‹ Frédéric Ozanam, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 46 sur 65 · PA · texte numérisé non relu

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tacle de la démocratie calme et disciplinée. Elles “ valent mieux que nos bandes armées du Cher et de ‘la Nièvre. Ouvrez bien les yeux, observez, et vous “ reviendrez fort à propos en 1852 ; car, à ne vous rien “ cacher, 1852 est déjà commencé depuis une quin- “ zaine de jours, et nos affaires se brouillent assez joli- ‘ment. Même si vous attendez le mois d'avril, je ne ‘puis vous garantir que vous retrouverez votre fau- “ teuil à l’Académie française ; il pourrait bien avoir ‘chauffé la soupe des insurgés! Heureux mortel, ‘vous ne verrez pas la fumée de nos incendies ! mais “ vous serez là-bas sur ce rivage paisible, pour recevoir vos amis fugitifs ; vous protégerez madame Ozanam ‘et vous lui ferez avoir une échoppe de bouquetière “dans Broad street. Quant à moi, je parle trop mal * l'anglais pour exercer mes petits talents de profes- ‘ seur et d'avocat, et je ne me vois guère d’autre car- “ rière que de battre la grosse caisse derrière la voi- “ture de mon frère quand il ira arracher les dents. * Voilà pourtant la fin de cette famille Ozanam qui ‘avait promis de grandes choses !

‘Adieu, mon très cher ami, que le vent souffle fa- “ vorablement dans vos voiles! poussez, s’il vous plaît,

‘jusqu’au fond de la Californie ; vous serez bien ha-

‘ bile si vous trouvez un endroit où nos pensées ne ‘* vous suivent pas. Il n’est pas jusqu’à ‘ petite Marie ” qui ne soit au courant de vos pérégrinations. Vous l'aidez à retenir sa géographie, et pour elle l’Amérique, c’est le pays où voyage M. Ampère. Des autres propos qui se tiennent sur votre compte hors

de chez moi, je ne veux rien vous en dire : tout vous sera pardonné dès qu’on vous aura revu.

‘ Adieu donc une fois encore, je vois bien qu’il m'en coûte de vous quitter, mais je sais qu'à vrai dire je ne vous quitte pas, et que vous avez quelque part ‘ dans le cœur une place réservée à votre ami. ”

Ce serait bien mal connaître Ozanam, que de croire que son caractère, naturellement sérieux, ne lui permît pas de faire les plus charmantes plaisanteries. Comme le dit M. de Montrond, le grave philosophe s'était certainement dépouillé de sa robe de professeur lorsqu'il composa les cent cinquante vers annoncés dans la lettre suivante :

‘* OzaANAM À M. AMPÈRE.

‘* Quimper-Corentin, 3 octobre 1850.

‘ Mon cher ami,

‘ On annonce que vous êtes à Paris, revenu d’un ‘Jong voyage, qui vous a valu les plus sincères malé- ‘ dictions. Sur la foi des traités, nous nous étions ‘ acheminés vers la Bretagne. On avait pris les bains

‘de mer à Saint-Gildas, tandis que dans ces lieux

FRÉDÉRIC OZANAM 319 ‘sauvages, je me préparais, par une vie contempla- ‘tive et mortifite, au plaisir de vous entendre. Et “voilà qu'arrivés à Kerbertrand où il y avait société ‘excellente, puisqu'elle se composait de vos amis, ‘nous apprenons votre départ pour Berlin; je ne ‘ puis vous dire tout le désappointement de la com- ‘ pagnie, ni à quels dieux infernaux on vous a voué * pendant plusieurs jours. Enfin, las d’enrager sans ‘vengeance, on m'a chargé de vous adresser une ‘épitre d’invectives que vous trouverez ei-jointe. De “mon chef, je ne me fusse jamais permis une pareille inconvenance; mais chacun en prend sa part, et ‘lecture faite, l’œuvre a été approuvée, et votre serviteur autorisé à signer pour tous. Veuillez me pardonner cette espièglerie de vacances, ne la lisez que si vous éprouvez l’envie de vous égayer un moment, et croyez à une amitié plus sérieuse que mes vers...” Voici cette pièce, qui pour Ozanam était une véritable débauche d'esprit et dont nous avons dû retrancher queiques vers.

