‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 26 sur 39 · II · texte numérisé non relu

II

(le la faveur qui, dans les cours^ tieiil du miracle ; mais des conseils plus raffinés encore jugèrent qu elle-même ne pouvait opérer cette merveille que de près, en personne, en parlant à Toreille du roi et en interrompant les conférences politiques et militaires par des têtc-à-tète d'un auti*e genre*.

Dès lors, il fut résolu qu'à tout prix il fallait que madame de Chàteauroux trouvât moyen de rejoindre le roi ; d'ailleurs, faire lever sur ce point rinterdit mis par le maréchal de Noailles, c était lui infliger un premier échec qui préparait la voie à d*autres. Quanl à la duchesse elle-même, dès que le projet lui fut connu, d assez froide qu'elle était restée jusque-là aux insinuations de Rottenbourg. elle devint toute de feu el ne pouvant se tenir d'impatience. De fait, elle se morfondait à Plaisance, excédée d'ennui, dans la retraite, et n'osant aller braver à Versailles des regards méprisants que la présence du maître

1. Tencin à Belle-Isle, 26 avril 1744 et lettres suivantes. {Correspondance de Prusse. — Ministère des afTaires étrangères.) — Sur la jalousie de Tencin et de Noailles, voir la Correspondance imprimée déjà citée. — Lettre de Tencin à Richelieu, 22 mai 1744 et suiv.

ne serait plus là pour surveiller et contenir. Livrée, d ailleurs, à une ardeur ambitieuse, qu'elle prenait peut-être elle-même pour un amour véritable, elle éprouvait tous les tourments de Tabsence, elle s'inquiétait de tout: des nominations faites sans son concours à la cour et à l'armée et dont les titulaires pouvaient lui paraître animés de mauvais sentiments contre elle ; de la légèreté naturelle au cœur du roi ; de sa correspondance avec sa sœur de Flavacourt, dont elle ignorait le contenu; des mille pièges que le hasard et la liberté des camps pouvaient tendre à la fidélité d un amant, a Parlezmoi franchement (écrivait-elle à Richelieu dans une orthographe qui était celle de toutes les belles dames du temps), le roi a-t-il lair d'être occupé de moi? En parle-t-il souvent? S'ennuiet-il de ne me pas voir? Vous pouvez fort bien démêler tout cela. Pour moi, j'en suis très contente : l'on ne peut pas être plus exact à m*écrire, ni avec plus de confiance et d'amitié ; mais je n'en tirerais nulle conséquence, le moment où l'on vous trompe ebi souvent celui où l'on redouble de jambes pour mieux cacher son jeu. . .

Il faut que je sois présente, car c'est tout diiTérent... En vérité, cher oncle, je n'étais guère faite pour tout ceci, et, de temps en temps, il me prend des découragements terribles ; si je n'aimais pas le roi autant que je fais, je serais bien tentée de laisser tout là. Je vous parle vrai, je Taime on ne peut davantage ; mais il faut que je prenne part à tout, c'est un tourment continuel, car cela m'affecte plus que vous ne croyez.

(Vêlait si antipathique à mon caractère, qu'il faut que je sois une grande folle pour m'ètre venue fourrer dans tout cela. Enfin c'est fait, il faut prendre patience... Arrangez tout comme vous ^voudrez, pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche*. »

Toute la question était de trouver un prétexte honnête pour une équipée qui ne l'était guère. Ce fut une dame du plus haut rang, une mère de famille, qui se chargea de le fournir. La princesse douairière de Conti, dont le fils commandait en Italie, était une femme d'esprit, très ambitieuse pour tous les siens, à qui on per-

