CHAPITRE XIX
DERNIERS MOMENTS D'OZANAM.—SON TESTAMENT,— ELOGES pivers.
Dans les dernitres phrases du cours que nous venons d'analyser, Ozanum, comme on a pu le voir, s'était exprimé comme s’il avait le pressentiment d’une mort prématurée et prochaine. “En effet, dit l'abbé Ozanam, “la maladie dont il était atteint le jetait dans des ‘angoisses cruelles, De temps en temps un rayon “d'espoir de guérison venait luire sur son front et ‘relevait son Courage, mais bientôt des rechutes, “chaque fois plus graves, le plongeaient de nouveau ‘dans une profonde tristesse. Il savait vivre ainsi ‘“entre la vie et la mort, tour à tour reconnaissant et “résigné,”
Le 23 avril 1853, jour anniversaire de sa naissance, pressentant sa fin prochaine, il écrivit À Pise les pages suivantes, dernier épanchement de son âme
humblement soumise, confiante et résignée,
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* Ampère, Biographie d'Oranam, pére, gra?
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J'ai dit au milieu de mes jours: j'irai aux portes de la mort.
J'ai cherché le reste de mes années. J'ai dit: je ne verrai plus le Seigneur mon Dicu sur la terre des vivants.
‘* Ma vie est emportée loin de moi, comme on replie la tente des pasteurs.
‘ Le fil que j’ourdissais encore est coupé comme
sous les ciseaux du tisserand ; entre le matin et le
‘soir, vous m'avez conduit à ma fin.
“Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.
‘ Seigneur, je souffre violence ; répondez-moi: mais que dirai-je ? que me répondra Celui qui fait mes douleurs ?
‘Je repasserai devant vous toutes mes années dans
l’'amértümie:dé Mon CŒUL issu dns
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“ C’est le commencement du cantique d'Ézéchias ; je ne sais si Dieu permettra que je puisse n'en appliquer la fin. Je sais que j'ai une femme jeune et bien-aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pouvaient servir de fondements à un ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d’un mal grave, opiniâtre et d'autant plus dangereux qu’il cache probablement un épuisement complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que
vous-même, mon Dieu, vous m'avez donnés ? Ne
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‘voulez-vous pas, Seigneur, vous contenter d’une
partie du sacrifice? Laquelle faut-il que je vous hm- ‘imole de mes affections déréglées ? N'acceptez-vous pas l’holocauste de mon amour-propre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets même d'étude où se mélait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité? Ki je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres, et, me * bornant à remplir les devoirs demon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisscriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme, et d'achever léducation de mon enfant ? Peut-être, mon Dieu, ne le ‘voulez-vous point? Vous n’acceptez pas ces offrandes intéressées ; vous rejetez mes holocaustes et mes sacrifices. C’est moi que vous demandez. TI est écrit, au commencement du livre, que je dois faire votre volonté, et j'ai dit: ‘Je viens, Seigneur! ”
‘Je viens si vous m'appelez et je n'ai pas le droit ‘ de me plaindre. Vous m'avez donné quarante ans de vie. Que les miens ne se scandalisent pas, si vous ne voulez pas faire aujourd’hui un miracle pour me guérir. A l'entrée de ma carrière, quand j'étais arrêté tout À coup par une maladie de la gorge, ne m'avez-vous pas rendu la santé? ne m'avez-vous pas donné la joie de pouvoir publier ce que je
croyais la vérité? Enfin, il y a cinq ans, ne n'avez-
‘vous pas ramené de bien loin, etne m'avez-vous pas
accordé ce délai pour faire pénitence de mes péchés et pour devenir meilleur ? Ah! toutes les prières qu’alors on vous adressa pour moi furent écoutées. Pourquoi celles qu’on vous fait aujourd’hui, et en bien plus grand nombre, seraient-elles perdues ? Mais peut-être, Seigneur, vous les exaucerez d’une
autre manière, vous me donnerez le courage, la résignation, la paix de l’âme et ces consolations inexprimables qui accompagnent votre présence réelle. Vous me ferez trouver dans la maladie une source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant, sur tous les miens, à qui nes travaux auraient ‘ peut-être moins servi que mes souffrances.
‘ Si je repasse devant vous mes années avec amer- ‘ tume, c’est à cause des péchés dont je les ai souil- “Zlées. Mais quand je considère les grâces dont vous ‘ les avez enrichies, je repasse devant vous, Seigneur, ‘ mes années avec reconnaissance.
‘ Quand vous m'’enchaîneriez sur un lit pour les “jours qui me restent à vivre, ils ne sufliraient pas à ‘ vous remercier pour les jours que j'ai vécu. Ah! si
“ces pages sont les dernières que j'écris, qu’elles ‘ soient un hymne à votre bonté”...
Le même jour où Ozanam adressait à Dieu cette belle et touchante prière, profitant d’une absence momentanée de sa femme, il écrivit aussi son testament,
Nos lecteurs nous sauront gré, nous n’en doutons pas,
de reproduire ici l'expression des dernières volontés
FRÉDÉRIC OZANAM 571 de celui dont nous avons voulu faire connaître la vie: les extraits suivants de ce testament résument tout l’homme picux et savant que nous avons appris
à connaître dans ces pages.