La respectable compagnie

Pour se réjouir réunie

Sous les arbres de Kerbertrand,

À monsieur Jean-Jacques Ampère, Voyageur par mer et par terre

Et véritable juif errant :

Salut, et paix à votre course, Toujours cinq sous dans votre bourse, Et prompt retour au pays france,

Tan lis qu'enfourchant l'hippogriffe, Vous courez après l’hiéroglyphe Qu'un diable écrit de sa griffe

Sur quelque obéiisque apocryphe, Notre amitié s’en ébouriffe

Et demande que l'on vous bifte Du livre des preux chevaliers.

Car deux jeunes et belles fées,

De leurs chapeaux roses coiffées, Vous attendaient bien attiffées, Au perron de leurs escaliers,

Vous trahissez leur espérance.

Point ne prétextez ignorance :

Avez-vous oublié qu’en Franco Chevaliers félons sont flétris ?

Et ne saviez-vous pas, poète, Qu'ayaat trompé dame discrète, Lancelot sur une charrette

Fut promené par le pays?

Vous nous avez faussé parole, Vous méritez, sans hyperbole,

De revenir en carriole

De K&ænigsberg jusqu’à Paris.

Mais nous sommes des sens sans haine, Et nous voulons, pour toute peine, Vous raconter tout d’une haleine Les plaisirs que vous avez fuis.

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C’était sur le penchant d’une verte colline Que l’Aven caressait de son onde argentine.

La lice allait s'ouvrir, et le lutteur debout Toisait son adversaire, et mesurait son coup.

On voyait accourir et se frrmer en haies Bretons aux longs cheveux, Bretons aux larges braies,

Un pourpoint bleu descend sur leur triple gilet, Leur front brun s'arrondit sous un chapeau coquet. Les dames étalaient, en habits de dimanches, L'édifice orgueilleux de leurs coruettes blanches, Et les petits Bretons, à l'envi bretonnants,

Se suspen laient en grappe aux pins environnants, Quand un cri tout à coup a soulevé la foule,

Tel aux rocs de Penn March le vent pousse la houle. Le combat, s'échaufant, l'Hercule de céans

À saisi son rival entre ses bras géants,

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Le reste s2 passa comme au siècle d'IHomère :

Les plus adroit des deux mit son homme par terre Et triomphant, reçut pour prix de son savoir

Un gros mouton, qu’il fit rôtir le même soir.

C’est alors que le cidre et le vin circulèrent :

De buveurs trébuchants les gazons s'émaillèrent, Et plus d’un Bas-Breton, dans l’ornière bercé, Goûta jusqu'au matin l'oubli du mal passé,

Laissons dormir l'héroïque trompette :

De Théocrite empruntons le pipeau,

Je veux conter la fraîche historiette D'une promenade en bateau.

Je sais un lieu sans rival en ce monde,

Où sous les murs joyeux de Quimperlé,

L'Isole va, du tribut de son onde, Enrichir les flots de PET6,

Je sais aussi deux aimables ménages,

Qui, renforcés d’un gentil jouvenceau,

Firent un jour, plus curieux que sages, Glisser leur barque au fil de l'eau.

Nous descendons la paisible rivière, Comme on descend le vieux Mississipi,

Entre des bois dont l’ombre hospitalière Offre aux chevreuils un éternel abri.

A notre aspect fuit la biche effrayée,

Le bœuf pensif, étonné de nous voir,

Laissant tomber l'herbe qu’il a broyée, Lève pesamment son front noir.

C’est là qu’au pied des chênes druidiques,

Au temps jadis, les Bretons mal pensants

Baignaient de sang les pierres fatidiques, Et dévoraient leurs grands-parents.

Là, si j'en crois la légende fidèle,

Habite encor la peuplade des nains,

L'un dans le sable a poussé la nacelle, L'autre versait la pluie à pleines mains.

Sur nous le ciel pleura toutes ses larmes,

A les sécher rien ne réussissait,

Le calembour avait perdu ses charmes, Et la charade languissait,.

