nefaut pas reconnaître quelque prêtresse de Woden, ‘qui se crut inspirée d'arrêter l’étranger au passage ‘et de sauver les derniers sanctuaires de ses dieux ? ”

On sait que Tibère parvint lui-même à l'empire, mais on accuse le successeur d’Auguste d’avoir arrêté les progrès du vaillant Germanicus par jalousie. Celui-ci avait entrepris de venger la défaite de Varus, défaite, qui avait été pour les Romains une humiliation autant qu'un désastre. Qui ne se rappelle avoir entendu citer en pareille occurrence le cri d’Auguste: Varus, rends-moi mes légions! ”

Avant de succéder à l'empire, Trajan avait aussi commandé en Germanie, il semblait que ce fût le chemin du trône. La soumission de la Germanie était l’idée fixe des gouvernants.

‘* Après avoir achevé la conquête du territoire com- ‘ pris entre le Rhin, le Mein, et le Danube, dit notre

‘auteur, Trajan tourna ses armes contre les Daces, les plus belliqueux des Germains orientaux, et réduisit en province la contrée qui s’étenddu Danube ‘aux monts Carpathes et au Dniester. La civilisation latine y jeta des racines profondes ; après dix-huit siècles, les peuples de la Valachie et de la Moldavie, issus, si l’on veut les en croire, des soldats de Tra- ‘ jan, prennent encoreavec orgueil le nom de Romains ‘ (Roumouni).

Dans le premier et dans le second siècle de l’ère chrétienne, les Romains avaient fait la conquête des pays du Rhin et de ceux du Danube; ils y avaient transporté, outre leurs légions, des colons gaulois et bâti des villes. Dans le troisième siècle ils eurent à se défendre contreles invasions des Allemans, qui paraissent alors pour la première fois dans l’histoire, et contre celles des Francs et des Goths. Ces barbares eurent d’abord le dessus, mais Maximin et Probus vengèrent l'honneur déjà périclitant du grand empire. La lettre de Probus au sénat romain est une des dernières pages de l’histoire glorieuse de Rome; les invasions de barbares qui suivirent furent de plus en plus terribles, et toute l’habilité des premiers empereurs chrétiens ne put que retarder la chute de l’empire en Occident. Cette lettre est curieuse, en ce qu’elle ferme l'ère du paganisme, en même temps qu’elle indique la foi des Romains dans la divinité, et la reconnaissance qu'ils lui témoignaient pour leurs victoires. C’est pour bien dire le dernier Te Deum païen.

‘Je rends grâce aux dieux immortels, pères conscrits, parcequ’ils ont justifié Le choix que vous aviez fait de moi. La Germanie est subjuguée jusqu'à ses ‘ dernières limites. Neuf rois de différents peuples sont venus en suppliants se prosterner à mes pieds, c’est-à-dire aux vôtres. Dejà les barbares ne labourent, ne sèment, ne combattent plus que pour vous. Décernez donc selon l’usage, des supplications solennelles. On a repris à l’ennemi plus de butin qu'il n’en avait fait. Les bœufs des Germains courbent la tête sous le joug de nos laboureurs... Nous aurions voulu, pères conscrits, réduire la Germanie en province, mais nous avons remis cette mesure à un temps où nos vœux seront mieux remplis, c’est-àdire où la bienveillance des dieux nous donnera des ‘armées plus nombreuses.” Ozanam examine si la civilisation romaine eût prise sur les Germains ; il nous les montre d’abord esclaves, puis colons sur les terres de l’empire, puis initiés aux lettres latines, puis remplissant les charges publiques et aspirant même aux plus hautes dignités comme l'avaient fait avec succès les Gaulois ou Gallo-Romains.

La construction des villes et les écoles publiques, introduites dans ces villes et dans toutes les parties du territoire conquis, furent les agents les plus actifs de l’assimilation.

Après avoir donné des détails très curieux sur cette partie de son sujet, détails que nous regrettons beau-

coup de ne pouvoir reproduire, l’auteur montre en

FRÉDÉRIC OZANAM 283 quoi tout cela fut insuffisant et il conclut que le christianisme seul pouvait fondre ces peuples avec les Romains d’un côté, et de l’autre avec les nouvelles couches de barbares, qui venaient se superposer à celles qui, civilisées ou à demi-civilistes se joignirent le plus souvent aux Romains pour résister aux nouveaux envahisseurs.

‘* Nous ne concluons pas, ajoute-t-il, que la civili- “ sation romaine n'avait rien fait pour les Germains ; “nous savons quelle trace profonde elle laissa dans “le sol, dans les institutions, dans les esprits. Mais “nous ne disons pas non plus qu’elle fut en mesure “ d'achever l’éducation de ces peuples, puisqu'elle les “gâtait par ses exemples et les révoltait par ses injus- “tices. En montrant d’un côté la puissance de Rome, “de l’autre son impuissance, nous n'avons pas voulu ‘établir un parallèle inutile, mais poser sans ména- “gement les deux termes d’une question qu’il faut “résoudre : qu’elle fut la mission des Romains en ‘ Germanie?

