‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 10 sur 39 · II. < K · texte numérisé non relu

II. < K

Hon favori, ravertissait qull s'était trompé d'adroHtie, et qu'en songe il Tavait prise pour la belle Emilie.

Quand voui fîïl68 ici, Voltaire.

Hcrlin, de Tarscnal de Mars,

Devint le temple dos beaux-arts, * Mais trop plein de l'objet donl le cœur sut vous plaire, Km i lie est toujouiN présente à vos regards.

Au sortir de ce songe heureux, La vérité, toujours sévère, A Bruxelles bientôt dessillera vos yeux.

Je sens assez de nous la différence extrême;

Au haut de THélicon vous vous placez vous-même,

Moi, je tiens tout de mes aïeux,

Tel est larrôt du sort suprême.

Le hasard fait les rois : la vertu fait les dieux K

Faut-il croire que, pendant que Frédéric dictait h sa sœur cette réponse pleine de tact et de dignité, il s'amusait à en versifier a huis clos une tout autre, qui parut plus tard sous son nom, où Voltaire était traité de faquin, et où

1. Ulrique à Voltaire, octobre 1743. {Correspondance générale.)

MISSION DE VOLTAIHE A UEHLIN J 15

sa prétention d'aspirer, au moins en songe, à la niain d une princesse, était comparée au rèvc rrun chien qui aboie à la lune? — Les biographes de Voltaire contestent avec une sorte d'indignation lauthenticité de cette grossière boutade. Pour Thonneur du bon goût comme de la dignité royale, nous ne demandons pas mieux que d en douter avec eux. Mais les éditeurs allemands sont moins délicats ; car, dans la collection officielle des œuvres de Frédéric, les deux pièces mises dans la bouche d'Ulrique sont insérées à la .suite Tune de lautre, sans qu'ils aient Tair de se douter du joli trait de caractère, que, pax* ce rapprochement et ce contraste, ils prêtent à leur sou.verain.

La date fatale du 12 octobre fixée pour le départ arriva enfin, et Voltaire, faisant son compte H la dernière heure, dut tristement reconnaître qu il s en retournait absolument les mains vides, sans rapporter même un indice, même un soupçon des véritables intentions du roi. Il se résolut alors de tenter un dernier effort, véritablement désespéré et pourtant très

modcsle. Il supplia le roi de Prusse, dans un dernier entretien, de lui donner à porter un mot de sa main, un seul, propre à être mis sous les yeux de Louis XV, et qui pût attester que son langage à Berlin n'avait tendu qu'à rapprocher les deux souverains et à faire tomber les préjugés qui les éloignaient Tun de l'autre. Il demandait celte légère faveur non comme un acte utile à la politique, mais comme un service personnel, propre à lui faire obtenir à Versailles le retour des grâces royales dout on Tavait privé. « Je n ambitionne point du tout, disait-il, (Fêlre chargé d'affaires comme Destouches et Prior, deux poètes qui ont fait doux paix entre la France et l'Angleterre. Vous ferez tout ce qu'il vous plaira avec tous les rois du monde sans que je m'en mêle; mais je vous conjure instamment de m'écrire un mot que je puisse montrer au roi de France... Je ne demande autre chose, sinon que vous êtes satisfait aujourd'hui des dispositions de la France, que personne ne vous a jamais fait un portrait si avantageux de son roi, que vous me croyez d'autant plus que je ne vous ai jamais trompé.

et que vous êtes bien résolu à vous lier avec un prince aussi sage et aussi ferme que lui. Ces mots vagues ne vous engagent à rien, et j'ose dire qu'ils feront un très bon effet : car, si on vous a fait des peintures peu honorables du roi de France, je dois vouë assurer qu'on vous a peint à lui sous les couleurs les plus noires, et assurément on n'a rendu justice ni à l'un ni à lautre. Permettez donc que je profite de cette occasion si naturelle pour rendre l'un à l'autre deux monarques si chers et si estimables. Ils feront de plus le bonheur de ma vie : je montrerai votre lettre au roi, et je pouiTai obtenir la restitution d'une partie de mon bien que le cardinal m'a ôté. Je viendrai dépenser ici ce bien que je vous devrai*. »

