PP NN NE CNE
‘loppe encore davantage et s'étendant de tous côtés, absorbera, en quelque sorte, les bras de la croix. Ce sera 1à le type du caractère byzantin qui demeurera en Orient,”
Après avoir donné le: différents traits caractéristiques de lParchitecture romano-bvzantine et en avoir mentionne les principaux monuments, tels que Les cathédrales de Worms, Mavence et Cologne, le professeur d'icrit ainsi l’origine de l'architecture gothique : ‘ Comme un mort ressuscitant qui, dans sa sc- ‘ pulture, s’eforcerait de soulever la dalle de son “tombeau et finirait par la briser, de même larchi- ‘ tecture, gothique, à force de soulever Parcade nv- *zantine, la brisa par le milieu et l’ogive fut trouvée, EE avec elle jaillit ce système d'architecture dont les merveilles ne sont peut-être pus assez connues Cb pas assez admirées, car enfin Reims et * Chartres sont à deux pas, et on semble lPignorcr ; * puis on va au Parthénon, ct l'on dit qu'on n’a jamais rien vu de pareil, tandis que des merveilles autre-
ment grandes, autrement varices, autrement ïm-
mortelles nous environnent, Cette architecture go- * thique n’est cependant encore que le développement ‘dela basilique chrétienne telle que le cinquième siècle l'avait faite, et, st Pon y regarde de près, on aperçoit toujours la méme division, toujours Pidée dela ner (navis) du vaisseau, Seulement cette nef, ce vaisseau ressemble à l'arche de Noé dont parle l'É-
ecriture, Mais l'arche du treizième siècle a tellement
développé la croix, qu'il faut la soutenir par des contreforts que les anciens n'avaient pas connus : ils les font innombrables pour en dissimuler la pesanteur ; on les multiplie, on les allège, on les diminue, de sorte qu'ils ne paraissent plus qu'autant de cordages tendus pour retenir sur la terre cette nef du ciel qui semblerait devoir s'éloigner et disparaître.”
Ozanam termine par les remarques suivantes sur la
basilique de Saint-Pierre de Rome qu'on doit regar-
der comme le couronnement de l’art chrétien.
çc
ES a
« pe
ES
“La chapelle, dit-il, plus grande et plus vaste qu'on ne lPavait jamais vue, monte plus haut qu'elle n'était jamais montée, parce qu'il y a au-dessous un tombeau générateur, un de ces tombeaux toujours vivants, si je pouvais le dire, un de ces germes qui poussent toujours ; et ce germe, sous la basilique obseure qui le dissimulait, travaillait sans relâche
à ébranler ces murs trop étroits pour lui. Au-dessus
est suspendu ce dôme, le plus élevé qui fut jamais,
presque aussi haut que la plus grande pyramide
‘ d'Egypte, qui n'est après tout qu'ui chef-d'œuvre
de matérialisme, une masse de pierres entassées, tandis que sous les voûtes de Saint-Pierre circulent à grands flots la lumière et la vie. Ces pierres spiritualisées portées en l'air par la foi, dominent les montagnes voisines, Vous êtes parti des premières marches de Saint-Pierre, et votre vue était bornée. Vous montez des escaliers innombrables ; au-dessus
Se ———————————— 0)
FRÉDÉRIC OZANAM 557 “de l’église et de la coupole, vous trouvez enfin la ‘ plate-forme, et 1à, les collines s'aplanissent, dispa- “ raissent, et par-dessus, vous découvrez la mer, que ‘jamais les triomphateurs romains n'avaient aper-
‘ çue du haut du Capitole.”
LA CIVILISATION MATÉRIELLE DE L'EMPIRE,—UOM- MENCEMENT DES NATIONS NÉO-LATINES, (*)
Dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, la pro.-périté matérielle de l'empire romain semblait être rendue à son apogée ct, du temps de Tertullien le progrès en toutes choses était si apparent et si frappant, que cet homme au caractère sévère et réservé n'a pas pu s'empêcher d'exprimer son étonnement et son admiration: “En vérité, dit-il, le monde devient de ‘ jour en jour plus riche et plus cultivé; les îles elles- ‘ mêmes n'ont plus de solitudes, les écueils plus de ‘“ terreurs pour le nautonier: partout des habita-
, “tions, partout des peuples, partout des lois, partout | ‘lu vie.”
