M.J.J. AMPÈRE A OZANAM
Montréal, 2 octobre 1851.
‘* Mon cher ami, “ C’est du Canada que je voulais dater la première “ lettre que j'écrirais d'Amérique. Vous m'avez paru
peu enthousiaste des Yankees, dontjusqu'ici je suis
* Lettres, te XX, p. 598.
‘ fort content. La grande fête de Boston pour la jonc- ‘tion avec le Canada par le chemin de fer, les spec- ‘ches du président des Etats-Unis, de M. Webster,
Pa -
le grand orateur Walker, l’exhibition ambulante,
pre
la procession des Arts et Métiers, qui a défilé dans ‘ cette ville, et même le dîner de quatre mille per-
sonnes auquel j'ai assisté vous laisserait froid, j'en
ai peur, bien que tout cela m'ait fort intéressé.
‘Je pourrais bien vous dire que j'ai tronvé chez M. Ticknor une bibliothèque espagnole comme il ‘n’y en a pas en Europe, et même une bibliothèque ‘ dantesque où vous figurez honorablement, mais tout “cela vous intéressera moins que cette population
pre
française et catholique qui se débat de son mieux
contre la race saxonne qui cherche à l’envahir. ‘ C'est l'Eglise qui a fait en grande partie ce pays ;
elle y a joué, à peu de chose près, le rôle que vous ‘avez si bien peint dans votre histoire des premiers ‘ siècles; ici les barbares s’appelaient des sauvages ; ‘ de même, les uns se convertissaient, se civilisaient, “ les autres restaient dans les forêts. Je verrai un de ces jours un de ces villages de sauvages chrétiens; ‘ pour les vrais sauvages, ils sont loin et je risquais ‘de laisser l'Amérique sans en avoir vu un seul, si ‘ pour le jour de mon arrivée, je n’en avais rencontré ‘un en costume avec des plumes sur la tête dans Broadway qui est la rue Vivienne de New-York.
‘ Pour moi, je ne suis point, jusqu'ici, de ceux sur
“ lesquels les États-Unis produisent une fâcheuse
‘impression. J'ai beaucoup joui de mon épisode
‘* canadien. Québec est dans une situation merveil- ‘“leuse. C’est un des plus beaux aspects de ville que “j'aie jamais vus. [Il y a un vrai plaisir à retrouver “la France et la vicille France au bout du monde. “J'ai été entouré de cordialité et d’empressemeut,
* J'ai trouvé le nom de mon père honoré et béni dans
les séminaires qui donnent tout le haut enseignement
à ce pays; j'y ai trouvé les instruments de physique
qu'il a inventés. Votre nom est en grand honneur. * Un bon prêtre du Mans m'a exprimé sa reconnais- ‘sance de ce que vous avez bien voulu recevoir le “ diplôme de l’Académie de cette ville. Il y a eu ici “hier un grand dîner patriotique en l’honneur de
M. Lafontaine ; un petit neveu de Jacques Cartier m'a fait de grands compliments ; on a porté ma santé ; j'ai ‘ fait un discours, souvent interrompu par les applau- ‘ dissements, comme on dit dans les journaux.
‘ Au milieu de tout cela les brusques variations du
temps, en général cependant assez beau, m'ont un
peu fait tousser, mais je vais noyer ma toux dans la
“ataracte du Niagara.
* Adieu, mon cher ami, conservez, je vous prie, ainsi ‘que madame Ozanam, quelques souvenirs de votre ‘errant ami. Je serai dans une quinzaine de jours à
* New-York, où j'espère trouver une lettre de vous, ?
* OzaxaM A M. AMPÈRE,
‘* Sceaux, 22 octobre 1851.
“Mon cher ami, que pensez-vous de mon retard ?
‘ Après la lettre si bonne et si chaleureuse que vous
m'avez adressée en quittant l'Europe, ne devais-je pas vous poursuivre à toutes voiles, pour qu’un mot ‘* de votre ami reconnaissant vous arrivât bientôt dans ‘ce nouveau monde, où vous étiez déjà connu, mais * pas encore aimé? Maintenant, vous n'avez plus be- ‘* soin de ma visite. Voici deux mois à peine que vous ‘* purcourez l'Amérique, elle n’a déjà plus de solitude “ pour vous ; il suflisait de vous montrer, vous avez ‘* été accueilli, fêté, comblé d'honneurs. Et cependant “au milieu de cet accueil, de ce mouvement qui vous ‘emporte, vous trouvez des heures pour les absents, ‘et vous m'adressez de Montréal des pages deux fois ‘* précieuses par la date et par la signature. Je vous en ‘remercie tendrement, et je n’en suis que plus pressé ‘ de justifier mon silence. Mais, vraiment, je n'ai su ‘qu'il y a peu de jours où il vous faut écrire, et, de- ‘* puis lors, comme à peu près depuis que nous nous ‘sommes quittés, je suis dans un état de fatigue qui ‘ninterdit bien des devoirs et bien des plaisirs.