1. Lettres autographen de madame de Ch&teaurous à Richelieu, conservées à la bibliothèque de Rouen, 3 juin 1744.

suada aisément qu'elle ne nuirait pas à leurs intérêts, en se compromettant un peu pour deviner et prévenir les désirs secrets du roi. Sa fille venait d'être mariée récemment au jenne duc de Chartres, que son service retenait à larmée. Les nouveaux époux, séparés dans les premiers jours de leur union, se montraient fort épris lun de Tautre. La princesse annonça que, leui* rapprochement important au bonheur futur du ménage, elle conduirait elle-même sa fille à Lille, et, par occasion, elle proposa de faire route avec elle à plusieurs dames, parmi lesquelles elle comprit, avec mesdames du Roure, d'Egmont et de Bellefond, les duchesses de Chàteauroux et de Lauraguais. Elle avait compté, sans doute, que le motif vertueux du voyage, conforme aux pieux sentiments de la reine, ferait passer sur la nature suspecte et mélangée de la compagnie. Personne, cependant, ne s'y méprit. « On voit bien tout de suite, dit le chroniqueur Barbier, qu'il s'agit de commencer une cour des femmes à l'armée du roi. »

Aussi, quand il fallut aller demander à la reine un agrément dont une personne de la qualité

de la princesse ne pouvait se passer, 1 explication n'eut pas lieu sans quelque embarras. « La princesse de Conti, dit Luynes, a dit à la reine qu^elle savait bien les discours qu'on tenait dans le public... qu'on disait qu'elle menait avec elle mesdames de Châleauroux et de Lauraguais :

mais qu'il n'y avait pas de proposition faite de sa part ni de celle de ces dames, ni rien de concerté. » La reine n'ayant rien répondu, son silence passa pour un consentement.

A leur tour, les deux duchesses, qui n'avaient pas encore paru à Versailles en l'absence du roi, durent pourtant se décider à quitter, un jour au moins, Plaisance, pour venir prendre congé. La reine eut encore le bon goût do les recevoir avec une politesse sans affectation, de les retenir, comme d'ordinaire, au jeu et à souper, cl, pendant plusieurs heures que dura la visite, elle ne leur fournit pas une seule occasion d'ouvrir la bouche sur le sujet dont tout le monde s'entretenait derrière elles. Elle jouissait avec une malice innocente de leur confusion. — « Madame de Chàteauroux, dît encore Lnvnes, avait lair assez embarrassé pendant le jeu et

après le souper. Pour madame de Lauraguais, elle ne s'embarrasse pas si aisément. La reine leur parla à toutes deux et fit très bien. » — Jja patience n'échappa à la douce princesse que quelques jours après, lorsque la sœur du duc de Chartres, la duchesse de Modène (qui habitait Paris pendant que ses Liats dltalie étaient envahis) fit, à son tour, demander la permission de rejoindre son frère. Irritée alors d'être si souvent obligée de savoir ce qui lui convenait d'ignorer, Marie Leczinska répondit avec vivacité : « Qu'elle fasse son sot voyage connue elle voudra, cela ne me fait rien *. »

En conséquence, le 6 juin, une gondole à six places, contenant les deux dames avec une do leurs amies et leurs femmes de chambre, prenait la roule de Lille, où, de poste enposte, des relais étaient préparés. Elles débarquèrent dans une maison attenant à celle du gouvernement, où logeait le roi, et dans laquelle leurs appartements les attendaient. Toutes ces dispositions avaient été prises par le duc de Richelieu à l'insu

1. Mémoires du duc de Luynes, t. V. p. 439, i63, i66. - Journal de Barbier, I. Il, juin 1744.

du Toi, qui, se tenant toujours prêt à partir pour Ypres d'un jour à lautre, voulait avoir lair do tout ignorer ^ . Dès le lendemain cependant, il soupait chez sa mailresse et reprenait toutes ses habitudes comme à Choisy ou à Versailles.