En jetant un coup d'œil sur cette époque, ce qui frappe surtout, c'est la grande activité qui règne par-
tout. Le commerce de Rome avec les autres parties
(*) Vingtième et vingt et unième leçons.
de l'empire, avec l'Asie et le: peuples du Nord, faisait qu'on trouvait dans la capitale le: soies, les pelleteries et le fer du Thibet et de la Chine à côté de l'ambre, de l'étain et des cheveux blonds de la Bretagne pour orner le front ds dames romaines.
Dès les cinquième et sixième sièeles l'Église s'est cforeée de protéger et de ranimer le commerce que l'invasion des barbares semblait avoir détruit, du moins pour un temps.
Plus tard le génie commercial put atteindre un développement condérañle par les pèlerinages et lei croisades qui ouvrirent de nouvelles voies de communieation avec l'Orient, Pise, Gènes et Venise se remplissent de richesses q'ie des vaisseaux innombrables iront porter sur le mar:hf des principales villes de France et d'Allemazne.
Plus tard encore lex villes se mirent à rivaliser de mazsnilicence entre ellss ct lei peuples s'engagèrent dans une telle Tuïte pour la richesse ct l'opuleneec,
qu'ainsi qu'au temps d'Aristide, le sol mûme se ravivait etla terre n'était plus qu'un vaste jardin.”
Pour ce qui est de l’agriculture, le peuple romain qui allait prendre ses dietiteurs à la charrue,a toujours été le plus avanes dan: toute espèce de culture. C'est peut-être la seule chose pour laquelle il na pas Ct6 oligé de faire d'emprunts à la Grèce ni aux autres nations avec lesquelies il se trouvait en rapport, On retrouvera le perfectionnement agricole des Romains jusqu'aux extrémités de la terre et partout où ils pas-
rent, à l'ombre des boucliers ils plaçaient la charrue. Eu effet, l'agriculture était la gloire de ee peunle destiné non seulement À conquérir mais encore à coloniser, Fn'est done pas surprenant que le plus grand de ses poètes ait consacré l’un de ses poèmes à l'agriculture.
Dans Ta dernière leçon, Ozanam s'occupe de Ta naissance dez nationalités modernes, des nations ntolatines, Il nous fait remarquer chez chacun des peuples soumis à la domination romaine quelques points caractéristiques, quelquestratits distinetifs où se révèle leur destinée future.
Il considère ensuite les causes qui conservèrent un ciprit national dans chacune des grandes provinces romaine: ile: sont au nombre de trois: il v a une cause politique, il y a, en quelque sorte, une cause littéraire, enfin il y a une cause religicuse.
La eau:e politique à été la violence dont uxa sonvent Rome victorieuse contre lex provinecs vaineues, ct surtout les exactions ct la cruauté des employés du fi:e romain,
La cause littéraire était dans les écrits que ces vexations sans esse repéties nécessitèrent dans le parti anti-romain, Saint Augustin,représentant le parti afrieain, et Orose le pari espagnol, nemanquèrent pas de reorocher à Rome sa gloïre teinte de sang et de erimex, Lo patriotis.ne de cos deux grands hommes ne peut ctre nié et cependant ils n'hésitè‘en5 pas à devenir
les interprètes de leur parti pour protester contre les
sarçasmes et les injures que les Romains ne ménaseaient pas à leurs compatriotes et ils élevèrent la voix contre les humiliations et les cruautés dont Rome abreuvait les nations conquises.
