‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 3 sur 39 · Voir Frédéric II et Marie-Thérèse, t. II, p. 322. II · texte numérisé non relu

Voir Frédéric II et Marie-Thérèse, t. II, p. 322. II

renommée du grand écrivain , ni à l'admiration du public pour son génie. Bientôt même le désir de ménager Frédéric devînt si général parmi les politiques, qu'il en rejaillit quelque chose sur celui qui pouvait se vanter d'être son ami. Luimême alors, au lieu de continuer à se défendre et à rougir d une amitié qu on n'osait plus lui reprocher, trouva, au contraire, quelque avantage à l'étaler sans mystère et à s'en vanter en toute occasion. C'était comme une haute protection qu'il invoquait pour se préserver des dangers que pouvaient lui faire courir l'audace croissante et souvent l'inconvenance de ses écrits. « Vous devriez avertir charitablement Voltaire, disait (selon le récit d'un chroniqueur) une dame de qualité à un homme de marque, de ne pas parler si souvent du roi de Prusse et des liens intimes qu'il a avec ce monarque. Malgré son crédit, il pourrait donner de l'inquiétude au ministère ; on a plus de prétextes qu'il n'en faut pour le chagriner, et il me semble qu'il devrait être plus sage qu'un autre. — Vous êtes dans Terreur, madame, reprit l'homme de marque. Voltaire sait qu'il ne tient

à rien ici, qu'il a le Parlemenl à dos, et prolite de la circonstance des affaires. On a besoin du roi de Prusse et on n'a garde de le chagriner, et de rhumeur singulière dont est ce prince, il se formaliserait sûrement si on faisait un mauvais parti à ce poète. Aussi Voltaire ne demande pas mieux qu'on le croie bien avec ce prince, et je suis persuadé qu'il ne néglige rien pour accréditer cette opinion. D'ailleurs, on peut se servir de lui pour traiter avec le roi de Prusse. En voilà plus qu'il n'en faut pour mettre cet homme à l'abri des dangers que vous imaginiez qu'il courait*. »

Fut-ce cette confiance dans l'appui d'une si haute amitié qui suggéra à Voltaire une idée assurément très singulière, celle de prétendre à la succession du cardinal de Fleury pour le fauteuil que la mort de ce ministre laissait vacant à l'Académie française? Que Voltaire, à près de cinquante ans, après Œdipe, BrtUus, Zaïre, et tant d'autres triomphes, n'eût point encore fait son entrée à l'Académie, c'est ce que notre

l. Journal de police.

génération aura peine à croire, et ce dont TAcadémie n'a point à se vanter. « S'il n'en est pas, qui est-ce qui en est donc? » disait un petit souverain d'Allemagne, et chacun de nous est prêt à faire la même réflexion. Mais que, après avoir attendu si longtemps pour se mettre en avant (sans doute parce qu'il connaissait la nature des obstacles qu'il devait rencontrer), il ait choisi pom^ les braver le jour où il aurait à prendre la place d'un prince de l'Eglise, c'est de quoi il y a lieu aussi d'être surpris. L'éloge du cardinal de Fleury, au point de vue religieux, présentait déjà plus d'une difliculté; mais, dans la bouche de l'auteur des Lettres philosophiques, c'eût été une étrangeté touchant à l'inconvenance. Le roi, pourtant, dit-on, désirant entendre bien parler de son ancien maître, avait paru donner son agrément à une candidature si mal appropriée à la circonstance ; mais il fut bientôt averti du scandale par les réclamations de tout le parti religieux, encore très puissant à la cour, et représenté à l'Académie même par Tarchevêque de Sens, Languet, auteur d'une Vie de Marie Alacoque, et parle théatin Boyer, évêque

démissionnaire de Mirepoix. Ce dernier venait, en outre, d'être chargé de présenter à la signature royale toutes les nominations aux dignités ecclésiastiques et, à ce titre, il se croyait investi d'un droit de contrôle à l'égard de toutes les fonctions qui pouvaient exercer une action sur l'état des mœurs et de l'esprit publics, et l'Académie, au premier chef, lui paraissait de ce nombre.

