‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 2 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Suspension des opérations militaires après la bataille de Dettingue. — Causes de ce temps d'arrêt. — Dissentiment entre les alliés. — George II rentre à Worms et n'en sort plus. — Pourparlers avec Charles VII. — Négociations de la France et de l'Angleterre avec le roi de Sardaigne. — La Sardaigne se déclare pour les alliés. — Traité de Worms. — Attitude indécise et mystérieuse de Frédéric IL

— Voltaire est envoyé en mission secrète auprès de lui.

— Circonstances qui précèdent et déterminent cette mission. — Échec de Voltaire à l'Académie française. — Son irritation contre la cour. — On lui conseille de quitter la France et de se rendre à Berlin. — Richelieu imagine de profiter de cette disgrâce apparente pour faire sonder par Voltaire les intentions de Frédéric. — Cette idée est agréée par Louis XV et une partie du ministère et Voltaire s'y prête. — Précautions prises pour dissimuler le but de son voyage. — Il se rend d'abord à la Haye, chez le ministre de Prusse dans cette ville. — Ses rapports avec le parti

opposé à la FruDcc. — Embarras que sa présence cause au luarqula de Fénelon, ambasadeur de France. — Son départ pour Berlin. — Artifice employé par Frédéric pour découvrir le véritable caractère de sa mission. — Accueil qu'il lui fait. — Voyage de Frédéric à Baireulh. — Voltaire Ty accompagne, sans avoir été prié de le faire. — Réception empressée qui lui est faite par la marquise de Baireuth, sœur de Frédéric. — Frédéric ne laisse rien découvrir de ses desseins. — Retour à Berlin. — Voltaire part sans avoir obtenu aucune confidence et sans être charge d'aucune communication pour le gouvernement français. — Frédéric mande Valori pour entrer en négociations avec lui.

La bataille dc'Dettingue et révacuation de la Bavière avaient eu lieu presque simultanément dans les derniers jours du mois de juin, au début de la saison d'élé^ la seule qui, dans les habitudes militaires encore subsistantes, put être utilement consacrée aux opérations de gueiTe. Les alliés avaient ainsi devant eux le temps nécessaire pour tirer profit de leur double victoire, et tout les invitait à se mettre à Tœuvre pour le bien employer. Deux grandes armées.

Tune manœuvrant sur le Rhin, — celle que

commandait le roi d'Angleterre ; — l'autre, celle qui, sous les ordres du prince Charles de Lorraine, traversait à grandes marches et sans obstacle la Bavière, pouvaient soit en se réunissant, soit en concertant leurs mouvements pour entrer en France, le même jour, par deux points différents, porter sur notre territoire la plus redoutable des attaques.

Effectivement on put d abord croire que nos ennemis sentaient leur force et ne tarderaient pas à en faire usage. Lord Stairs répétait tout haut aux envoyés des petits souverains d'Allemagne, qui venaient apporter leurs hommages au camp anglais, que son maître allait fondre sur la France comme un foudre de guerre. Tel était aussi le langage du Hongrois Mentzel, qui commandait lavant-garde du prince Charles, composée presque exclusivement de Hongrois et de Pandours, dont Taspect farouche teiTifiait les populations. Ce chef de bandes, qui ressemblait plus à un brigand qu'à un soldat, vociférait dans des ordres du jour incendiaires que l'Alsace et la Lorraine étant les biens propres de sa maîtresse, quiconque, dans ces deux pro-

vinces, ne ferait pas de bonne grâce sa soumission serait livré au feu et au pillage. C'est pour répondre à cette double menace que Noailles, repassant le Rhin, vint se placer aux environs de Landau, le long de la Queiche, prêt à faire tête à larmée anglaise si elle apparaissait sur la frontière du Nord, tandis que le maréchal de Coigny, placé sous ses ordres pour commander Tarmée qu'avait ramenée le maréchal de Broglie et aidé du comte de Saxe, restait en armes entre Strasbourg et Colmar, surveillant tous les mouvements du prince Charles.

A la surprise générale des spectateurs (sentiment que rhistorien ne peut s'empêcher de partager), tout cet éclat, un moment si bruyant, s'apaisa subitement. Au lieu de marcher en vainqueur sur la France, le roi George vint s'enfermer dans Worms, d'où il ne bougea de tout l'été; le prince Charles, à la vérité, fit son apparition attendue sur les bords supérieurs du Rhin et tenta à plusieurs reprises de franchir le ileuve, mais avec tant d'hésitation et tant de mollesse, que le maréchal de Coigny, tout vieux et inerte qu'il était, n'eut besoin que de peu

d'efforts pour Ten empêcher. La plus heureuse de ces tentatives ne réussit qu'à faire passer dans Tile de Rheinau, au-dessus de Colmar, de huit à dix mille hommes qui en furent débusqués peu de jours après, et on en était encore là aux premiers jours d octobre, quand des pluies précoces fournirent au prince un prétexte pour reprendre, avant le temps ordinaire, ses quartiers d'hiver. Tout le résultat de la campagne se borna ainsi à la soumission des forts d'Égra et dlngolstadt, les deux seuls points que les Français occupassent encore en Allemagne et qui, bien que très faiblement défendus, ne se rendirent qu'à de bonnes conditions.