L'intrigue avait donc réussi à souhait et Richelieu avait tout 1 honneur d'avoir pourvu à tout et préparé, sans rien dire, toutes les facilités matérielles. Mais ce que l'adroit courtisan, dans l'atmosphère factice et corrompue où il vivait, n'avait pu prévoir, c'était la réprobation publique qui se manifesta aussitôt et le murmure général qui s'éleva aussi bien dans le camp que dans la cité. Si Tencin et Richelieu s'étaient imaginé que Louis XV, en mêlant l'amour à la guerre, prendrait aux yeux des peuples quelque chose de l'allure héroïque et romanesque de Henri lY, ils ne durent pas tar* der à reconnaître combien les temps et les mœurs étaient changés et combien le prestige royal, déjà affaibli, était désormais impuissant à prévenir les justes sévérités de l'opinion. Le blâme

1. Dans le manuscrit communiqué par M. de BoisliBle la pari prise par le duc de Richelieu au voyage de madame de

fut universel : les tristes détails de la vie passée du roi, qu'on s'efforçait d'oublier, revinrent aussitôt en mémoire. L'émotion fut grande d'abord dans les populations flamandes, chez qui le sentiment religieux était, comme de nos jours encore, à la fois vif et austère. On leur avait parlé vaguement du raffinement de libertinage qui avait fait passer les amours royales d'une sœur à l'autre, dans la même famille.

Elles crurent voir le scandale vivant et réalisé, et sous leurs yeux, dans la présence des deux duchesses toujours inséparables l'une de l'autre; car le bruit se répandit (et il circulait déjà à tort ou à raison à Paris) que leur intimité n'était due qu'à un odieux partage auquel avait consenti la nouvelle maîtresse, plus facile encore que sa sœur aînée. Une caserne qui attenait à leur demeure ayant été frappée de la foudre, on vil là un avertissement du ciel, d'autant plus mérité qu'on prétendait (cequi, assure le duc de Luynes, était faux) que le roi venait de faire tout récem-

ChAteauroux est contestée. Le duc lui témoigna même, dit lo manuscrit, sa surprise a son arrivée. La lettre citée plus haut pe laisse pourtant pas douter <}u*il n*ait été 4^ moins prévenu.

ment ses dévotions aux fêtes de la Pentecôte. Il semble que les corps de garde, où d'ordinaire on ne se pique pas de vertu, dussent se montrer plus accommodants; mais probablement on jugea, entre militaires, que le roi n'avait pas encore assez payé de sa personne pour se passer toutes ses fantaisies ; peut-êtro aussi le maréchal de Noailles, piqué du peu de compte qu'on tenait do ses sages conseils, n(* prit-il pas assez de soin de cacher sa désapprobation. Toujours est-il que l'armée se montra aussi mécontente que le peuple : (^ Il n'y a pas, écrivait le maréchal de Saxe, un rapitainc d'infanterie qui n'en parle (de madame de Châteauroux), et celui qui a fait le sacrifice de la faire venir le payera cher. » Des huées, assaisonnées de grossiers quolibets, accueillaient partout les duchesses sur leur passage, et, le soir, elles entendaient repéter en chœur, sous leurs fenêtres, une vieille chanson soldatesque dont les deux premiers vers (les seuls qu'on puisse citer) :

Non, madame Enron x, J*en deviendrai fou,

rimaient au nom de Châteauroux,

L impression était trop vive pour ne pas être bientôt connue à Paris, oil les instigateurs de Texpédition, qui ne s'y attendaient pas, s'en montrèrent fort contrariés. On essaya, pendant quelques jours, d'empêcher les bruits fâcheux de se répandre en arrêtant à la poste les lettres de l'armée qui en apportaient les échos. En même temps, Tencin faisait dire à madame de Chateauroux qu'il fallait qu'elle s'appliquât à regagner le public et lui en indiquait le moyen, suivant lui, infaillible, qui n'était autre que de répandre des charités, d'aller régulièrement à la messe et d'y paraître avec une grande modestie. Quelques esprits plus libres et ne doutant de rien essayaient, au contraire, de payer d'audace et de tout justifier avec effronterie. « Voyez le sot préjugé, dit d'Argenson dans son Journal, de combattre des plaisirs qui ne font tort à personne ! » Enfin, quand il devint impossible d'arrêter les mauvaises langues, on se résigna à mettre tout le scandale sur le compte des indiscrétions du maréchal de Noailles. « Il faut bien, écrivait madame de Tencin à Richelieu, que le maréchal de Noailles

parle sans ménagement contre le voyage do madame de Châteauroux, puisque toutes les lettres qui viennent de Tarmée ne sont pleines que de murmures contre ce voyage, et Ton remarque, ce que j'avais prévu, qu'il est plus désapprouvé à mesure que ceux qui le désapprouvent sont plus ou moins attachés au maréchal. )i — C'était une manière d'aigrir le roi contre son nouveau favori en le représentant comme le censeur et le trouble-fête de ses plaisirs * .