Ah ! c’est alors, conteur incomparable,

Que vous manquiez à vos amis transis :

Un jour entier dans la pluie et le sable, Eût paru court, charmé par vos récits !

Entre deux eaux une heure nous restâmes,

Plus d’un poisson nous prit pour ses cousins ;

Sans le respect que nous devions aux dames, Mieux eût valu rester entre deux vins.

Je ne finirais pas si je contais encore

Les plaisirs que pour nous chaque jour fait éciore : Comment, bons pèlerins, nous armant du bourdon, Nous allons visiter quelque lointain pardon,

Et fréquentant les lieux que la piété consacre, Saluer sainte Barbe e‘ vénérer saint Fiacre,

Puis, comment, au retour, affamés et dispos,

Nous ornons le diner de nos malins propos.

Sur le perdreau fumant, sur le beeftake classique, Les grâces et l’amour sèment le sel attique.

Enfin le soir, tandis que, sous de jolis doigts, Chante complaisamment l’ivoire aux mille voix, Mon hôte bienveillant, qui v’est plus sur ses gardes, Finit par me trahir le secret de ses bardes,

Et me fait admirer, après mûr examen,

Les rhythmes d’Aneurin, les chants d'Elywarrh'en. Un seul trait vous peindra ces joyeuses merveilles, Vous jugerez d’un mot nos gais déportements, Puisque nous comptons là deux femmes sans pareilles, Sans nous vanter, et trois hommes charmants,

Ces biens vous attendaient. Vous avez cru sans doute Mieux faire de manger la tudesque choucroute ; Et chez les beaux enfants de Vienne et de Berlin, Vous fêtez savamment la bière et le brandwin. Allez donc, et parmi le peuple des momies Cherchez-vous des amis, faites-vous des amies, Puisque les Pharaons, leurs sphinx et leurs matous À votre jugement ont plus d’attraits que nous, Nous pardonnerons tout, si la neige prochaine, Heureux et bien portant, à Paris vous ramène,

Et si la belle Hilda, ce livre tant promis,

Vient mouiller doucement les yeux de vos amis,

L’anecdote suivante rapportée par Pabbé Ozanam, nous montre encore notre savant professeur sous

le même jour. ‘ Voyageant en chemin de fer, Ozanam

‘se trouva placé devant un conscrit qui, tout fier de ‘son uniforme, avait entrepris une séduisante cau-

“ sette avec une jeune fille assise à côté de lui. Frédé-

“rie linvite carrément à se taire; notre chevalier ré-

pond: ‘Monsieur, de quel droit me parlez-vous ‘ainsi ? je n'ai pas de leçon à recevoir de vous. ?— ‘ Mon ami, c’est ce qui vous trompe, car précisément ‘je suis payé par le gouvernement pour en faire.” On voit d'ici notre pauvre recrue tout ébahie, ou- ‘vrir de grands veux, et ne plus souffler mot, ”

Lorsqu'il s'agissait de donner un conseil, de consoler un chagrin ou seulement de faire briller une espérance, Ozanam se hâtait de donner des preuves de son amitié, et quand la journée s'était écoulée sans apporter le temps nécessaire pour la correspondance, épuisé de fatigue, il dérobait à la nuit des heures entières qu'il employait à consoler des amis.

Il trouvait toujours dans sa délicatesse exquise et dans sa grande charité les paroles que l’on cherche souvent en vain. Nous désirons en donner une nouvelle preuve en reproduisant ce passage d’une lettre qu'il écrivait à un de ses amis qui venait de perdre un petit enfant. * “J'ai vu, disait-il, bien des gens en- ‘vier à ma mère le bonheur d’avoir trois fils demeu- ‘rés fidèles à la foi catholique. L’est qu’elle avait au ‘* ciel onze autres enfants qui priaient pour nous. ‘ Pour moi, je crois fermement que si nous arrivons “heureusement au terme suprême, nous le devrons ‘ beaucoup à nos petits frères et petites sœurs arrivés ‘avant nous. Et c’est pourquoi je crois que ces jeunes ‘ élus portent bonheur aux familles où ils sont nés...”