Cette inaction prolongée des Allemands prêta à des commentaires de toute espèce dont, dans le camp français, on ne se faisait pas faute de se divertir. — « Le roi d'Angleterre, écrivait Maurice de Saxe à son frère le roi de Pologne, partit hier avant midi sans prendre congé de moi. Quoique cela ne soit pas poli, j'en suis bien aise, car il m'a causé quelque insomnie avec sa grande vilaine armée. Dieu le conduise, lui donne bon voyage et bon vent pour revoir

TAngleterre ! Il est apparent que M. le priuoe Charlfis ^'en ira vers le lac de Constance. Il fora bien ; car, sans cela, nous pourrions bien le galoper, pour peu qu'il tardât à s'en aller. » Les soldats ne plaisantaient pas de moins bon cœur que le chef. Ainsi, on rapporte que les sentinelles qui montaient la garde la nuit sur les bords du Rhin avaient fait de leur cri de veille accoutumé un petit distique ainsi conçu :

Prenez garde à vous !

Le prince Charles eit aaoûl.

Et, dans les cabarets, on chantait à gorge déployée :

Charles dit avec audace, Guidé par Je dieu du vin, Qu'il veut passer en Alsace, Pour y vendanger soudain.

Ses projets sont inutiles, Nos bords sont trop difficiles.

Il boira de Teau du Rhin,

Il boira^ il boira,

De l'eau du Rhin.

Il n'était pas surprenant que les soldats français, revenus sur le sol natal, eussent repris leur entrain et leur gaieté ordinaires. Apres un si long

séjour au milieu de populations hostiles, ils jouissaient de se retrouver entourés de compatriotes qu'animait comme eux la haine contre Tétranger, et des paysans de la .généreuse province d'Alsace, qui les aidaient spontanément à défendre la frontière depuis Iluningue jusqu'à Strasbourg. Leur joie était donc bien naturelle; mais ce qui Test moins, c'est que le' prince Charles, averti de leurs plaisanteries, en fit faire ses plaintes au commandant français, et que les rapports étaient devenus si faciles entre gêné* raux qui se faisaient si peu de mal, que Coigny promit d'y. mettre ordre et tint parole*.

Au demeurant, cette sorte de trêve amicale succédant à une mêlée sanglante et à des menaces formidables, s'établit à peu près d'un commun accord, sur toute la ligne des deux armées. Si je ne craignais d'allonger ce récit par des digressions inutiles, j'en donnerais quelques preuves ; ce serait une occasion de faire comprendre aux lecteurs de nos jours (qui peut-être

1. Co8 couplets et cette anecdote se trouvent dans une correepondanee du temps» que son possesseur, M. de Trudert, a bien voulu mettre à ma disposition. — {Maurice de Saxe^ parVitzthum, p. 473.)

en seraient surpris) ce que pouvait être, dans le feu même de la guerre, la courtoisie des rapports mutuels entre des chefs d'armée, toujours pris alors, quelle que fut leur patrie, dansTélile de la société polie.

Voici, par exemple, l'échange de correspondances que je rencontre exactement à cette date entre Noailles et Carteret; c'est Noailles qui commence, en priant le ministre anglais do s'acquitter de je ne sais quelle commission envers un prisonnier français : « il y a longtemps, dit-il, si je ne me trompe, que j'ai eu l'honneur de voir Votre Excellence en France, et je ne me serais pas douté que notre correspondance dût commencer à Tarmée. Je ne puis cependant pas dire que Votre Excellence ne me soit pas beaucoup plus connue par la réputation de son esprit et de ses talents qu'elle ne me Test personnellement, avec cette différence que je souhaiterais», pour ma propre satisfaction et le plaisir que j'y trouverais, à connaître par moimême ce que je ne connais encore que par les autres. Il faut espérer que des temps plus tranquilles m'en fourniront l'occasion. En attendani,

monsieur, je vous prie de considérer que, lorsque j'aurai l'honneur de vous écrire, c'est un militaire qui le fait, qui ne connaît d'autre façon de traiter que celles qui sont conformes au métier, qui sont ouvertes, franches, généreuses; qui ne cherche point à surprendre et qui voudrait fort n'être pas surpris; de qui vous n'aurez jamais de mauvaises difficultés à essuyer et qui se flatte de trouver en vous la réciproque. »

