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LA CIVILISATION AU CINQUIÈME SIÈCLE.” IT

Tel est le titre de l'ouvrage placé en tête des œuvres complètes d’Ozanam, et que, malheureusement, nous donnons en dernier lieu puisque nous avons suivi l’ordre chronologique des publications. Les deux volumes que nous allons analyser n’ont été publiés que trois ans après la mort de l’auteur.

Ozanam a fait sur ce sujet un cours dont vingt et une leçons ont été recueillies. Dans ces différentes leçons il traite tour à tour des lettres païennes et des lettres chrétiennes, de la théologie, de la philosophie, de l’éloquence, de l’histoire et de l’art.

Dans ces deux volumes que nous avons sous les yeux, il faut bien remarquer qu’il est question d’abord d’un livre dont Ozanam avait conçu l’idée à l’âge de dixhuit ans et qui devait avoir pour titre Démonstra-

tion de la Religion catholique pur l'antiquité des croyances

historiques, religieuses et morales. Ce livre devait être le fruit du travail de la vie entière du savant professeur. Mais, par malheur, le plan conçu était trop grand et la vie du laborieux écrivain fut trop courte.

Ce qu'il devait laisser décrits, une fois liés entr'eux, ne pouvait former qu'une partie de ce vaste plan qu'il avait conçu: cette partie était celle qui avait rapport au moyen âge et devait être intitulée : Histoire de la Civilisation aux temps barbares. Y'en est question dans la préface de M. Ampère, dans l’avant-propos écrit par OZanam, et dans les deux premières leçons où, au milieu de cette longue période de huit cents ans qu'on est habitué à considérer comme les temps barbares, l’auteur fait voir le progrès se montrant à la fois dans les sciences, les arts et les lettres.

Enfin il y a le sujet, que comporte le titre des deux volumes: La Civilisation au cinquième siècle. L'auteur s'occupe exclusivement de ce siècle dans les dix-huit lecons sténographiées qui formaient un de ses cours donné dans la chaire de littérature étrangère à la Sorbonne.

M. Ampère, dans sa préface, résume ainsi l’œuvre d'Ozanam : On voit que dans ce livre il s'agissait ‘* d’une grande chose, le christianisme eivilisant les * barbares par son enseignement, leur transmettant “ l'héritage de l’antiquité, créant avec Ja vie religieuse “et la vie politique, l’art, la philosophie et la littéra-

“ture du moyen âge : c’est-à-dire un abîme de douze

‘siècles comblé par l'histoire, les ténèbres de la bar- * barie éclairées, les origines de la civilisation et de la ‘culture moderne expliquées, le christianisme glori- Hi par ses résultats, le tableau de ce qu'ila main- “tenu ct de ce qu'il a produit, des vérités qu'il a pro- ‘ pagées, des sentiments qu'ila inspirés, des lois qu'il “a dictées, des œuvres d'art et de poésie dont il a été “la source, Cest ce magnifique ensemble qu'on doit ‘toujours avoir devant les veux, comme Ozanam la- “vait constamment Fui-méme, quand on Hit ses “éorits, ?

Aussi quand il conçut un si vaste plan, il n’ignorait niles études variées qu'il serait obligé de faire, ni les difficultés sans nombre à surmonter, ni le temps qu'il faudrait y consacrer, Vovons plutôt ce qu'il écrivait, tout jeune encore, à un de ses amis, M, Hippolyte Fortoul: Oui, les travaux préliminaires “n'ont déjà indiqué la vaste perspective queje viens ‘de découvrir et sur laquelle mon imagination plane avec transport. Mais c'est peu de contempler la carricreque j'ai à parcourir, il faut se mettre en chemin, ‘car l'heure est venue, et si je veux faire un livre à ‘trente-cinq ans, je dois commencer à dix-huit les travaux préliminaires, qui sont en grand nombre. ‘* En effet, connaître une douzaine de langues pour consuiter les sources et les documents, savoir assez passablement la géologie et l'astronomie pour pou-

“voir discuter les systèmes chronologiques et cosmo-

‘woniques des peuples et des savants, étudier enfin

‘ l’histoire universelle dans toute son étendue et l’his- ‘toire des croyances religieuses dans toute sa pro- ‘fondeur ; voilà ce que j'ai à faire pour parvenir à ‘ l'expression de mon idée. ”

Dans l’avant-propos, l’auteur nous explique de la manière suivante le but de son travail : * L’historien ‘Gibbon avait visité Rome dans sa jeunesse ; un jour que, plein de souvenirs, il se trouvait au Capitole, tout à coup il entendit des chants d'église, il vit sortir des portes de la basilique d’Ara Cœli une lon- ‘gue procession de franciscains essuyant de leurs sandales le parcours traversé par tant de triomphes. C’est alors que lindignation linspira : il forma le dessein de venger l'antiquité outragée par la barbarie chrétienne, il conçut l’Histoire de la Décadence de l'Empire romain. Et moi aussi j'ai vu les religieux d’Ara Cœli fouler les vieux pavés de Jupiter Capitolin, je n’en suis réjoui comme de la victoire * de l'amour sur la force, et j’ai résolu d'écrire l’his- ‘toire du progrès à cette époque où le philosophe anglais n’aperçoit que de la décadence, l’histoire de la civilisation aux temps barbares, l’histoire de la pensée échappant au naufrage de l'empire des lettres, enfin traversant ces flots des invasions comme les Hébreux passèrent la mer Rouge, et sous la même conduite, fortè tegente brachio. Je ne connais rien de plus surnaturel, ni qui prouve mieux la divinité du christianisme, que d’avoir sauvé l'esprit humain.”