La cause religieuse venait de la nécessité dans laquelle se trouvait l'Église de Rome de respecter, dans une certaine mesure, l’individualité, Poriginulité des églises nationales, afin de conserver son propre prestige. ‘En ceci, dit Ozanam, la sagesse “etle bon sens de l'Église romaine dépassaient la ‘ sagesse et le bon sens du gouvernement, car elle a su respecter les droits, les privilèges, les institu- ‘tions, la liturgie propre aux différentes provinces ‘ de l’empire.”
Le résultat de tout ceci c’était que chaque province avait, pour ainsi dire, sa représentation défendant ses intérêts, exposant ses besoins, et de cette diversité d'intérêts, de besoins, de ressources résultait la richesse même de l'empire, chacune des provinces suppléant à ce qui manquait aux autres et devenant par là l’ornement de cette grande société romaine du temps des Césars. ‘Ilest si vrai, dit Ozanam, que le ‘ monde tirait quelque beauté et quelque grandeur “ de la variété même qui se produisait au milieu de cette uniformité, que Claudien, ce poète de la déca- ‘ dence, dans une composition à la louange de Stili- # con, représente les diverses provinces de l'empire ‘se rassemblant autour de Rome lu déesse, et venant
‘* lui demander son secours. Elles sont personnifices
‘‘ avec leurs attributs, expression de leur génie ; ainsi ‘ l'Espagne, alors si pacifique, se présente couronnée ‘d’oliviers et portant l’or du Tage sous ses vête- ‘ments ; l'Afrique embrasée des feux du soleil, a le ‘* front ceint des épis nourriciers qu'elle prodigue à ‘* Rome, puisqu'elle était la nourrice de l'empire ‘romain; un diadème d'ivoire est sur sa tête; la ‘ Gaule, toujours guerrière, relève fièrement sa cheve- ‘ lure et balance à sa main deux javelots; enfin la ‘* Bretagne s’avance la dernière: elle a les joues ta- ‘* touées ; sa tête est couverte de la dépouille d’un ‘* monstre marin et ses épaules d’un grand manteau d'azur, dont les plis flottants imitent les vagues de ‘ l'Océan, comme sile poète avait vu de loin que cette * Bretagne, alors si barbare, était destinée à avoir un ‘jour l'empire des mers. Aïnsi la diversité même était dans l’ordre établi par Rome pour le gouver- ‘“ nement de ses provinces.” (*)
Les provinces se trouvaient séparées encore les unes des autres, et de Rome par la langue, et c’est 1à un des germes les plus puissants de la nationalité. En | effet, ‘rien ne semble plus faible qu’une langue, rien ‘ne semble moins redoutable pour un conquérant, ‘ qu’un certain nombre de mots obscurs, qu'un dia-
“ lecte inintelligible conservé par un peuple vaincu :
(*) l’histoire se répète et la dernière exposition des colonies anglaises à Londres offre dans les gravures qui ornent ses di« plômes une frappante analogie avec cette description.
‘cependant il y a dans ces mots une force que Îles “ conquérants habiles et les trans intelligents con- ‘ prennent, et à laquelle ils ne se laissent pas trom- “ per. Je n'en veux pour preuve que ceux qui, de nos ‘jours, supprimaient l’idiome national, et imposaient ‘Je russe comme langue obligatoire 1à où ils avaient rencontré des résistances invincibles. De même ‘Iles Romains avaient aussi rencontré des dialectes ‘qui résistaient au fer et sur lesquels ni le président “de la province, ni le procureur du fise n'avaient puissance, Sans doute, le latin s'était propagé de ‘ bonne heure dans beaucoup de contrées envahies
‘ par la conquête: par exemple, dans la Narbonnaise,
dans l'Espagne mérédionale. Mais le latin qui s'y ‘* établissait, c'était un latin populaire, celui que par- ‘aient les soldats, les vétérans envoyés dans les “ eolonies ; bientôt il se corrompait par la fusion des ‘races, par son mélange avec les dialectes locaux, ‘et formait autant de dialectes particuliers: autre ‘ était le latin populaire de la Gaule, autre celui qui se ‘ parlait au delà des Pyrénées. Outre cela, les ancien- ‘ nes langues ne lâchaient pas pied ; en Italie, le grec “ devait se perpétuer dans les provinces mérédionales “ jusqu'au milieu du moyen âge. Dans le royaume de “ Naples, au quinzième siècle, existaient encore plu- “ sicurs contrées toutes grecques. Dans lPTtalie sep- ‘“tentrionale, on voit la langue des Ligures, des ‘habitants des montagnes de (rênes, se conserver
‘jusqu'à la fin de l'empire ; l’étrusque subsistait en-
core au temps d’Aulu-Gelle et n’était pas sans action sur le latin qui se parlait dans les villes voisines, En Espagne, la vieille langue des Tbères se
‘ défend pied à pied ; elle recule vers les montagnes ; ‘elle finira par y être confinée, non sans avoir laissé
‘des traces derrière elle : c'était la langue basque,
encore parlée aujourd'hui, et qui n'a pas laissé moins de dix-neuf cents mots dans l'espagnol moderne.”