Carteret répond : « C'est par milord Stairs, je crois, que j'ai eu l'honneur d'être introduit chez Votre Excellence à Paris, je ne dirai pas il V a combien d'années. Votre Excellence était alors à la tête du ministère et moi trop jeune et trop incomidérable pour prétendre à son souvenir. Mais je ne pourrais oublier le gracieux accueil que vous avez bien voulu me faire dans le haut rang où vous vous trouviez déjà ; c'est par un pur hasard et un jeu de fortune que je me trouve, à l'heure qu'il est, engagé avec Votre Excellence dans une correspondance purement militaire... Tout ce que vous voudrez bien m'adresser sera immédiatement mis devant le roi et je vous ferai parvenir la réponse dès que

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je serai autorisé à le faire. Votre Excellence reconnaîtra toujours en moi une manière ouverte, franche, exempte de tous préjugés nationaux, au-dessus de la moindre démarche contraire à la bonne foi, à la candeur dont j'ai toujours usé envers amis et ennemis. . . Je supplie Votre Excellence de croire que ce sont mes véritables sentiments et que je serai toujours avec une très grande vénération... »

Qu'on me laisse citer encore (et ce sera tout) quelques phrases du même maréchal de Noailles adressées à un autre général autrichien, Khevenhiiller, à propos du sujet plus délicat des violences exercées par le Hongrois Mentzel :

«... S'il est survenu entre nous quelques difficultés, lui dit-il, c est qu'on a cru, do ce côté, avoir à se plaindre de la manière dont font la guerre quelques-unes de vos troupes, qui ont des noms connus en Europe et qui véritablement ne sont point, de toutes les nations de cette partie du monde, celles qui se piquent le plus de faire la guerre avec noblesse et générosité. Je ne parlerai pas, par exemple, à Votre Excellence de Tindécence des écrits qui ont été répandus

par le colonel Mentzel et qui étaient plutôt dans le style d'un incendiaire que dans celui d'un honune de guerre. Je pense et je suis persuadé que Votre Excellence est du sentiment qu*il convient toujours mieux à tous égards, avec tout le monde, de faire la guerre noblement et généreusement. Je suis aussi persuadé que, dans toutes les affaires de votre compétence et de la mienne, nous rechercherons de part et d'autre, avec la même vérité et la même droiture, à éloigner toutes les difficultés... J'adresse ceci au gouvernement de Fribourg pour vous le faire tenir dans la région que vous habiterez ; car, quoique assez curieux sur les choses qu^ peuvent avoir rapport à la sphère où je me trouve, je ne dépense rien en espions pour les choses qui n'en sont pas, et je n'ai actuellement d autre intérêt de savoir où est Votre Excellence que celui que je prendrai toujours à la conservation d'une personne que j'honore, que j'estime et que je respecte, et j'en dirais davantage dans des circonstances plus tranquilles \ »

1 . Noailles à Garteret— Carteret à NoaiUes, 9 et iO septembre. — Noailles h Kbevenhailer. 28 octobre 4748. {Oorrespondance

i2 FRÉDÉRIC II ET LOUIS XV

Quelle que put être cepeadaut la courtoisie de ces procédés réciproques, comme ces gens de si bonne compagnie n'en avaient pas moins montré qu'ils étaient capables de s'aborder moins poliment sur les champs de bataille, co ne pouvait être là la cause qui refroidit subite* ment leur humeur belliqueuse. Les raisons de ce changement d'attitude sont nombreuses, et, au fond, ce sont celles-là mêmes qui paralysent habituellement l'action de toutes les coalitions, celles dont Talliance franco-prussienne avait eu à souffrir et dont les Anglo-Autrichiens subissaient à leur tour la fâcheuse influence.

Celait, en premier lieu, comme toujours, la différence des tempéraments et les rivalités d'in- • térêts des généraux. Pour commencer, le roi George, tout étonné de se trouver un héros (bonne fortune à laquelle il ne s'était jamais attendu}, mais encore très ému des périls personnels qu'il avait courus, n'était nullement

d'Allemagne, Lettres de divers généraux étrangers.) Ministère des affaires étrangères.) — Voltaire a été frappé de ces rapports courtois établis entre les généraux ennemis k cette époque, et en fait l'objet d'une remarque dans le Siècle de Louis XV,

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pressé de s'aventurer une seconde fois dans ce jeu où il avait vu serrer de si près sa personne royale. Il repoussa presque sans le discuter le plan de marche immédiate et de vive agression que Stairs lui soumit dès le lendemain de Dettingue. Stairs, dont le caractère était très irritable et qui se savait, d'ailleurs, mal vu dans lentourage du roi, ne put cacher son mécontentement. De vives altercations s'ensuivirent entre lui et les courtisans, qu'il accusait de lâcheté, et, pendant plusieurs jours, le camp anglais offrit, dit un témoin oculaire, l'aspect d'une république où personne n'obéissait et où chacun disait tout haut son sentiment. Enfin Stairs, dans un dernier mouvement de colère, offrit une démission que ses ennemis (Garteret était du nombre) furent très empressés d'accepter.