Plus loin Ozanam ajoute : “ La thèse de Gibbon est

‘encore celle de la moitié de l'Allemagne, elle est

celle de toutes les écoles sensualistes qui accusent le christianisme d’avoir étouffé le développement légitime de l'humanité en opprimant la chair, en ajournant à la vie future le bonheur qu'il fallait trouver ici-bas, en détruisant ce monde enchanté où la Grèce

avait divinisé la force, la richesse et le plaisir pour

y substituer un mondetriste, où l'humanité, la pauvreté, la chasteté veillent aux pieds d'une croix... ” Il faut voir le mal, le voir tel qu’il fut, c'est-à-dire formidable, précisément afin de mieux connaître les services de l'Église, dont la gloire dans ces siècles ‘mal étudiés, n’est pas d’avoir régné, mais d’avoir combattu. Ainsi j’aborde mon sujet avec horreur pour la barbarie, avec respect pour tout ee qu’il v ‘avait de légitime dans lhéritage de la civilisation ancienne, J'admire la sagesse de l'Église qui ne ré-

pudia pas l'héritage, qui le consacra par le travail,

le purifia par la sainteté, le féconda par le génie et

qui l’a fait passer dans nos mains pour qu'il sv ‘accroisse, Car, si je reconnais la décadence du monde antique sous la loi du péché, je crois au progrès des temps chrétiens, Je ne m'effraye pas des chutes et des écarts qui l’interrompent : les froides nuits ‘qui remplacent la chaleur du jour n’empêchent pas ‘ Pété de suivre son cours et de mûrir les fruits.”

Rien de plus gracieux et de plus touchant que les

dernières phrases de cet avant-propos, où l’auteur, ar-

rivé à l’âge mûr, se compare à Dante commençant son

travail à l’âge de trente-cinq ans. Rien de plus sympathique que ces paroles émues par lesquelles Ozanam nous fait connaître la source d'où lui viendra le courage et l'inspiration. Voyons plutôt : ‘Je ne sais “pas, dit-il, quel sort attend ce livre, ni s'il s’achè- “vera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit ‘sous ma plume. Mais j'en sais assez pour y mettre ‘le reste, quel qu’il soit, de mon ardeur et de mes ‘ jours. Je continue d'accomplir ainsi les devoirs de “ l’enseignement public ; j’étends et je perpétue autant qu’il est en moi, un auditoire que je trouvai toujours bienveillant, mais trop souvent renouvelé. “ Je vais chercher ceux qui m'écoutèrent un moment, ‘et qui, en sortant de l’école, m'ont gardé quelque souvenir. Ce travail résumera, refondra mes leçons ‘et le peu que j'ai écrit.

‘Je le commence dans un moment solennel et sous ‘de sacrés auspices. Au grand jubilé de l’an 1300, et le Vendredisaint, Dante, arrivé, comme il le dit, au milieu du chemin de la vie, désabusé de ses passions et de ses erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis. Au seuil de la carrière, le cœur un moment lui manqua ; mais trois femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ‘ciel : la Vierge Marie, sainte Lucie et Béatrix. Vir- ‘gile conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, le

‘ poète s'enfonça courageusement dans le chemin té-

nébreux. Ah! je n’ai pas sa grande âme, mais j'ai «a

“foi, Comme lui, dans la maturité de ma vie, j'ai vu

6 1) / L 9 / . 2 l’année sainte, l’année qui partage ce siècle orageux

‘et fécond, l’année qui renouvelle les consciences ca-

‘tholiques. Te veux faire aussi le pèlerinage de trois

‘* mondes, et m'enfermer d’abord dans cette période

‘ des invasions, sombre et sanglante comme l'enfer. J'en sortirai pour visiter les temps qui vont de Charlemagne aux croisades, comme un purgatoire où pénètrent déjà les rayons de l'espérance... Je trouverai mon paradis dans les splendeurs religieuses du treizième siècle. Mais tandis que Virgile abandonne son disciple avant la fin de sa course (car il ne lui est pas permis de franchir la porte du ciel), Dante,

Pa

au contraire, m’accompagnera jusqu'aux dernières

Ca

hauteurs du moven âge où il a marqué sa place,

Trois femmes bénies m'assisteront aussi : la Vierge Marie, ma mère et masœur ; mais celle qui est pour moi Béatrix, m'a été laissée sur la terre pour me ‘soutenir d’un sourire et d’un regard, pour m'arracher à mes découragements, et me montrer sous st plus touchante image, cette puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les œuvres.

“Et maintenant pourquoi donc hésiterais-je à imi-

‘ter le vieil Alighiéri, et à terminer cette préface

‘ comme finit celle de son Paradis, en mettant mon ‘livre sous la protection de Dieu béni dans tous les ‘6

siècles ? ?”

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