Vous voyez, conclut Ozanam, quelles résistances une langue est capable d’opposer. Qu'est-ce donc qui donne tant de puissance à ces syllabes qui, tout à l'heure, nous semblaient si peu faites pour arrêter les efforts d’un conquérant? (Ce sont les pensées, les souvenirs, l’émotion qu'elles réveillent dans l’homme; c’est qu’elles renferment pour lui les sentiments les plus enracinés dans son cœur; c’est qu'elles rappellent tous les usages au milieu desquels il est né, les affections dans lesquelles il a grandiet il a vécu. Une langue bien faite, et toutes les langues se font bien quand elles se développent seules et sans l'influence de l'étranger, une langue n’est autre chose que le produit naturel de la terre
qui l’a vue sortir, et du ciel qui a éclairé sa naïis-
‘sance ; elle contient en quelque sorte l’image même ‘de la patrie. Voilà pourquoi tant qu'une langue sub-
‘ siste, le moment n’est pas encore venu où il faille
désespérer de la patrie.”
Pour corroborer ces observations du professeur, nons
oo des ones 564 FRÉDÉRIC OZANAM
dirons que notre pays fournit une bonne preuve de la force de résistance du langage contre l'entière absorption d’une nationalité. En effet, si les Canadiens n'avaient pas tant tenu à conserver leur belle langue française, que serait devenu ce noyau d’une soixantaine de mille âmes au milieu du flot considérable d'émigrés que déversaient sans cesse parmi nous les Iles Britanniques? Nous serions noyés aujourd’hui au milieu de trois où quatre millions d'étrangers et il n'existerait pas de nationalité canadienne-française. Dès les premières années qui suivirent la conquête notre clergé et nos hommes politiques les plus remarquables comprirent toute la nécessité de protéger la langue du peuple conquis, de lui donner la première place dans tout l’enseignement et de lutter pour son maintien comme une des langues officielles du pays.
Après avoir ainsi fait connaître les causes générales qui conservèrent l'esprit national dans chacune des provinces de l’empire romain, Ozanam s'occupe particulièrement des trois plus grandes qui devaient être un jour l'Italie, la France et l'Espagne et qui déjàlaissaient percer les traits caractéristiques de leurs nationalités distinctes.
Pour ce qui est de l'Italie, le professeur remarque que cette nation a gardé pendant tout le moyen âge les deux grands caractères de l'Italie antique, le génie théologique et le génie du gouvernement. Dès ses commencements le peuple d'Italie tenait des Étrus-
ques le génie de la religion, et du Romain le génie du
FRÉDÉRIC OZANAM 565 gouvernement, (‘omme peuple religieux, le peuple italien, chose remarquable, ne vit jamais naître d’hcrésie dans son sein, mais au contraire toutes les erreurs ont reçu à Rome même les coups qui devaient les réduire à l'impuissance, Comme peuple possédant à un haut degré l’art de gouverner et de rendre la justice, le Romain a fait des lois propres à tous les pays et à tous les temps, même aux temps modernes, Aux jours de l'invasion les prêtres (trusques, ainsi que nous l'avons vu, offrirent des sacrifices pour apaiser les dieux, mais quand le gouvernement du pays échappa aux mains des Césars, il passa encore entre les mains d’un Romain dans la personne du pape saint Léon. ‘ Le patriotisme des anciens Romains, dit ‘ Ozanam, vit encore dans cette âme fortement trem- ‘ pée et éclate dans les homélies qu’il prononçait le ‘jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul, où, ‘ célébrant la destinée de la Rome nouvelle, il aime à montrer la Providence elle-même présidant aux grandeurs temporelles de cette cité maîtresse dont les conquêtes devaient préparer la conversion de Punivers.”?