Madame de Chàteauroux (il faut être juste pour tout le monde) fit tête à l'orage avec une certaine noblesse. Elle tint surtout à honneur de faire voir qu'elle était venue non pour distraire ou endormir, mais pour exciter, au contraire, l'ardeur militaire qu'elle seule avait su réveiller chez le roi. Elle lui apportait l'aiguillon de l'amour^ non la langueur de la volupté. Le départ annoncé pour Ypres ne dut pas être retardé d'un seul jour : « Prenez vos arrange-

1 . Mémoires de Luynes, t. V, p. 470. — Correspondance du cardinal et de madame de Tencin avec RichelieUy 7, 19, 23 juin 1744 1 p. 341, 349, 359. — Journal de d'Argenson, t. IV, p. 103.

ments au plus 161, écrivait le 11 juin Louis XV au maréchal de Noailles ; car le beau temps le demande à cor et à cri, et, quoiqu'il fasse très beau et très bon ici, je suis prêt à partir aussitôt que ma présence pourra être de la plus petite utilité. » — Effectivement, le 16, il arrivait au camp, et, le 25, un courrier apportait à Lille la nouvelle que la place avait capitulé.

La duchesse entonna alors un véritable chant de triomphe; c'est son œuvre, ne pourrait-elle pas elle-même, sur place, aller en partager rhonneur? Qui oserait encore l'insulter après un tel exploit? — w Assurément, cher oncle, écrit-elle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui me fait grand plaisir. Je suis au comble de la joie : prendre Ypres en neuf jours, savezvous bien qu'il n'y a rien de si glorieux ni de si flatteur pour moi, et que son bisaïeul, tout grand qu'il était, n en a jamais fait autant? Mais il faudrait que la suite se soutint sur le même ton et que cela allât toujours de cet air-là. Il faut l'espérer, et je m'en flatte, parce que vous savez qu'assez volontiers je vois tout en couleur de rose et que je crois que mon étoile,

30i FHKDKRIC 11 ET LOUIS XV

dont je fais cas (et qui n'est pas mauvaise), intlue sur tout. Elle nous tiendra lieu de bons généraux et de ministres. // n'a jamais si bien fait que de se mettre sous sa direction. . . Madame de Modène meurt d envie d'aller voir Tentrée du roi dans Ypres ; elle voulait que je le demanda {sic) au roi ; je n'ai rien fait, parce que je ne sais pas s'il ne vaudrait pas mieux que je n'y alla pas {sic)j parce que, comme nous avons dit ensemble, si vous vous ressouvenez, avant notre départ, qu'il fallait que je fus [sic) reçue avec distinction ou n y point aller, et je le pense... Dites-moi ce que vous on pensez et au plus vile *. »

C'était chanter trop lot victoire ; avant que cette lettre eût reçu de réponse et pendant que la duchesse n'attendait qu un signal pour aller partager les triomphes de son amant, un événement inattendu venait jeter le trouble et la confusion dans celte campagne, jusque-là si heureu-

l. Apostille du roi à une lettre du maréchal de Noailles du 11 juin 1744. Rousset, t H, p. 149. — Lettre autographe de madame de Ch&teauroux à Richelieu, 27 juin 1741. (Bibliothèque de Rouen.)

sèment et si méthodiquement poursuivie, qu^on Faurait prise pour une parade bien exécutée.

