CHAPITRE XX
PORTRAIT D'OZANAM PAR M. CARO.—SON CARAC- TÈRE D'APRÈS L'ABBÉ OZANAM.—- AUTRES RENSEIGNEMENTS,
L'abbé Ozanam nous dit qu'aucun des portraits de son frère ne lui ressemblait complètement, et que M. Caro avec sa plume avait mieux réussi que les artistes avec leurs pinceaux. Les traits d'Ozanam n'avaient d'autre expression que celle des sentiments qui agitaient son âme. De Ià cette mobilité quia fait le désespoir de tous les artistes qui ont essayé de les saisir et de les reproduire. Nous allons mettre sous les yeux du lecteur cette peinture faite par un ancien élève d’Ozanam, car nous sommes persuadé qu’on aimerait à connaître la physionomie de celui dont nous venons d’esquisser la vie et d'analyser les œuvres les plus importantes.
‘Ozanam, disait cet académicien, n'avait pour lui ‘rien de ce qui prédispose en faveur d’un homme, “ni la beauté, ni l’élégance, ni la grâce. Sa taille ‘médiocre, son attitude gauche et embarrassée, des ‘traits incorrects, un teint pâle, une extrême faiblesse ‘de vue, qui donnait à son regard quelque chose de
“trouble et d’indécis, une chevelure longue et en dé- ‘sordre, lui composaient une physionomie assez étrange, mais on ne pouvait rester longtempsindifférent à ‘cette expression de douceur et de bonté, transmise du cœur À travers un masque un peu lourd, mais “qui n'était disgracieux qu'à première vue. Que la ‘vraie beauté est belle et que cette beauté est rare ! Joignez à cela un sourire d’une très spirituelle ‘finesse, et À certains moments un épanouissement d'intelligence sur cette physionomie transformée, ‘eonume si elle se fût ouverte pour laisser passer un “rayon de l'âme; ajoutez enfin, comme dernier trait, ‘“lhabitude de souffrir avec calme, marquée dans ‘* cette expression singulière de sérénité douloureuse, ‘qui devint chez lui dominante dans les deux der- ‘‘nières années de sa vie; on conviendra qu’à ce prix, “ Pirrégularité des traits importe peu et quele plus dif- ‘“ficile des hommes se résignerait à être laid de cette ‘charmante manière. D'ailleurs, Ozanam était à mille ‘lieues de penser à tout cela, et je gagerais bien qu'il ‘n’a pas perdu une minute de sa vie laborieuse à se ‘* demander si sa laideur avait du charme ou n’en ‘avait pas. C'était de tous les hommes le plus étranger et le plus indifférent à ces sortes de choses, et ‘il avait bien raison de ne pas s’en soucier. ‘Comme il y avait de la gêne dans son maintien, ‘il y avait aussi de l'embarras, et presque de la gau- ‘‘ cherie dans ses premières paroles. Son élocution, ‘au début, semblait souffrir d’une sorte de timidité
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‘physique; elle était diMicile, lente, etne se dégageait
| ‘qu'avec peine d’une certaine obscurité. Elle n’osait
‘“s’enhardir que peu à peu, sous cette pression de “la dialectique intérieure de la pensée que l’obs- “tacle provoque ou que la sympathie échauffe. Les ‘premiers moments étaient toujours à l'incertitude ‘et au trouble, aussi bien dans une conversation pri- ‘vée, en tête à tête avec un écolier, que dans un en- “tretien écouté, au milieu d’un salon ; dans la chaire ‘modeste du collège comme dans cette chaire de la ‘Sorbonne, qui, de temps à autre, n'était pas sans “avoir quelque air de tribune.
‘Mais cette mauvaise honte cédait bientôt, non pas ‘tant au légitime sentiment d'une supériorité qui se ‘rend justice à elle-même, qu'au vaillant effort d’une ‘volonté pour laquelle c'était un devoir de produire “les idées avec toute la force et la chaleur qu'on doit ‘mettre au service de la vérité ; son talent était encore “de la conscience. Ces singulières timidités d’une ‘pensée qui s'effrayait d'elle-même, se marquaient ‘visiblement dans son écriture tourmentée, inégale, À ‘ surchargée de ratures. Une lettre, des notes épurses, ‘une page destine à la publicité, tout ce qui sortait ‘de sa plume portait l'empreinte d’un labeur difficile, ‘d'un goût inquiet, toujours mécontent de son œuvre, ‘et d’une certaine indécision, hésitant entre les formes ‘diverses et les nuances d’une idée. Il y avait de ‘tout cela dans Ozanam quand il était de sang-froid, “Mais le travail de l’idée produisait l'enthousiasme,
‘et tous ces embarras disparaissaient : la parole et le ‘style devenaient tout d’un coup vifs, impétueux ; ‘en un instant tout changeait de face, l’homme trop ‘“ défiant de lui-même disparaissait dans l’orateur, ou ‘dans l'écrivain sûr de la vérité.”