A la vérité, aux scrupules qu'on faisait naître dans la conscience du roi. Voltaire pouvait se flatter d'opposer l'attrait du charme qui touchait son cœur; car, par l'intermédiaire d'un ami commun, le duc de Richelieu, il s'était assuré du concours très empressé de madame de la Tournelle. Mais cette alliance elle-même n'était pas sans inconvénient; car elle avait déterminé sur-lechamp l'hostilité déclarée du ministre Maurepas, toujours mal vu de sa cousine, et qui trouvait l'occasion favorable pour la contrarier. Maurepas, le plus léger, le plus frivole des ministres qui aient jamais pris part au gouvernement d'un Etat, avait dans son département les rapports avec les théâtres et les gens de lettres, et tout

en continuant à composer pour son compte et à collectionner des chansons obscènes, il n'en prit pas moins parti avec éclat pour la religion et la morale outragées.

A toutes ces oppositions combinées, Voltaire lit tôte avec toutes les ressources que pouvait lui fournir la prodigieuse variété de son esprit, servie par une souplesse de conscience au moins égale. Le plus loyal, le plus légitime de ses moyens de défense, celui qui, en bonne justice, aurait dû vaincre toutes les résistances, ce fut rimmense succès qu'il sut obtenir pour sa pièce de Mérope, représentée pour la première fois le 21 février de cette année. Jamais triomphe dra matique ne fut plus complet, et le mérite en fut d'autant plus grand que la pièce, réellement belle, était d'une sévérité très rare au théâtre, puisque le mot même d'amour n'y était pas prononcé. Le nom de l'auteur fut salué par des cris d'une admiration frénétique : « On m'est venu prendre, écrit Voltaire lui-même, dans une cache où je m'étais tapi, et on m'a mené de force dans la loge de la maréchale de Villars, 011 était sa belle-fille. Le parterre était fou : il

cria à la duchesse de Villars de me baiser, et il a fait tant de bruit, qu'elle a dû en passer par là. J'ai été baisé publiquement, comme Alain Chartier par Marguerite d*Écosse ; mais il dormait, et, moi, j'étais fort éveillé*. »

Quelque austère pourtant que fût une pièce de théâtre, ce n'était pas là un titre qui suITit pour désai^mer l'opposition des Boyer et des Languet. Voltaire, qui ne s'y trompait pas, prit, sans hésiter, le parti de leur envoyer à Tun ot à l'autre une profession de foi franchement et même dévotement catholique : « Il y a longtemps, monseigneur, écrivait-il à Boyer, que je suis persécuté par la calomnie et que je la pardonne. Je sais que, depuis Socrate jusqu'à Descartes, tous ceux qui ont eu un peu de succès ont eu à combattre les fureurs de Tenvie. Quand on n'a pas attaqué leurs ouvrages ou leurs mœurs, on s'est vengé en attaquant leur religion. Grâce au ciel, la mienne m'apprend à savoir souffrir. Le Dieu qui Ta fondée fut, dès qu'il daigna être homme, le plus persécuté de

1. Desnoirestprres. Voltaire et fa société nu xviiic sièrlr, t. lî, p. 262. Barhîpr, Journal, fi^vrior 1743.

lous les hommes. Après un tel exemple, c'est presque un crime de se plaindre. Corrigeons nos fautes et soumettons-nous à la tribulation comme à la mort... Je puis dire, devant Dieu qui m'écoute, que je suis bon citoyen et vrai catholique, et je le dis uniquement parce que je Tai toujours été dans le cœur... Mes ennemis me reprochent je ne sais quelles Lettres philosophiques; j'ai écrit plusieurs lettres à mes amis, mais jamais je ne les ai intitulées de ce titre fastueux : celles qu'on a imprimées sous mon nom ne sont pas de moi ; j'ai des preuves qui le démontrent. »

Et à Languet : « J'ai écrit contre le fanatisme, qui, dans la société, répand tant d'amertume, et qui, dans l'état politique, amène tant de troubles ; mais plus je suis ennemi de cet esprit de faction, d'enthousiasme, de rébellion, plus je suis l'adorateur d'une religion dont la morale fait du genre humain une famille, et dont la pratique est établie sur l'indulgence* et les bienfaits. Comment ne l'aimerais-je pas, moi qui l'ai toujours célébrée?... Vous dans qui elle est si aimable, vous suffiriez à me la rendre chère...

MISSION DE VOLTAIRE A BERLIN 4i

Elle nous soutient dans le malheur, dans Toppression, dans Tabandonnement qui le suit, et c'est peut-être la seule consolation que je doive implorer, après trente années de tribulations et de calomnies qui ont été le fruit de trente ans de travaux... J avoue que ce n*est pas ce respect véritable pour la religion chrétienne qui m'inspire de ne faire jamais aucun ouvrage contre la pudeur ; il faut l'attribuer à Téloignement naturel que j'ai eu, dès mon enfance, pour ces sottises faciles, pour ces indécences ornées de rimes qui plaisent, par le sujet, à uuq jeunesse effrénée. » Notez que la Pucelle était composée depuis dix ans et circulait assez publiquement, bien que sous le manteau, entre les mains des amateurs ^

Avec Maurepas, qui était homme d esprit, et faiseur comme lui de petits vers, Voltaire voulait essayer ce que pourrait le charme de sa conversation sur un confrère en poésie légère.