La timidité n'était pas, d'ailleurs, le seul défaut de George ; il y joignait aussi l'avarice, défaut encore accru chez lui par la jalousie avec laquelle le parlement surveillait l'emploi des subsides accordés aux armées continentales.

Quand les princes allemands qui venaient lui

rendre hommage parlèrent des dégâts que leur avaient causés les réquisitions supportées par leurs sujets et murmurèrent quelques mots de dédommagement y le roi leur coupa la parole eu leur disant que c'était le moins qu'ils pussent faire que de défrayer de tout leur libérateur, et qu'il verrait à les indemniser en raison de la conduite qu'ils tiendraient à son égard. Après cette déclaration, personne ne se soucia plus de faire un pas en avant ^

Chose singulière, celui de tous qui le pressa le moins d'agir, ce fut le prince Charles, ou du moins son envoyé, le général Brown, qui était venu de sa part au quartier général anglais pour arrêter le plan de la campagne d'été. Le prince sentait que, s'il liait trop étroitement sa partie avec l'armée anglaise, ce serait George qui, en vertu de sa qualité royale, devrait prendre le commandement suprême, et il n'avait nul goût à se mettre sous les ordres d'un chef dont les talents, pas plus que le courage, ne lui inspiraient la moindre confiance. Il fut servi

i, Frédéric, Histoire de mon temps s chap. vin.

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à souhait parla démission de Slairs ; mais alors, se trouvant isolé, il craignit d'avoir sur les bras les deux armées de Noailles et de Coigny réunies, et n'opéra qu'avec des précautions qui expliquent comment son action fut si peu efficace * .

La démission de Stairs eut encore pour conséquence de laisser le ministre Garteret maitre dans le conseil du roi d'Angleterre, et, avec lui, le goût des solutions diplomatiques reprit le dessus sur le parti des coups de force et de la politique à outrance. Ce fut ce que l'un des généraux autrichiens appelait une manière philosophe de faire la guerre qui ne servirait qu'à rendre la campagne infructeuse. En conséquence, deux négociations furent immédiatement rouvertes, l'une et l'autre très épineuses et dont les lenteurs servirent de raison ou de

1. D'Arneth, t. II, p. 264, 267. — On dit que Stairs, dans sa dernière discussion avec Garteret en présence du roi, s'écria : « Je me ca-serai plutôt la tète d'un coup de pistolet que d'attendre ici les Autrichiens... Puisqu'on prend les résolutions sans moi, on pourra aussi livrer bataille sans moi. » {Nouvelles à la main, dans les papiers de Condé au ministère de la guerre.)

prétexte pour motiver le retard des opérations militaires. Ce fut d'abord la reprise d'une tentative déjà tant de fois faite et souvent si près d'aboutir, afin de décider Fempereur à une volte-face qui, moyennant un salaire modeste, l'aurait fait passer dans le camp de ses ennemis de la veille. Il semblait que, dans l'état d'exaspération et de détresse auquel ce malheureux prince était réduit, il ne devait pas être malaisé de le déterminer à ce changement de front.

Rancune et misère, tout paraissait l'y porter, et l'opération eût été facile, en effet, si seulement Marie-Thérèse eût maintenu les conditions déjà si sévères qu'elle exigeait avant la victoire, ou si le cabinet anglais l'eût obligée à s'en contenter. Mais le succès enivrait tout le monde, et l'Angleterre, hier encore si accommodante, devenait après son triomphe presque plus exigeante que son alliée. Ce n'élait pas, à la vérité, la faute personnelle de George, qui, ne connaissant pas d'intérêt plus cher ni plus pressant que de pacifier l'Allemagne pour protéger le Hanovre, se montrait toujours assez traitable ; mais il avait affaire, chez lui, à un parlement ombrageux et

sur ses gardes, qui, se méfiant justement de cette faiblesse, ne voulait pas que le sang anglais eût coulé à Dettingue uniquement pour sauver les possessions particulières de la maison de Brunswick. Vienne et Londres se mirent ainsi d'accord pour offrir ou plutôt pour imposer à Charles VII des conditions telles qu'une abdication immédiate eût été cent fois préférable : on ne lui promettait, en effet, de lui rendre son patrimoine électoral qu'à la condition de laisser aux Autrichiens toutes les places fortes en otage jusqu'à ce qu'une diète solennelle, convoquée par lui-même, eût déclaré, sur sa demande, la guerre à la France au nom de l'empire, et assuré la succession impériale à Tépoux de Marie-Thérèse.