M. l’abbé Ozanam, pour compléter ce portrait, nous fait connaître dans les phrases suivantes quelques points saillants du caractère de son frère.
‘Frédéric, dit-il, malgré sa constitution frêle, assez ‘délicate et sujette à une infinité de petites indispo- ‘sitions, avait toutefois une excellente poitrine, et ‘un timbre de voix plein et sonore. Il était infati- ‘gable à la marche, comme nous l’avons dit ailleurs. II fallait bien encore qu'il eût une santé assez forte ‘ pour soutenir en plusieurs mois, des travaux de seize ‘heures par jour. À part deux ou trois grandes mala- ‘‘dies dont il fut atteint, il ne se trouva presque ‘jamais forcé de suspendre ses occupations ni de ‘ garder la chambre.
‘Son tempérament éminemment nerveux le rendait ‘très irritable et le portait à l’impatience ; mais toute ‘sa vie, et même dès son enfance, il combattit avec ‘courage ce mauvais penchant. Tout jeune encore, ‘lorsqu'on venait à le contrarier et qu’on le poussait à ‘bout, il s'écriait d’une voix alarmée : ‘ Finissez, finis- ‘sez, vous allez me faire mettre en colère.” On con- ‘ çoit qu'avec une disposition semblable jointe à l’es- “prit de droiture et aux sentiments nobles et délicats ‘que nos excellents parents nous avaient inspirés dès
‘‘râge le plustendre, Frédéric dut trouver, dans ses ‘nombreux rapports avec des hommes de toute con- ‘dition, de fréquentes occasions d’exercersa patience, ‘Elle lui échappait bien quelquefois comme à tout ‘enfant d'Adam, mais, le premier mouvement passé, ‘il en devenait tout confus, s’en repentait amière- ‘ment, et réparait généreusement sa faute en allant ‘“humblement présenter ses excuses à ceux qu'il ‘croyait avoir offensés, Plusieurs fois nous avons été ‘témoin nous-même de ces scènes édifiantes ; nous ‘n’en citerons qu’un seul exemple. Un Italien, au- ‘quel il s’était intéressé, avait abusé de sa protection, ‘* Lorsqu'il revint se présenter à lui, Ozanam l'accueil- “it fort mal et le renvoya avec humeur ; maïs à l’ins- ‘tant même il eut du remords; il prit aussitôt son ‘chapeau, courut après lui, le rejoignit et lui donna ‘avec l’aumône une preuve de la peine qu’il éprou- ‘vait de lui avoir parlé un peu rudement, ‘Il ne ‘faut jamais, dit-il ensuite, réduire un homme au ‘désespoir. On n’a pas le droit de refuser un morceau “de pain au plus vil ecélérat, IT ajoutait que lui- ‘ même, un jour, aurait besoin que Dieu ne fût pas ‘inexorable pour lui, comme il venait de l'être “ pour une de ses créatures rachetées au prix de son
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(*) Il se trouve des traits d’une ressemblance frappante avec celui-là dans la vie d’un de nos hommes d’État canadiens, Voyez a biographie de M, Morin par M. David.
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‘ Son caractère indécis le rendait très sévère pour |
lui-même, quoique fort tolérant pour les autres. Lorsqu'il avait une décision à prendre, ce qui lui coûtait infiniment, on était certain qu’il se déterminerait toujours pour le parti le plus rigoureux (envers lui-même), estimant, à tort, qu'il était le plus sûr...
‘ La tolérance fut l’un des principaux caractères qui distinguèrent et honorèrent la vie d’Ozanam. Elle était une effusion de son ardente charité. Toutefois, lorsqu'il s'agissait du dogme ou des droits de l'Église, on le trouvait comme un mur d’airain.
‘Jamais il ne fit sur ce sujet l’ombre d’une conces-
sion ; jamais il ne dissimula ni ne chercha à attcnuer un seul article de la foi.
Avee un cœur si tendre et si aimant pour tous ceux qui l'entouraient, si compatissant pour tous ceux qui s'étaient égarés dans les sentiers de l’erreur, est-il étonnant qu'Ozanam ait eu toute sa vie un dévouement sans bornes pour les pauvres ? Le germe en eflet a été puisé, il est vrai, dans le cœur de son père et de sa mère, qui rivalisaient de zèle pour voler au secours des indigents. Dès sa plus tendre enfance, Frédéric s’apitoyait sur le sort malheureux des petits ramoneurs dont le cri se faisait entendre pendant l'hiver. Plus tard la foi vint surnaturaliser et développer cette précieuse sensibilité. qui n’était encore qu'un simple htritage accordé
par La nature, Il voyait dans les pauvres les mem-
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