1. Voltaire àBoyer^mars iliZ. (Correspondance générale,) — L'autre lettre do la même date ne porte pa» de Buscription ; mais tous les Miteurs de Voltaire ont pensé qu'elle était adressée a rarcbevéque de Sens, et une lettre do Frédéric qu'on trouvera plus loin confirme cette opinion.

Il lalla voir et, après un entretien où il déploya toutes ses gi'Accs en le comblant de compliments : « Parlons franchement, lui dit-il; vous êtes brouillé avec madame de la Tournelle que le roi aime, et avec le duc de Richelieu, qui la gouverne. Mais quel rapport y a-t-il entre cette brouillerie et une pauvre place à l'Académie française? C'est une affaire entre madame de la Tournelle et Tévêque de Mirepoix. Si madame de la Tournelle l'emporte, vous y opposerezvous? » Maurepas, jusque-là de bonne humeur, se recueillit un moment; puis, d'un air sérieux : « Oui, dit-il, et je vous écraserai. » En sortant. Voltaire, tout déconfit et très irrité, jura, dit-on, assez haut, qu'il saurait bien venir à bout de la prêtraille^ puisqu'il avait pour lui les appas de la favorite. » (J'avertis le lecteur que le mot d'appas est ici substitué à un autre beaucoup plus précis que l'écrivain, tout à l'heure si pudique, n'avait pas craint d'employer, et qui ne pourrait être imprimé en toutes lettres.) La liberté du propos, dont madame de la Tournelle eut connaissance, au lieu de la blesser, la fit sourire. Elle fit venir Voltaire, et le reçut à sa

toilette, ce qui était assez l'usage des dames du temps, mais ce qui lui permettait de se montrer dans le costume le plus approprié pour faire apprécier le genre d'avantages sur lesquels Voltaire comptait pour sa candidature. « Eh bien, monsieur de Voltaire, lui dit-elle, vous parlez de mes appaa : qu'en feriez-vous si vous en étiez le maître? — Madame, dit Voltaire en se jetant à ses pieds, je les adorerais*. »

Mais Voltaire était loin de compte s'il ignorait que le roi était d'autant plus empressé à rendre des hommages extérieurs à la religion qu'il mettait dans sa conduite personnelle moins de scrupule à en observer les préceptes. Il n'eut garde d'entrer en lutte, pour un sujet qui touchait si peu son indifférence, avec des hommes qu'il respectait et de qui il avait beaucoup à se faire pardonner. Si les gens religieux, d'ailleurs,

\, Voltaire, Mémoires, — Journal de Barbier. — Le récit de Voltaire a fait l^objet de beaucoup de contestations ; Maurepas notamment s^est toujours défendu de lui avoir fait la réponse brutale qui lui est prêtée et qui effectivement n'est pas conforme au caractère connu de ce ministre. l\ est à remarquer que Voltaire appelle toujours dans ce passage madame de la Tournelle, la ducbessc de Cbàteauroux, titre qu'elle ne porta que quelques mois plus tard.

furent peu touchés des pieuses courbettes de Voltaire, lo public en fut à la fois diverti et dégoûte, et on eut moins de peine qu'on en eût peut-être éprouvé, sans cette fausse manœuvTe, à trouver un candidat à lui opposer. A la vérité, plusieurs h qui on avait songé, l'archevêque de Narbonne entre autres, se refusèrent à une concurrence qui avait son côté ridicule, et Voltaire se flatta même un instant qu'il allait prendre la place par famine. Mais, en ce genre, quand on cherche, on trouve toujours. Dans le cas présent, celui qui se sacrifia fut un honnête ecclésiastique, l'aljbé do Luynes, frère du duc et, par là même, très bien en cour. Le jour de l'élection, pas une voix ne lui manqua, et on l'aurait même reçu d'emblée, dans la séance, si, avec une modestie digne d'éloges, mais peutêtre un peu tardive, le nouvel élu n'avait demandé le temps de préparer son discours, le sujet qu'il avait h traiter étant d'une trop grande étendue pour ne pas mériter beaucoup de réflexions*.

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