(lomme nous ne trouvons pas de réponse à cette supplication, il est h présumer que Frédéric fut insensible, et ce qui prouve bien que même cet acte de bonne grâce fui refusé, c'est que, pour y suppléer, Voltaire fut réduit à citer, dans une dépêche postérieure adressée au mi-

1. Voltaire a Frédéric, octobre 1743. {Çorrespondnnre générale.)

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nistre, un fragment d'une des lettres royales que j'ai citées et où le nom de grand homme était décerné à Louis XV, dans un sens que la tourmu^o de la phrase rendait manifestement ironique. Cette rigueur n'empêcha point Frédéric d'assurer au voyageur, du plus grand sérieux du monde, avant de le mettre en voiture, qu'il avait eu tort de ne pas apporter de lettres de créance, ce qui aurait permis de traiter avec lui.

Ce n'est pas là, je le sais, le compte que rendent de ce dernier entretien les écrivains qui sVn sont fiés aux Mf^moirps de Voltaire. Tous racontent, au contraire, qu'au moment de le quitter, Frédéric lui glissa dans l'oreille ces simples paroles : Que la France déclare la f/uerre à r Angleterre et je marche avec elle. Par malheur, rien ne se trouve dans les correspondances, et, comme elles sont imprimées depuis longtemps, tous les narrateurs auraient pu prendre la peine de s'en assurer. La suite des faits fera voir, d'ailleurs, que cette exigence imposée, en effet, par Frédéric à la France, ne lui vînt h Tosprit que beaucoup plus tard et par

suite de circonstances qui n'étaient pas encore réalisées ^

Voltaire partit donc, — il le fallait bien ; — mais il s'éloignait à regret, se rendant non en droiture à Paris, où il n'avait rien h dire, mais à Bruxelles, où madame du Châtelet, se mourant d'impatience, était venue l'attendre et où il ne parait pas qu'il fût également pressé d'arriver; car il s'arrêta de ville en ville, dans les petites cours d'Allemagne, où chacun voulait le retenir, entre autres à Brunswick, pendant deux mortelles journées dont Emilie comptait toutes les minutes. « C'est un voyage céleste, écrivait-il, où je passe de planëte en planète. » Et, la tournée finie, il ne demandait pas mieux que de recommencer; il proposait, au contraire, à Amelot de repartir sans débrider si on voulait le charger de lettres pressantes de Charles YII

i. Voltaire à Amelot, Bruxelles, 5 novembre 1743. (Correspondance de Hollande. Ministère des affaires étrangères.) — On trouve dans la Correspondance générale de Voltaire une lettre également adressée à Amelot en date du 27 octobre, et qui est si semblable pour le fond, et souvent môme pour la forme, à celle-ci, quMl est a présumer que l'une n'est que In brouillon dont l'autre est le texte définitif. Voir appendice A ù la Hn du vol unie.

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pour tous les princes de l'empire, afin de los décider à agir en commun sur les résolutions de Frédéric. II ne savait pas, et personne ne lui fit savoir que, pendant qu*il cherchait ainsi à renouer les fils d'une négociation qui n'avait pas même été entamée, Frédéric faisait venir Yalori dans son cabinet et lui proposait d aller, de sa personne, porter à Versailles le plan d'une action commune avec la France. La comédie était jouée ; la partie sérieuse allait commencer*.

« Ce siècle-ci, dit Frédéric dans ÏHistov'e de 7non tenips^y est bien fait pour les événements singuliers et extraordinaires ; car je reçus un

1. Voltaire à Ameloi, dépèche citée. — Valori à Amelol, 5 octobre 1744. {Correspondance générale. Ministère de» affaires étrangères.)