Quant à l'Espagne, les traits caractéristiques de cette nation sont encore plus marqués. Les Romains trouvèrent chez les Espagnols du temps, comme on trouve encore chez ceux de nos jours, une imposante
gravité, une grande opiniâtreté et une admirable
sobriété. Si l’on avait quelque chose à reprocher aux nom-
breux et brillants écrivains de cette nation, ce serait peut-être une trop grande recherche de l’éclat et de la pompe et un goût exagéré pour les images grandioses et les phrases sonores, Mais ces défauts sont vite oubliés quand on lit les ouvrages d'hommes aussi remarquables que les deux Sénèque, Lucain, Martial, Florus et surtout Quintilien.
Le caractère grave des Espagnols se trouvait dans les répertoires du théâtre de l'époque. En littérature, Prudence ne s'était pas contenté de mettre le dogme en vers, mais, comme le remarque Ozanam, il le mit aussi en scène et personnifia les affections humaines et les passions, Plus tard, Calderon alla encore plus loin, il mit les passions, les sept péchés capitaux et les cinq sens en scène et leur donna la parole. On pouvait alors voir la foule se presser au milieu de la place publique et écouter avec attention et gravité un dialogue entre Adam et le Péché.
En s’occupant de la France en dernier lieu, Ozanum remarque que le caractère distinctif des Gaulois est plus difficile à séparer de celui des Romains, car on trouve chez eux le même goût pour la carrière des armes et l’art de bien parler. Chez ce peuple la force de résistance à la conquête devait donc être plus prononcée et la lutte plus longue et plus énergique.
En ce qui concerne l’éloquence,si on pouvait oublier ce qu'il y avait de bassesses et d’humiliation dans les panégyriques des rhéteurs comme Eumène, Pacatus
et Mamertin, on serait tenté de les considérer comme
maîtres dans l’art de bien parler, et surtout de parler avec esprit.
Les Gaulois se sont constitués à trois différentes reprises en empire gallo-romain, et ils n'ont cessé de lutter pour secouer le joug romain, non pas qu'ils fussent ennemis de la civilisation que leur apportuit Rome, mais parce qu'ils détestaient la tyrannie des conquérants, les exactions et la cruauté des employés du fisc, qui appauvrissaient les provinces pour pro curer à la plèbe de la capitale les jeux et la bonne chère, pañcn el circences.
Comme le professeur avait trouvé le type des Romains du cinquième siècle dans la personne de Symmaque, ce patricien savant et riche, de même il nous représente le (raulois de la même époque dans la carrière de Sidoine Apollinaire, cet éloquent et spirituel orateur.
Dans les pages consacrées par l'auteur à ce Gaulois remarquable, nous avons surtout été frappé par le passage suivant où apparaissent déjà la politesse et la galanterie française, Il s'agit de l'inscription en vers composée par Sidoine Apollinaire sur une coupe présentée à la reine Ragnahilde par Évodius. ‘ Assuré- ‘ ment, dit Ozanam, la princesse était bien barbare, ‘ mais les vers étaient bien polis. La coupe qu'on “ voulait lui offrir était en forme de conque massive, ‘et faisant allusion à cette figure et aux souvenirs ‘que l'antiquité v attachait, Sidoine disait : La
‘* eonque sur laquelle le monstrueux triton promètie
PTT SE ‘27
‘ Vénus ne soutiendra pas la comparaison avec celle- ‘ci, Inclinez, c'est notre prière, inclinez un peu votre ‘ majesté souveraine, et, patronne puissante, recevez ‘un humble don.... Heureuses les eaux qui, enfer- : ‘mées dans le resplendissant métal, toucheront la ‘face plus resplendissante d’une belle reine. Car, ‘* lorsqu'elle daignera y plonger ses lèvres, c’est le re- ‘“flet de son visage qui blanchira l’argentde la coupe.”