* Jwttres, t. IT, p. 69,

‘ Pleurez, monsieur et cher ami, Cerivait-il À un au-

“tre père infortuné, car Dieu le permet et vos amis

comprennent votre douleur. Que de fois j'ai vu aussi

pleurer mon père et ma mère, puisque sur quatorze

enfants le ciel ne leur en a laissé que trois ! Mais,

combien de fois aussi ces trois survivants, dans

leurs chagrins et leurs périls, n’ont-ils pas compté

sur les frères et sœurs qu'ils avaient parmi les an-

ges ! Ah ! ceux-là sont bien aussi de la famille ; ils

se rappellent à nous, tantôt par des lumières, tantôt ‘ par des secours inattendus ; heureuses les maisons “qui ont ainsi la moitié des leurs là-haut, pour faire “la chaîne et tendre la main à ceux d’ici-bas ! Cou- ‘rage donc, cher ami ! * ”

Dans les quelques lignes qui suivent, le P. Pacordaire nous fait connaître l'emploi qu'Ozanam faisait des premières heures de la journée. * Chaque matin, * dit-il, il lisait dans une Bible grecque quelques ver- ‘ sets ou quelques pages de l'Écriture sainte, suivant “que l’onction divine le retenait plus ou moins sur “ce qu'il avait lu. C’était la première demi-heure de “la journée. Il v avait puisé une connaissance effi- *cace de la parole de Dieu. Jamais il ne se rendait à

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son cours sans avoir prié à genoux pour qu'il ne dît

‘rien de contraire à la vérité ou dans le seul but de

* S'attirer des applaudissements, On remarquait dans

# Loti “, te LT; D: o08,

‘sa controverse une attention infinie à ne pas biesser

ceux qui discutaicnt avec lui, quelles que fussent

‘leurs erreurs. Il lui semblait,dès qu'une intelligence ‘traitait de Dieu, que déjà elle était sur la voie de le

‘trouver, et qu'un mot superbe ou trop vif pourrait

Ca -

lui faire une blessure irréparable. Mais cette dou- * ceur n'allait jamais jusqu'au déguisement de sa pensée. [Il professait «a foi avec la courageuse humilité du chrétien qui connaît le peu qu'est le monde ; et si le respect des âmes lui inspirait une exquise modération, le respect de la sienne s'élevait au-dessus de toute crainte humaine. ?

Terminons par un dernier trait qui peint encore mieux, si c’est possible, son excellent cœur et sa grande charité. Nous citons encore l’abbé Ozanam : Il ne manquait jamais, le jour de l’an, d'aller donner des étrennes à ses pauvres, voulant qu'ils cussent leur part des joies que la nouvelle année répand au sein de toutes les familles. Il poussait même encore plus loin ses attentions et ses prévenances : il recueillait avec soin les jouets que sa fille avait reçus l’année précédente et les Jui faisait porter aux enfants des indigents qu'il visitait. C'était pour elle une leçon de charité et un grand bonheur procuré aux petites filles qui les recevaient,

Le matin de l’un de ces jours, celui de 1852, il dit

‘à sa femme qu'il connaissait une famille si malheu-

‘ reuse, qu'elle avait été obligée de mettre au mont-de-

‘# piété sa commode de mariage, dernier reste d’une

‘ancienne aisance, qu'il avait envie de la leur rendre

pour leurs étrennesdu premier de Pan. Ka fenime l'en * dissuada par d'excellentes raisons, et il s'v rendit, ‘ Le soir venu, au retour des visites oflicielles, Oza-

“num était triste ; il jeta un regard douloureux sur

En

les jouets cntassés aux pieds de sa fille, et ne voulut ‘pas toucher aux bonbons qu'elle lui présentait; il ‘était aisé de comprendre qu'il regrettait la bonne ‘œuvre manquée le matin. Sa fenime alors, l'avant ‘engagé à suivre sa premicre pensée, il partit aus-

‘sitôt pour racheter 1e meuble, et après l'avoir accom-

pagné jusque chez ces pauvres gens, il rentra tout

‘heureux.

* Biographie d'Ozanam, par le P. Lacordaire,

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