2. Frédéric, Histoire de mon temps, cbap. xi. Nous extrayons ce passage du texte primitif dont les archiTes de Berlin ont donné récemment connaissance au public. La forme, mais non le fond, en a été altérée dans le texte définitif, le seul connu jusqu'à ces dernières années. Voici cettti variante : u Sur ces entrefaites, Voltaire arriva u Berlin. Comme il avait quelques protecteurs à Versailles, il crut que cela était suffisant pour se donner les airs de négociateur; son imagination brillante sélançait sans retenue dans le vaste champ de la politique : il n avait point de créditif et t?a mission devint un jeu, une» simpl»^ plaisanterie, >»

ambassadeur poète et bel esprit de la part de la France : c'était Voltaire , un des plus beaux génies de l'Europe, Timagination la plus bril* lante qu'il y ait peut- être jamais eue, mais rhomme le moins né pour la politique. En même temps, il n'avait point de créditif; mais aussi peux-je assurer qu'il ne s'était pas débité ambassadeur sans fondement ; sa négociation fut une plaisanterie, et elle en resta là. »

Les modernes éditeurs des papiers politiques de Frédéric ont vu dans cette appréciation dé* daigneuse une leçon qu'ils ont cru devoir suivre ; aussi ont-ils retranché avec soin de leur publication tout ce qui pouvait rappeler la négociation prétendue de Voltaire; son nom mémo est à peine prononcé dans leur recueil, et ils ont poussé le scrupule, je dirais volontiers la pruderie, jusqu'à faire disparaître les lettres ou même les paragraphes où co nom iigu^ait^ Ces consciencieux serviteurs ont-ils bien fait? Onl-

1. C'est ce dont on peat s*as8urer en comparant la correspondance de Rottenbourg, insérée dans le Recueil générai des œuTres du roi de Prusse, avec cette même correspondance telle qu'on la trouve dans le nouveau Recueil politique. Tous les» passages relatirs h Voltaire ont été supprimés.

ils bien compris la pensée du maître? N'ont-ils pas manqué eux-mêmes de mémoire et de reconnaissance? Les voyages répétés de Voltaire à Berlin ont été, il faut bien en convenir , sans résultat pratique, sans action directe sur la politique des cabinets et les incidents du jour. Mais, vues de plus haut et de plus loin, ces apparitions brillantes ont*elles été sans influence, sinon sur le cours immédiat des événements, au moins sur la révolution d'idées qui a si profondément modifié, depuis lors, les relations de la France et de TAllemagne? Voltaire n'a-t-il pas, par sa seule présence, aidé Frédéric à faire, de la demeure gothique des vieux chevaliers teutons, un centre de civilisation prêt à devenir la capitale d un grand empire? A la suite de Voltaire, le génie français pénétrait, avec sa grâce légère et frondeuse, jusque dans les sables de Brandebourg et sur les rives glacées de la Baltique. Mais, la communication une fois établie, n'est-ce pas par la route ainsi frayée que l'esprit allemand, à son tour, devait, d'un pas plus lourd peut-être, mais par une sorte de retour offensif, venir opérer parmi nous des conquêtes iiitel-

lectuelles qui ont précédé et préparé la victoire du champ de bataille? Qu'est-ce que la puissante Allemagne d'aujourd'hui ne doit pas, en bien comme en mal, à Tinfluence du génie de Goethe? ol Goethe lui-même, que n'a-t-il pas dû à Voltaire? Si Voltaire n'eût précédé madame de Staël à Berlin, y eût-elle été chercher, en eûtelle rapporté le livre révélateur qui, le premier, nous a fait apprécier l'originalité de la pensée germanique?

Il faudrait pourtant ne pas être plus dédaigneux que ne Tétait au fond Frédéric lui-même, malgré les boutades de son humeur sarcastique; car, si Frédéric aimait à se jouer de Voltaire, jamais pourtant il n'a renoncé à l'honneur et même au profit qu'il croyait tirer de ses hommages. En lui fermant l'entrée de son cabinet diplomatique et de son camp, il lui gardait toujours grande ouverte celle de sa cour et de son palais. Gesamitiés philosophiques et littéraires, qu'il malmenait à ses heures, il n'a jamais cessé de les étaler avec un orgueil complaisant.

C'étaient des joyaux, direz-vous, dont il aimait à parer sa couronne? Oui; mais il savait qiip

leur éclat, loin d*èlre un vain ornement pour sa puissance, en propageait le rayonnement, et qu'éblouir les hommes est le plus sûr moyen de les dominer.

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