Voilà le Gaulois aperçu dans le second point de son caractère tel que dépeint par Caton : argutè loqui. Veut-on maintenant le considérer sous le premier aspect, rem militarem, le même $Sidoine Apollinaire, devenu évêque de Clermont, se chargera de prouver que le célèbre philosophe ne s'était pas plus trompé dans son appréciation du caractère guerrier des Gaulois.
La ville épiscopale de Clermont, située aux avantpostes de l’empire, était depuis longtemps assiégée par les Visigoths. Sidoine Apollinaire, ne désespérant pas de recevoir des secours, semblait vouloir éterniser la résistance. Mais il apprend un jour que Rome avait envoyé une députation au roi des Visigoths dans le but de lui céder Clermont, pourvu qu'il se retire sans attaquer aucune des autres parties de l'empire. Alors le vaillant évêque, rempli d'indignation, écrit la lettre suivante à un de ces hommes puissants sur lesquels il avait compté et dont il venait d'apprendre la trahison. ‘ Telle est mainte- ‘nant, dit-il, la condition de ce malheureux coin de
‘terre, qu'il a moins souffert de la guerre que de la ‘paix. Notre servitude est devenue le prix de la sécu- ‘rité d'autrui ; à douleur! la servitude des Arvernes ‘qui, si l’on remonte à leurs antiquités, ont osé se ‘ dire les frères des Romains, et se compter entre les ‘peuples issus du sang d’'Ilion. Si l’on s'arrête à leur ‘ gloire moderne, ce sont eux qui, avec leurs seules ‘forces, ont arrêté les armes de l’ennemi public; ce sont eux qui, derrière leurs murailles, n’ont pas redouté les assauts des Goths et ont renvoyé la terreur dans le camp des barbares. Voilà donc ce que nous ont mérité la disette, la flamme, le fer, la contagion, les glaives engraissés de sang, les guerriers amaigris de privations ! Voilà cette paix glorieuse pour laquelle nous avons vécu des herbes que nous ‘arrachions des fentes de nos murs . .. Usez donc de ‘toute votre sagesse pour rompre un accord si hon- ‘teux, Oui, s’il le faut, ce sera pour nous une joie de ‘ nous voir encore assiégés, de souffrir encore la faim, ‘“ mais de combattre encore.”
Voilà le caractère français avec ce sentiment passionné de l’honneur qui ne s’effacera jamais.
Nous reproduisons les dernières pages par lesquelles le professeur résume tout son cours sur la civilisation au cinquième siècle et prend congé de son auditoire.
Aïnsi, nous avons constaté l’origine des trois “ grandes nationalités n6o-latines, en Espagne, en Ita-
“lie et en Gaule. En arrivant ainsi au terme de
“l'étude que nous nous étions proposée cette année, ‘nous trouvons deux points établis: le premier, que ‘le monde romain, que la civilisation antique périt
‘moins complètement, beaucoup moins vite qu’on
‘ne pense, qu'elle résista longtemps à la barbarie, que ses institutions, bonnes où mauvaises, ses vices * comme ses bienfaits se prolongèrent longtemps dans le moyen âge et en expliquent les erreurs dont la cause et la source étaient mal connues. Aïnsi, l’astrologie, ainsi toutes les exagérations du despotisme ‘royal, ainsi tout le pédantisme et tous les souvenirs ‘de l’art païen qu'on peut surprendre aux onzième, douzième et treizième siècles : tout cela remonte à
une origine antique et constitue autant de liens que
Ca -
le moyen âge n’a pas voulu briser, et par lesquels il
ea
tient encore à l’antiquité.