Sous cette effroyable pression, Charles se débattait, comme un condamné subissant la question ordinaire et extraordinaire. Il eût peut-être sacrifié soit l'honneur, soit l'intérêt; mais tous deux ensemble, en vérité, c'était trop : « Ce ne sont pas les renonciations qu'on me demande, disait-il au ministre de France, qui m'arrêtent. Je n'ai plus rien h j)er(lre. J'ai

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même, ajoulait-il, cougulté, sui* ce poiul, mon directeur de conscience, qui est théologien, et il m'a dit que, la violence étant avérée , je pou* vais me résigner à tout ; mais (mettant la main sur son cœur) c'est ceci qui me relient : je suis le parent et Tallié du roi, et je ne puis digérer r.ertaines conditions. Et cependant, ajoutait^l, comment faix'e quand on y est réduit en même temps par leunemi et par Tami? »

Averti do ce scrupule, Noailles ne manquait aucune occasion de lui en faire, au nom de Louis XY, de chaleureux compliments en y joignant, sous forme de quelques millions de subsides, des moyens plus substantiels pour l'engager à y persévérer : car, depuis qu'il s\Hait approché de T Allemagne, Noailles comprenait mieux que l'on ne faisait peut-être à Paris l'intérêt de conserver ce fantôme d'empereur « comme une idole, disait-îl, h présenter à l'em^ pire atin de l'empêcher de se livrer aveuglément aux vues des Anglais et des Autrichiens » ^

Mais, parallèlement à cette négociation, une

4. Correspondance de Bavière ^ juillet et août, passitn, — Blondel à Amelol, 7 août 174S. -^ Lautrac. * AiiMilott H aoiVt

autre éUit poursuivie qui tenait bien plus au cœur du cabinet anglais et dont il faisait, en réalité, dépendre la continuation de son intervention en faveur de Marie-Thérèse : celle-là avait pour but de convertir en une alliance définitive la transaction précaire et bizarre qui réunissait sous un même drapeau, en Italie, Tarmée autrichienne et l'armée du roi de Sardaigne. J'ai dit en quoi consistait cet arrangement peut-être sans exemple dans les annales diplomatiques. Sans renoncer à ses prétentions personnelles sur la Lombardie, Charles-Emmanuel avait consenti à en ajourner la discussion et à unir, en attendant, ses forces à celles dn Marie-Thérèse pour éloigner un ennemi commun (l'infant d'Espagne don Philippe), représentant de la puissance 9t de l'ambition de la maison de Bourbon en Italie. Leurs armées, réu-

1143. — Cbambrier au roi de Prusse, 23 août 1743. (Ministère des affaires étrangères. — Ronsset, t. I. Introduction, p. LxxTi.) — Journal de CkarUt VU, p. 96-98. C'est Charles VII qui, dans ce journal, mentionne ia consultation thôologique de son directeur ; il «joute que Noailles lui dit k plusieurs reprises : « Faites votre paix comme vous pourrez, pounru que vous ne soyez pas de nos ennemie. C'est tout ce que nous vous demandons. »>

nies avaient été heureuses; car, à la suite d'une bataille livrée en avant de Bologne, à Campo- Santo,le général espagnol Gages avait été forcé de se retirer au delà de Rimini. Le Milanais était déli\Té : c'était ce résultat qu'il s'agissait de confirmer et d'étendre en convertissant une coalition temporaire et purement défensive en une amitié solide fondée sur des concessions réciproques.

Mais c'était là justement le pas que Charles- Emmanuel hésitait à franchir, ou, du moins, qu'il ne voulait faire qu'à bon escient, et en calculant, jusqu'aux moindres sou et denier, ce qu'il aurait à y gagner. A vrai dire, s'il avait voulu se décider et si ses troupes avaient tiré parti de leur victoire, la retraite des Espagnols eût été changée aisément en une déroute ; mais il n'avait eu garde de pousser ce succès assez loin pour que Marie-Thérèse, n'ayant plus rien à craindre, n'eiit plus besoin de le ménager, ou pour que les Espagnols, n'ayant plus rien à espérer, n'eussent plus d'intérêt à lui rien ollVir. Ecraser un des deux adversaires eût été le moyen de ne j^liis rien obtenir d'aucun des deux. Rien

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ne lui convenait mieux, au contraire, que sa situation d'allié conditionnel et provisoire do l'Autriche. Il y trouvait l'avantage de faire manœuvrer librement des soldats sur les deux rives du Pô : puis, une fois le Milanais évacué, et sa parole ainsi dégagée, il pouvait, sans manquer à la foi jurée, ouvrir de nouveau Toreille aux propositions qui ne pouvaient manquer de lui venir du côté des Pyrénées et des Alpes.

Tenir la balance entre les parties adverses qui se disputent la prépondérance, soit en Italie, soit en Europe, et passer incessamment de Tune à l'autre, c'était et c'est même resté jusqu'à nos jours la tradition héréditaire de la maison de Savoie; mais, cette fois, on avait perfectionné la vieille pratique, et c'était une trouvaille, en vérité, que de pouvoir jouer le double jeu à ciel ouvert sans même être accusé de duplicité.