Tandis qu'on ne pensait qu'à la soumission de ]a Flandre, au désappointement de TAngleterre, aux ridicules terreurs de la Hollande, le prince Charles de Lorraine, à la tète de quatre-vingt, mille Autrichiens, trompant la vigilance de co vieux Coigny, dont Frédéric se méfiait à si juste titre, passait le Rhin entre Mayence et Philippsbourg et s'avançait à grandes marches vers r Alsace. Ce coup de théâtre changeait tout. Il ne s'agit plus pour le roi de France d'aller recevoir en vainqueur les clefs des cités aisément conquises : c'est l'honneur de sa couronne, c'est l'intégrité de son royaume qu'il lui faut défendre de cette main encore si peu accoutumée à tenir l'épée. On ne lui avait fait connaître de la guerre que les émotions qui donnent du prix à la victoire. Elle lui apparaît tout d'un coup sous son aspect le plus redoutable, celui de la conquête et de l'invasion.

« Il faut avouer, disait Frédéric à Valori, dans un de ses derniers enlretiens, en lui parlant des princes ecclésiastiques d'Allemagne, que vos prêtres sont d'étranges gens... Mais, si vous voulez que je vous parle à cœur ouvert, il faudrait entrer chez eux d'un autre ton que vous ne faites et vous montrer irrité de leurs mauvais procédés ; car je vous avertis qu'ils ne font que sonner le tocsin contre vous et l'empereur dans toute l'Allemagne. »

Frédéric avait raison de donner aux agents français l'éveil sur les desseins de ces prélats couronnés, dont il avait lui-même plus d'un motif personnel de se méfier. En effet, tandis qu'à Francfort on s'occupait de former une coalition militaire dont la France était l'âme et dont le roi de Prusse devait être le commandant, un travail contraire était poursuivi par l'Autriche avec le même succès, au nom de la foi menacée, auprès des princes ecclésiastiques, et, comme

les plus considérables de ces souverains mitres tenaient sous leurs lois les deux rives du cours inférieur du Rhin, c'était à leur connivence qu'était dû le passage inopiné du fleuve par le prince Charles et l'invasion du temtoire français qui en était la suite.

J'ai déjà eu plus d'une fois l'occasion de décrire dans quel état d'alarmes et d'incertitude avaient vécu, depuis le commencement de la guerre, à Trêves, à Mayence, à Cologne, les archevêques électeurs placés entre les puissances rivales, comme entre l'enclume et le marteau, et partagés entre la crainte que leur inspirait leur puissant voisin de France et leur sympathie invétérée pour l'apostolique maison d'Autriche. Belle-Isle, au jour de son entrée triomphale, avait profité du premier de ces sentiments. Marie-Thérèse, depuis nos défaites, rentrait en pleine jouissance et possession de l'autre. A leur penchant naturel pour la pieuse princesse se joignaient, chez ces fidèles serviteurs de l'Église, une méfiance trop bien justifiée contre le prince philosophe qui s'était emparé sans scrupule d'une province catholique,

30G FHÉDÉIUC M ET LOLIS XV

et le remords d avoir indirectement, par leur vole dans Félection impériale» contribué à son succès. Les victoires inespérées de TAutriche étaient attribuées par eux à Tintervenlion de la main divine. « On voit bien que ce n'est point en vain, disait Télecleur de Trêves au résident français, que Dieu est appelé dans rÉcriturc le Dieu des armées, et c'est de lui, et non de vos arrangements diplomatiques, que la paix pourra venir. »

Ce n'était pas la moins étrange conséquence do ces scrupules de conscience que de rapprocher ceux qui les éprouvaient de la prolestante Angle terre et de leur faire accepter, cl même rechercher, les subsides d'un parlement oii le papisme était en horreur. Telle était pourtant la complexité de la situation créée pai* le mélange des intérêts religieux et politiques en Allemagne, que, dès la fin d'avril, plusieurs traités étaient secrètement intervenus entre le cabinet anglais et les princes évêques, en particulier ceux de Cologne et de Mayence, en vertu desquels le concours de leur petit contingent militaire et la libre entrée de leurs États étaient assurés à la