‘Quand la Providence prend à son service des “ouvriers comme les Romains, assurément elle ne se “ propose rien de médiocre. Quand elle permet qu’un “pays soit labouré, pendant plus de trois cents ans par les plus cruelles guerres, c’est qu’elle se réserve “ de semer dans le sillon. Au moment où Drusus je- “tait des ponts sur le Rhin et perçait des routes à “travers la forêt Noire, il était temps de se hâter; “car dix ans après devait naître dans une bourgade

“de la Judée, Celui dont les disciples passeraient ‘ par ces chemins pour achever la défaite de la bar- ‘* barie. Ce n'était pas trop des bras des légions pour ‘* élever ces villes superbes de Mayence, de Cologne, de Trèves et tant d’autres, qui devaient résister au fer et au feu des Vandales et abriter les premiers développements de la société chrétienne. Les lois des empereurs, si savamment commentées par les jurisconsultes, introduisaient le règne de la justice, qui préparait celui de la charité. La langue latine donnait aux esprits ces habitudes de clarté, de pré-

[a [22 ‘# cision, de fermeté, aussi nécessaires au progrès de la ‘* science qu'au maintien de la foi. Les vices mêmes de la conquête avaient leur utilité. Il fallait peutêtre toute la dureté des Césars et de leurs licutenants pour faire la police du monde païen, pour dompter les peuples violents et pour les rendre plus dociles à des leçons plus douces. II fallait surtout que l’exemple de la civilisation romaine nous appriît

à juger la raison humaine dans ce qu’elle a produit

‘ de plus grand, et à reconnaître, non pas qu’elle ne

peut rien, mais qu’elle ne suflit pas.

‘ Ce que Rome puïenne ne fit jamais, ce fut la con- ‘ quête des consciences, et ce fut par là que lui ‘ échappa l'empire du monde. Jamais ses législateurs ‘ etses philosophes s’inquiétèrent-ils des âmes immor- “telles de tant de millions de barbares ensevelis ‘ dans l’ignorance et dans le péché? Au contraire,

‘* c’était cette inquiétude qui poursuivait les mission-

“naires chrétiens, qui troublait leur sommeil, qui les “entraînait jusqu'au delà des fleuves où s'étaient ‘arrêtées les légions. Ils ne songeaient qu’à sauver “les âmes; mais par elles ils sauvèrent tout le reste. “ De toutes les fondations romaines, on n’en voit “point qui se fussent conservées si le christianisme “ne fût venu les purifier et y mettre son signe.”

Le bénéfice le plus clair que les nations du Nord retirèrent de leur résistance à l'empire romain plus longue et plus persistante que celle des Celtes fut la conservation de leurs langues, cet élément si important de l’autonomie. Mais d’un autre côté elles durent aux Romains leur vocation au christianisme, une législation plus sage et plus humaine, et un rôle politique important sous l’égide de l'Église.

“ La monarchie impériale, dit notre auteur, recommence avec Charlemagne. Maïs les peuples, qui avaient droit de se défier d’un pouvoir si dangereux, voulurent que cette monarchie régénérée s’appelât le Saint-Empire ; ils voulurent que la personne de l’empereur fût sacrée, non par une fiction de la loi, “mais par l’onction du souverain pontife ; qu’au jour de son couronnement il fût ordonné diacre, c’est-àdire serviteur des pauvres; qu’il fit porter devant lui la croix, symbole d’humilité et de miséricorde. On est moins surpris de l'autorité des lois romaines au moyen âge, quand on les trouve déclarées saintes ‘et vénérables par les canons de l'Église : quand on “ les voit corrigées, tempérées par le droit canonique,

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à travers lequel, pour ainsi dire, elles passèrent avant de descendre dans nos législations. Enfin, pendant que les lettres s’éteignaient à l'ombre des / "4 / # / “à LA 1" . 1

écoles dégénérées, léloquence se réfugiait dans la chaire évangélique, où elle retrouvait les grands

‘intérêts et les grands auditoires qui l’inspirent. La

poésie, cet art religieux et populaire, revivait dans les hymnes sacrées, dans les légendes aimées des ignorants et des petits. Ne dédaignons pas ce latin d'église, dont on ne remarque pas assez la naïveté et la grâce: ce fut pendant plusieurs siècles le seul langage possible de l’enseignement et des affaires : c'est lui qui conserva tout ce qui resta de lumières aux temps barbares; c’est lui, bien plus encore que la langue morte de Cicéron et de Sénèque, qui donna ses grandes qualités à nos langues modernes.

‘Il y avait bien plus que du génie à recueillir ainsi l'héritage de l'antiquité, à le débrouiller sans rien laisser perdre de ses richesses légitimes, et à reconnaître en même temps chez les Germains, chez des peuples si désordonnés, les fondateurs d’un ordre nouveau. [l fallait un amour infini des hommes pour ne pas abandonner avec horreur les restes de cet empire romain qui avait fait tant de martyrs, et pour ne pas désespérer de ces conquérants du Nord qui avaient fait tant de ruines. L'histoire n’a peutêtre pas de plus beau monument que celui où le christianisme intervient de la sorte entre le monde civilisé et la barbarie, afin d'achever un rapproche.

FRÉDÉRIC OZANAM 287 “ment prépuré de loin, mais arrêté par des ressenti- ‘ments terribles. L'Église, dont la mission est de ‘ réconcilier les ennemis, conclut cette pacification, ‘elle en dicta les termes ; elle resta gardienne du * pacte sur la foi duquel la société européenne se ‘ constitua.”

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