Aussi rien n'a jamais autant ressemblé h un bureau de commissaire-priseur mettant une propriété aux enchères que le palais de Charles- Emmanuel pendant cet été de 1743, et surtout le cabinet de son ministre, le rusé Savoyard marquis d'Orméa.

A peine, en ofFet, Téchec de Gampo-Santo eut-il appris aux Espagnols qu'ils étaient hors d'état de faire leurs affaires à eux seuls dans la Haute-Italie, que le cabinet français, qui n'avait jamais renoncé qu'à regret à Talliance savoyarde, persuada à celui de Madrid de rentrer en pourparlers à Turin. Il s'agissait de savoir si la crainte d avoir trop avancé le succîîs d'une des parties ne rendrait pas Emmanuel disposé h rétablir l'équilibre en se portant du côté de l'antre, (le n'eut pas été le compte de TAngleterre, beaucoup plus soucieuse au fond (je Taî déjà dit) de poursuivre la maison de Bourbon en Italie qu'en Allemagne, et sur la Méditerranée que sur le Rhin.

De là deux ordres de propositions : les unes portées par les agents français, les autres émanées des agents anglais et dans lesquelles les provinces lombardes, objet de la convoitise héréditaire de la maison de Sardaigne, étaient, en quelque sorte, découpées en des sens différents, suivant l'intérêt de chacun des postulants qui, les uns et les autres, rivalisaient ainsi auprès d'Emmanuel d'avances et de séductions.

MISSION' DE VOLTAIRE A BEnLIN :i'\

La France, au nom de l'Espagne, traçait une ligne de démarcation dans le sens de la longueur, abandonnant h la Sardaigne la rive gauche du Pô jusqu a Mantoue, c'est-à-dire, en réalité, le Milanais tout entior, à condition que sur la rive droite les duchés do Parme et de Plaisance, et la Toscane même au besoin, deviendraient Tapanage de Tinfant don Philippe. L'Angleterre, au contraire, au nom de TAuiriche, ne détachait en faveur de Charles- Emmanuel qu'une ligne trës étroite du Milanais et de la rivière de Gênes, mais lui livrait toutes le» provinces centrales de l'Italie, à charge d^en exclure absolument les Espagnols.

D'Orméa recevait publiquement ces offres diverses, en pesait les inconvénients et les avantages et les discutait même sur la carte et sans aucun mystère avec chacun des prétendants.

Ceux-ci répondaient en vantant leur marchandise aux dépens de celle de leur concurrent.

— « Pourquoi donc, lui disait un jour, par exemple, l'ambassadeur de France, le marquis de Senneterre, préférez-vous une petite parti»» du Milanais acquise par le moyen de l'Angle-

terre au Milanais tout entier par le moyen de la France? — En voici la raison, répondit d'Orméa : nous croyons que cette partie vaut mieux sans un prince de Bourbon en Italie que la totalité avec rinfant h nos côtés : Finfant a des parents trop puissants. — Mais, au moins, reprit Fambassadeur, vous n'avez pas, comme on le dit, accepté de l'argent des Anglais? — Pardonnezmoi, répliqua le ministre avec un sang-froid imperturbable : deux cent mille livres, mais sans aucun engagement de notre part. » Et, tirant son carnet de sa poche, il lui laissa lire cette note : « Deux cent mille livres envoyée» par TAngleterre, qui ne seront pas restituées si la Sardaigne s'engage envers la reine de Hongrie, mais le seront dans le cas contraire. » D'autres fois, par bravade ou par calcul, il se plaisait à exprimer tout haut ses hésitations. Ainsi Senneterrc lui ayant remis une lettre du ministre Amelot, qui détaillait tous les avantages des propositions françaises, il la lut, la commenta paragraphe par paragraphe ; puis il se leva, et, malgré sa sciatique (cette sciatique lui servait souvent à éviter les visites impor-

tunes), il se promena dans son cabinet en parlant tour à tour français et piémontais, tantôt haut, tantôt bas, « de façon, dit Senncterre, que je ne pouvais rien comprendre». — « Eh bien, lui dis-je, quelle réponse voulez-vous que je fasse au roi? — Vous m'y voyez rêver... je ne vous dissimule pas mon embarras... Je neveux fermer la porte ni à Vienne ni h Madrid. . . Tenez, je ne vous engage pas à venir souvent chez moi, parce que les ministres de Vienne et de Londres ne manqueraient pas d'envoyer des courriers à leur cour pour les presser d'en finir et si je veux avoir de meilleures conditions d'eux, je n'ai qu'à vous revoir deux fois de suite*. »

Mais ce qui n'est pas moins curieux que ce marchandage diplomatique fait ainsi en public, c'est que, tandis que les ministres de France et d'Angleterre s'escrimaient à Tenvi à Turin, le texte des propositions qu'ils voulaient faire admettre n'était complètement accepté ni à Vienne ni à Madrid : ni la France n'avait plein

