‹ Frédéric Ozanam, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 44 sur 65 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

OZANAM ENSEIGNE A LA SORBONNE PENDANT DOUZE ANS.—IL PUBLIE PLUSIEURS AUTRES OUVRAGES.— SA VIE INTIME,

Nous avons vu dans d’autres chapitres qu’une bonne partie de la vie d’Ozanam s'était passée à voyager, les premières années, afin de voir et d’apprendre, puis plus tard pour améliorer sa santé, mais le temps qu’il passait à Paris il le consacrait complètement à ses devoirs de professeur de littérature étrangère à la Sorbonne.

Les cours s’ouvrirent, nous l'avons déjà dit, par des leçons sur la littérature allemande au moyen âge ; c'était, au dire du professeur lui-même, un sujet des plus restreints, des plus spéciaux et des moins attrayants.

Après ses leçons sur la littérature allemande au moyen âge Ozanam traça l’histoire littéraire de l’Ttalie. En parlant de l'Allemagne il prouva que sa grandeur et sa puissance avaient augmenté en raison de son union avec la chrétienté, et en parcourant

l’histoire littéraire de l'Italie il sut établir les bienfaits et les services que l'Église a rendus au monde entier.

A l’histoire littéraire de l'Allemagne et de l'Italie au moyen âge il ajouta plus tard celle de l'Angleterre, Ces trois cours joints à ses Études germaniques devaient former la base de la grande œuvre qu’il avait rêvée dès sa première jeunesse. Ce devait être l’Histoire littéraire des temps barbares, l’histoire des lettres et par conséquent de la civilisation depuis la décadence latine et les débuts du génie chrétien jusqu’à la fin du treizième siècle.

Voici comment le P. Lacordaire nous peint Ozanam dans sa chaire de professeur: ‘Ozanam plus qu'un autre, dit-il, était sujet au mal d’éloquence. Défiant de lui-même, il se préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l'intelligence qui les met en ordre et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mystérieux de l’orateur qui se dit à lui-même ce qu’il dira demain, ce soir, tout à l’heure, à l’auditoire qui l’attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa chaire. Il n’y avait rien de bien ferme et de bien accentué dans son début ; sa phrase était laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal sûr et craignant d’en rencon-

trer un autre : mais peu à peu, par l’entraînement que la parole se communique à elle-même, par cette victoire d’une conviction forte sur l'esprit qui s’en

‘ fait l'organe, on voyait de moment en moment la ‘victoire grandir, et lorsque l’auditoire et lui-même ‘* étaient une fois sortis de ce premier et mornesilence, ‘si accablant pour l’homme qui doit le soulever, ‘alors l’abîme rompait ses digues, et l’éloquence ‘tombait à flots sur une terre émue et fécondée. Des ‘ applaudissements sincères répondaient à l’orateur, ‘et tout palpitant d’un bonheur acheté par huit jours ‘ de travail et par une heure de verve, il retournait ‘* chez lui retrouver la peine, qui est la condition de ‘tout service et l’instrument de toute gloire.”

Citons aussi le jugement de M. Ampère sur Ozanam considéré comme professeur. “Ceux, dit-il, qui n’ont ‘ pas entendu professer Ozanam, ne connaissent pas ‘ce qu'il y a de plus personnel dans son talent. ‘ Préparations laborieuses, recherches opiniâtres dans ‘ les textes, science accumulée avec de grands efforts, ‘et puis improvisation brillante, parole entraînante ‘et colorée, tel était l’enseignement d’Ozanam. Il ‘est rare de réunir au même degré les mérites du ‘ professeur, le fond et la forme, le savoir et l’élo- ‘ quence. Il préparait ses leçons comme un béné-

‘ dictin et les prononçait comme un orateur ; double ‘travail, dans lequel s’est usée une constitution ‘ ardente, et qui a fini par le briser.”

Pendant qu’il n’était que professeur suppléant à la Sorbonne, Ozanam enseignait en même temps la rhétorique au collège Stanislas. Là il sut tellement se faire aimer de ses élèves qu'à sa seconde année d’en-

FRÉDÉRIC OZANAM 367 seignement sa classe entière redoubla. ‘ Quand il “ sortait, dit l’abbé Ozanam, chacun se précipitait ‘ pour avoir un mot de lui, pour l'entendre encore ; on ‘Jui faisait ainsi un cortège le long des allées du ‘ Luxembourg, qu'il traversait pour entrer chez lui. ‘Il était épuisé, mais il rapportait souvent des joies “qu'il estimait bien au-dessus des plus enthousiastes ‘applaudissements. Piusieurs pourraient dire s'ils “osaient élever la voix: Vous m'avez fait chrétien, “comme dans cette lettre qu’il reçut un jour après ‘une de ses leçons à la Sorbonne :

4 mai 1814, “ Monsieur,

“Il est impossible de ne pas croire ce que l’on exprime si “ bien et avec tant de cœur; si ce peut être pour vous une satis- “ faction, que dis-je! un bonheur, éprouvez-le dans toute sa “ plénitude; avant de vous entendre je ne croyais pas; ce que “n'avaient pu faire bon nombre de sermons, vous l’avez faiten ‘un jour : vous m'avez fait chrétien !

“ Recevez, monsieur, l'expression de ma joie et de ma recon- ‘ naissance.”

‘* Nous étions nous-même présent, ajoute l’abbé “ Ozanam, lorsqu'il reçut cette lettre, et il nous en “ fit la lecture le cœur plein d’une sainte joie. ”?