‘* Rien de cela n’est grave et n’a de quoi inquiéter €
votre amitié. Mais j’admire l’ordre de la Providence
qui ne veut pas nous permettre de nous acclimater ‘sur la terre. J'avais tout fait pour me bien établir ‘ dans la vie, et vous y aviez beaucoup aidé. Vous sa- ‘vez si j'ai bien réussi à mettre le bonheur à mon
‘foyer ! votre abnégation, votre appui, vos conseils v
‘avaient ajouté le bien-être, la considération et le ‘ plaisir du travail. Dieu n’a pas souffert que je prisse
FRÉDÉRIC OZANAM à
racine dans une existence si commode. Il m'a laissé les joies du cœur et m’envoieles peines de santé: je le bénis de ce partage. Cependant, je le prie d’abré- ‘ger l’épreuve, et je me soigne de mon mieux, ou plutôt je n’ai qu’à me laisser soigner par quelques personnes qui ne me haïssent pas. Car, j'ai bien plus ‘ de résignation dans l'imagination que dans la prati- ‘que, et il me serait bien dur de me trouver arrêté, ‘au moment même où j’espérais utiliser mes études et mes misérables essais, en mettant la main à une
‘œuvre moins indigne de vos encouragements.
Je travaille un peu, mais lentement, difficilement ; et je n’écris pas une page pendant que vous faites cinquante lieues. Pourtant, je trouve quelque douceur dans ce repos même de la campagne, dans ce séjour de fceaux, d’où les feuilles déjà s’en vont, ‘mais d’où la paix ne s’en va pas. De la fenêtre ‘auprès de laquelle j'écris, j'entends la voix joyeuse de ma petite Marie qui joue au jardin, et Amélie assise tout à côté me réjouit par un bon visage. Peu de personnes viennent visiter notre retraite, ‘mais elles n’y laissent que des traces plus chères. ‘ Ne craignez point que nous finissions par oublier ‘notre errant ami. N'est-ce pas ici que nous avons eu l'intimité de ses soirées? Voici la place où nous “lui arrachions ses beaux vers. Hilda ne nous a “ point quittés, et l’autre soir nous nous sommes sur- “pris, ma femme et moi, y pensant tous deux au
“même moment, et tous deux nous nous rappelions
276 FRÉDÉRIC OZANAM ‘cet admirable passage où, son fardeau sur la tête, elle est rencontrée par Lucius! Ah! vous pouvez faire le tour de l'Amérique et voir si quelque part Atala n’a pas laissé une sœur: vous ne trouverez ‘pas une plus charmante créature que votre blonde Germaine, Je vous remercie de nous avoir donné part aux prémices de cet ouvrage; mais vous le ‘ devez à votre gloire et à l'admiration de la France. ‘ Quand les vents du printemps vous ramèneront, si ‘ vous nous trouvez en paix, donnez-nous ÆHilda pour ‘que nous en jouissions à la faveur de notre sécurité ‘“ nouvelle. Si nous sommes à feu et à sang, donnez- ‘* Ja pour nous apprendre à bien finir.
‘ Ne croyez pas cependant, cher ami, que je goûte ‘ seulement une partie de votre talent; ÿ’admire, au ‘ contraire, cette prodigieuse activité qui ne vous “laisse pas de relâche, et qui vous fait trouver de ‘ l'intérêt, de la passion, dans des études si diverses. ‘ Quand je faisais opposition à votre voyage transa- ‘tlantique, je cédais à l’égoïsme de l’amitié. Mais ne ‘me croyez point l'ennemi des Yankees, et je vous ‘“ prie de ne pas me faire d’affaires avec ce grand ‘ peuple. Il réalisera peut-être l’idéal politique où “tendent, à mon sens, les sociétés modernes. Tout ‘ce que vous me dites de Montréal et de Québec me ‘touche beaucoup, surtout cette joie que vous avez ‘eue d’y retrouver le souvenir tout vivant de votre ‘illustre père. Je suis charmé de vous voir assis au
‘banquet de famille de nos frères d'outre-mer, Mais
‘ne pensez pas que je sois indifférent à la bonne for-
tune que vous avez eue de vous trouver aux fêtes ‘ de Boston; je ne méprise pas les speeches du prési- ‘“ dent des États-Unis, et je n'ai garde de dédaigner * ces processions d'ouvriers qui nous donnent le spec-