1 . Senneterre à Amelot, 23 mars 1743. {Correspondance de Turin. — Ministère des affaires étrangères.)

pouvoir de Philippe pour traiter en son nom, ni le cabinet anglais n'était autorisé à se porter fort pour Marie-Thérèse. Chacun des augustes clients murmurait^ grondait, protestait contre toutes les concessions que son avocat voulait faire en son nom ; et, des deux parts (coïncidence encore plus élrange), ces protestations avaient le caractère passionné et peu réfléchi de la rolëre féminine. La partie carrée était ainsi complète : à Madrid, c'était Elisabeth Famèse, qui, à chaque lambeau qu'on lui demandait de céder des possessions qu^elle convoitait pour son fils bien-aimé, s'écriait qu'elle était trahie, aban-donnée, sacrifiée par Louis XV, qui, d'ailleurs, disait-elle, avait toujours détesté son oncle ; à Vienne, c'était Marie-Thérèse, plus obstinée que jamais à ne pas lâcher un pouce de plus de son patrimoine que le trailé de Breslau ne lui en avait enlevé. L^irritation des deux parts, presque égale en violence, se ressentait pourtant de la différence de caractère des deux princesses. (Ihez Elisabeth, c'était un emportement dont l'expression était souvent vulgaire, çarce que le mobile n'était que l'ambition de s'appro-

prier le bien d^autrui et n'avait en soi rien de noble ni d'élevé; chez Marie-Thérèse, c'était toujours la coniiance hautaine du droit qui se défend. C'étaient des éclats d'éloquence, parfois mêlés de gémissements, de larmes, en un mot, cette attitude de victime dont elle avait gardé rhabitude depuis ses premières épreuves et qui n'était plus justifiée depuis que la victoire lui avait fait changer de rôle. Telle était pourtant la ressemblance des situations, qu'elle triomphait à certains moments de la diversité des natures et que souvent les mêmes arguments se retrouvaient sur les lèvres des deux reines.

« Si on m'abandonne, s*écriait Elisabeth, nous irons traiter avec l'Angleterre ; après tout, le roi d'Espagne est libre de traiter avec qui il veut. » — « J*aimerais mieux traiter avec la France, disait Marie-Thérèse à Robinson, qui la pressait trop vivement de consentir à la cession de Parme et de Plaisance ; — elle ne me demanderait rien et m'aiderait peut-être à recouvrer ce que j'ai perdu. » — A cette résistance prolongée et qui semblait inflexible, l'Angleterre n'avait qu'un moyen à opposer, c'était de retarder ou de

ralentir son action en Allemagne tant qu'elle n'aurait pas obtenu re qu'elle demandait en Italie, et ce calcul, très visible dans toutes les dépêches anglaises de cette époque, explique mieux que toute autre cause la stagnation étrange des opérations militaires pendant toute une saison*.

Dans le cours de ces transactions si nombreuses, qui se croisèrent ainsi en tous sens pendant cet été de 1743, on s'étonnera sans doute de ne plus voir reparaître le nom de Frédéric. Avait-il donc cessé de se regarder lui-même et d'être, au fond, regardé partout le monde comme l'arbitre véritable de la situation? Cessait-on, à Londres comme à Paris, d'appeler son intervention? En aucune manière ; sa pensée étçiit toujours présente à. tous les esprits et tous les regards étaient encore tournés vers lui avec un mélange de crainte et d'espérance. Seulement, une telle

1. Correspondance d'Espagne y 1743, passim, (Ministère de affaires étraDgèroe.) — IVArneth, t. H, p.286 , 288. — Co?twpondancede Fi>/me,jiii Ilot, août n43,/w.w/w. (Record Office.) — Presque toutes les dépêches de cette date sont relatives aux affaires dltalie et fout connaître les efforts réitérés et longtemps impuissants dos Anglais pour obtenir des coucessions de Marie-Thérèse.

incertitude planait sur ses véritables sentiments, de telles contradictions régnaient dans ses discours et sa parole inspirait si peu de confiance, que personne n'osait plus l'interroger. Jamais même cette incohérence de langage, suite de la perplexité de son esprit, n'avait plus étonné ses auditeurs et rendu la conversation avec lui plus difficile que depuis qu'il avait appris l'issue douteuse de la journée de Dettingue, si tristement commentée par la retraite de l'ai'mée de Bavière. Ce résultat, contraire à toutes ses prévisions, paraissaitle jeter dans un véritable égarement. Au premier moment, ce n'étaient dans sa bouche qu'invectives et épigrammes contre les généraux français : « Ne me parlez plus des Français, s'écriait-il, je ne veux plus entendre nommer leur nom; je ne veux plus qu'on me parle de leurs troupes et de leurs généraux. Voyez où j'en serais si je m'étais embarqué avec ces gens-là. On sera habile si on m'y rattrape! » Mais, peu de jours après, craignant évidemment de faire lui-même la partie trop belle à la reine de Hongrie et ù ses alliés : « Voilà bien du bruit pour peu de chose,