Maintenant, si l’on veut avoir une idée de l’activité et de l’amour du travail qui le caractérisaient, on n'a qu'à jeter un coup d’œil sur la liste suivante des écrits qu'il publia et des discours qu’il prononça

pendant ces douze années de professorat, indépen-

damment de ses cours à la Sorbonne et de ses devoirs comme un des premiers officiers de la société St- Vincent de Paul, devoirs qu’il n’a jamais négligés :

Littérature allemande au moyen âge—des Niebelungen et de la poésie épique, 1841.

Essais sur le boudhisme, 1842.

Des devoirs littéraires des chrétiens, 1842.

Les dangers de Rome et ses espérances, 1843. Discours prononcé au cercle catholique, publié dans le Correspondant.

Discours sur la puissance du travail, 1843, prononcé à la distribution des prix au collège Stanislas.

Fauriel et son enseignement, 1845.

Extraits de l’Ere nouvelle 1848: Du divorce.—Origine du socialisme.—Aux gens de bien.—Causes de la misère.—De l’assistance qui humilie et de celle qui honore.—De l’aumône.

Ballanche, 1848. *

Nous avons presque terminé ce que nous avions jugé à propos d'écrire pour faire apprécier l’homme public, le savant professeur et l’élégant écrivain; il conviendrait donc à présent de dire un mot du caractère d’'Ozanam et de rapporter quelques traits de sa vie afin de le mieux faire connaître de nos lecteurs.

Nous avons vu ailleurs comment il aimait son père et sa mère. On trouve sans cesse dans sa correspon-

* Frédéric Ozanam, par l’abbé Ozanam, p. 555,

dance des expressions qui démontrent à quel degré il portait la piété filiale. Nous avons donné dans d'autres chapitres les principales lettres qui se rapportaient à ce sujet, surtout les lettres écrites à l'époque où il eut le malheur de perdre ses bons parents,

Il avait une grande affection pour tous les autres membres de la famille, et l'abbé Ozanam nous dit “qu'il aimait à célébrer la fête de chacun d'eux, c'é- ‘tait là une de ses meilleures joies, et fallût-il s’im po- “ ser quelque gêne ou même un voyage fatigant pour se trouver au rendez-vous, il n'hésitait pas un ine- ‘€ tant. ”

Nous avons eu aussi occasion de faire connaitre son affection pour son aimable compagne. Jamais il n’entreprenait un voyage, jamais il ne s’accordait le moindre plaisir sans le lui faire partager ; aussi prenait-elle, en d'autres circonstances, la plus large part de ses chagrins et de ses douleurs. ‘ Le 23 de chaque mois, “dit le R. P. Lacordaire, date chère à sa mémoire “ parce que c'était celle de son mariage, ilne manquait “jamais d'offrir à sa femme quelques plantes fleuries. * Môme à la veille de sa mort, il n'oublia point de le “ faire, et le 23 août qui la précéda, étant encore au “village de l’Antignano, il envoya chercher une “branche de myrte qu'il avait remarquée au bord de “la mer, pour la donner à celle qui, depuis douze “ans, charmait et fortifiait sa vie.”

Quant à son jeune enfant, sa chère petite Marie, ii

lentourait de la plus vive tendresse et d'attentions

vraiment charmantes. A quatre ans elle eut un jour une légère indisposition; il écrivit cette jolie pièce sur un éventail qu'il lui donna :

À ma potite Marie.

Un jour de maladie, 8 juillet 1849

Quand le bon Dieu te fit, petit ange sur terre, Pour essuyer les pleurs dans les veux de ta mère, Je demandai pour toi tous les dons précieux

Que l’Esprit-Saint répand sur les anges des cieux. Pour toi je demandai leurs grâces immortelles, Leur pureté, leur foi, tout, excepté leurs ailes,

De peur qu'il ne te vint quelque jour le désir

De retourner là-haut sans nous et de t’enfuir. C’est pourquoi tu n’as pas les deux ailes légères Que portent dans le ciel les chérubins tes frères : Qui défendraient ton front des ardeurs du soleil, Ou qui, battant les airs d’un mouvement pareil, Te feraient respirer, rafraichie et charmée,

Le soufile bienfaisant d’une brise embaumée.

Ta tête maintenant, comme une pauvre fleur, S'incline et porte mal le poids de la chaleur. L’éventail, des jours chauds nécessaire parure, De l’aile qui te manque imite la figure,

Puisse le doux zéphir échappé de ses plis,

Rendre à mon ange aimé l'air pur du paradis!

Pour ce qui concerne ses amis, les deux volumes de lettres écrites par Ozanam témoignent assez combien, au milieu de ses nombreuses occupations, il savait trouver d'heures pour les jouissances et les devoirs de l'amitié. ‘ Pour Frédérie, dit l’abbé Ozanam, l'amitié “ ne fut pas le sentiment éphémère d’une jeunesse en-

“ thousiaste ; ni les années, ni le mariage, ni la célé-

‘ brité n’affaiblirent en luila vive affection qu’il avait

vouée à un certain nombre d'hommes distingués par

leur science, par lPélévation de leurs sentiments et surtout pour leurs vertus. ?

# Nul, dit M.de Montrond, n'a mieux compris qu'O-

* zanam le vers du poète :

“ Le plaisir le plus doux est celui qu’on partage.”

Nous avons eu occasion dans quelques-uns de ces chapitres de reproduire plusieurs lettres d'Ozanam à ses amis et on à pu remarquer combien il y faisait preuve de sincère attachement et de familier épanchement.

A ces reproductions, nous avons cru devoir ajouter deux autres lettres qui ont rapport à notre pays et dont une, écrite par M. Ampère, est datée de Montréal. Dans la réponse d’Ozanam, nos compatriotes verront ce que pensait de nous et de notre pays le jeune et su-

vant professeur.

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