‘ D'autre part, nous avons établi que la civilisa-
‘tion contient déjà, plus complètement qu’on ne
‘ croit, les développemeuts qu’on a coutume d’attri-
CS a
buer aux temps barbares. Aînsi l'Eglise à déjà la ‘ papauté et le monachisme ; dans les mœurs nous
ee «
‘avons signalé l'indépendance individuelle, le sen-
timent de la liberté chez le peuple et la dignité de
‘la femme. Dans les lettres nous avons vu la philo-
‘ sophie de saint Augustin renfermer en germe tout le Ï Le) o
travail de la scolastique du moyen âge. Nous
ES
‘avons vu la Cité de Dieu tracer les plus grandes ‘ vues de l’histoire, et enfin l’art chrétien des Cata- ‘combes contenir tous les éléments qui se déve- ‘ lopperont dans les basiliques modernes,
‘Voilà comme la Providence a mis un art singulier, ‘une préparation prodigieuse à lier entre eux des temps qui semblaient devoir être entièrement séparés par le génie différent qui les animait. Vous voyez que lorsque Dieu veut faire un monde nouveau, il ne brise que lentement et pièce à pièce l’édifice ancien qui doit tomber, et qu'il s'y prend de loin | pour élever le monument moderne qui luisuccédera. * Comme dans une ville assiégée, derrière les murs assaillis par l'ennemi, longtemps d'avance on com- ‘ mence à construire le retranchement qui les rem- * placera ct devant lequel viendront expirer tous les ‘efforts des assaillants; de même pendant que le vieux mur de la civilisation romaine tombe pièce à pièce, de bonne heure s’est construit le rempart ‘* chrétien derrière lequel la société pourra se retrancher encore.
‘Ce spectacle doit nous servir d'exemple et de
Sx
leçon : assurément linvasion barbare est la plus
grande et la plus formidable révolution qui fut ‘jamais; cependant nous voyons quel soin infini Dieu prit d’en adoucir, en quelque sorte, le coup, “ et de ménager la chute du vieux monde; croyons done que notre temps ne sera pas plus malheureux, que pour nous aussi, si le vieux mur doit tomber, des murs nouveaux et solides seront édifiés pour nous couvrir, et qu'enfin la civilisation, qui a tant
coûté à Dieu et aux hommes, ne périra jamais,
C’est avec ces pensées d'espérance que je vous
“ quitte, et j'aime a croire que, plus heureux l’année ‘* prochaine, je pourrai vous donner un rendez-vous ‘* plus exact. Je ne sais, messieurs, si j’achèverai avec ‘vous cette course, où si, comme à bien d’autres, il ‘me sera refusé d'entrer dans la terre promise de ma ‘ pensée. Mais du moins je l’aurai saluée de loin, Et ‘ quelle que soit la durée de mon enseignement,de mes ‘forces, de ma vie, du moins je n'aurai pas perdu ‘mon temps si j'ai contribué à vous faire croire au pro- “grès par le christianisme ; si,dans des temps difliciles où, désespèrant de la lumière spirituelle, beaucoup ‘se retournent vers les biens terrestres, j'ai ranimé ‘ dans vos jeunes âmes ce sentiment, qui est le principe du beau, des littératures saines, l'espérance. T1 n’est pas seulement le principe du beau, il l’est aussi de ce qui est bon ; il n’est pas seulement nécessaire ‘aux littérateurs, il est aussi le soutien indispensable ‘ de la vie; il ne nous fait pas produire seulement de ‘ belles œuvres, il nous fait aussi accomplir de grands
“ devoirs; car si l'espérance est nécessaire à l'artiste ‘“ pour guider ses pinceaux ou soutenir sa plume “ dans ses heures de défaillance, elle n’est pas moins ‘ nécessaire au jeune père qui fonde une famille ou ‘au laboureur qui jette son blé dans le sillon sur la
‘ parole de Dieu et sur la promesse de celui qui a dit:
Semez.”?
I nn
pu
en