reprenait^ily et bieu des gens tués inutilement. Cette victoire tant criée du roi d'Angleterre se réduit au seul champ de bataille qu*il a maintenu, et perte égale des deux côtés. »> Puis venaient des plaisanteries impitoyables sur l'attitude gauche et la bravoure douteuse du roi George, et rindiscipline des troupes anglaises : « Vos gens vont mourir de faim^ disait-il à Uyndford: iU ne vivent que de pillage. » Et, comme l'envoyé anglais assurait que le roi d'Angleterre avait déjà ramené son armée sur les bords du Rhin, où elle ne manquait de rien : « M. de Mayence, dit-il, sera un habile homme s'il peut avoir des tables servies pour tant de convives; mais la nappe pourra lui coûter cher. » — « Kt, au même momenti ajoute Hyndford, il se tourna du côté de M. de Valori et lui dit cent impertinences sur le maréchal de Broglie, puis se retira dans une chambre voisine avec cet ambassadeur, qui lui remit un papier dont, autant que j'ai pu le voir de la chambre où j étais resté, il n eut pas lair d'être mécontent. » Ënfm, un peu plus tard, nouveau changement d'attitude. « Je ne suis pour rien dans tout ceci, disait-il à un ministre

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éti*aiif5^er, j'aime à voir ces gens-là se batU*e, et il m'est bien égal qui remporte. >^

A travers ces hésitations qui, réelles ou calculées, n'en avaient pas moins TelTet de dépister tout •eflbrt fait pour pénétrer ses desseins, une seule chose était certaine, c'est qu'il remettait ostensiblement son armée sur le pied de guerre et réparait toutes ses forteresses, tant sur les frontières de Bohême que dans le voisinage du Rhin, de manière à les préserver de toute sui'prise. Évidemment il voyait le moment venir où il devait reparaître sur la scène, s'il ne voulait pas que le drame se dénouât sans sou concours. Mais quel rôle prendrait-il, et à quelle heure? Se remettrait-il avec les vaincus pour les aider à se relever, ou avec les vainqueurs pour par* tager le butin? C'est ce qu'il ne savait pas encore lui-même ou ne voulait pas laisser savoir. £n attendant, Valori et Hyndford, aussi las que dégoûtés d'être si souvent trompés et de ne recevoir que des rebuffades, ne faisaient plus que se communiquer mutuellement leurs répugnances, et leurs dépêches, qu'on dirait copiées les unes sur les autres ; envoyaient, à Versailles

comme à Londres, ce refrain uniforme : « N'espérez jamais rien obtenir de cet homme-ci, quoi qu'il vous dise ; il n'agira que le jour où il saura bien certainement de quel côté est la force ou bien où il se sentira menacé dans son intérêt personnel*. »

A défaut cependant des ministres ordinaires de la diplomatie réf^^ulière, qui donnaient ainsi la démission de leur métier, un ambassadeur vraiment extraordinaire se rencontra pour tenter encore laventure. Celui-là ne fut autre que Voltaire, qui, s'étant déjà employé une fois dans une mission officieuse de ce genre, sans beaucoup de succès, n'aurait pas du être bien tenté de revenir à la charge. Comment il se laissa engager de nouveau dans une seconde entre-

1. Valori à Amoh»», 18 juin, 16 juillet 1143. {Correspondance de Prusse. Ministt';ro dos affaires ôtrangôrosj — Hyuilford à Garl.Tol, G, IG juillet, lo août 1743. (Uiîcord Oîûco.) — FréiKtIc au couil»' do Kottpnbourg, 3, 13 juillet 1743. iPof. Corr., t. Il, p. 3^1, 38:>.)

prise y qui ne devait pas mieux réussir que la première, et comment il s^en acquitta, c'est une histoire qui vaut la peine d'être contée avec quelque détail ; car c'est peut-être Tun des plus curieux incidents de la vie de cet homme illustre aussi bien que de son royal ami.

Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur l'accueil si peu patriotique que le poète français avait fait à la paix perfide par laquelle Frédéric nous avait faussé compagnie au jour du malheur, la lettre de félicitation qu'il n'avait pas craint d'adresser à ce sujet à Berlin, puis la publicité inattendue que cette épître reçut, enfin l'indignation générale qui s'ensuivit. Pour préserver Voltaire de mesures de rigueur qui n'auraient été que trop bien méritées, il ne fallut pas jnoins, on Ta vu, que des désaveux répétés de sa part, auxquels le ministère voulut bien faire semblant d'ajouter foi*. Une telle conduite avait fait sans doute beaucoup de tort à sa réputation d'honnête homme et de bon citoyen; elle n'avait rien pu enlever pourtant ni à la

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