ligue austro-anglaise, moyennant le payement de sommes considérables prélevées sur le trésor britannique. Ces arrangements devaient rester ignorés jusqu'au jour où ils pourraient être mis à exécution sans trop de péril pour les personnes ou les possessions des prélats, et la raison d'Etat mettant, à ce qu'il parait, leur conscience à Taise sur le devoir chrétien de la sincérité, aucun d'eux ne faisait difficulté d'opposer aux questions qui pouvaient leur être faites à cet égard les dénégations les plus formelles. — « L'électeur m'a juré hier, écrivait l'agent français à Trêves, qu'il n'avait aucune connaissance du traité survenu entre l'Angleterre et les évêques de Hayence et de Cologne ; il me l'a juré au moment où il venait de recevoir le bon Dieu. » — Le ministre français à Francfort, Blondel, envoyé tout exprès auprès des deux évèques pour vérifier les bruits qui circulaient, n'obtint pas, en réponse à ses interrogations directement posées, des assurances moins positives. « — Est-il vrai, dit-il à l'évêque de Cologne (propre frère, on se le rappelle, de l'empereur), que vous ayez traité avec le roi de la Grande-

Brelague? — C'est faux, dit l'électeur. — Parlons franchement, dit en soiuiant Blondel, ne serait-ce pas avec l'électeur de Hanovre? — Pas davantage. » — Mais Blondel dut remarquer que les réponses étaient faites d'une bouche pincée et d'un ton sec et dur qui ne présageait rien do bon.

A Maycnce, mêmes protestations et plus explicites encore de la part du prélat, même méfiance de la part du diplomate. Blondel ayant cru remarquer un mouvement inusité dans la ville, une artillerie plus forte et plus nombreuse que d'ordinaire sur les rcmpai*ts, des provisions plus abondantes dans les magasins que n'en exigeait l'effectif des troupes épiscopales, en un mot, tous les signes do l'attente et do larrivéo prochaine d'une force étrangère, exprima à l'archevêque ses soupçons. « — Pour qui me prenez-vous? dit celui-ci; il faudrait que la tête m'eût tourné pour vouloir, dans la faiblesse où j(» suis, faire le don Quichotte, contre mon devoir envers Tompereur, l'impératrice et mon électorat... Si vous trouvez dans ma ville de» magasins autres que ce qui est indispensable

pour la subsislancc de ma cour^ je vous les donne. Voilà le vrai sur ma parole de prince, de prêtre, d'archevêque et d'électeur. Je ne tolérerai le passage du Rhin ni au-dessus, ni audessous de Mayence. » — Ce qui n'empêcha pas que, le 2 juillet, le prince Charles de Lorraine ne fit jeter un pont à Wassenau, sous le canon même de la ville, employant à ce travail des charpentiers et des bateliers du port, sans que Tévêque, qui prétendait avoir tout ignoré, essayât aucune résistance. — « Des représentations tant que vous voudrez, dit-il à Blondel, mais pour des hostilités, je suis votre serviteur *. »

L'opération du passage du Ueuve, tentée en même temps par un autre corps autrichien en amont de Mannheim n'ayant, comme on peut le voir, rien de tout à fait imprévu et n'ayant pas duré moins de trois jours à accomplir, rien n'eut été si aisé, si les précautions eussent été

1. Correspondance de Trêves, 11 juin, 12 ao&t. — Correspondance de Cologne, 10 juin. — Correspondance de Mayence, 29 mai, 2 juillet 1744 et passim. (Ministère des affaires étrangères.) — Droysen, t. U, p. 287.

bien prises, que de s y opposer, et de la faire même tourner au grand dommage de ceux qui Tentreprenaient . Mais, par une disposition fâcheuse, Coigny avait confié la garde des points les plus voisins du Rhin à Tarmée impériale commandée par le général de Charles VII, le maréchal de SeckendorfT, tandis qu'il se réservait h iui-même la > défense de Feutrée de TAIsace. Seckendorif, pauvre capitaine, assez mal servi par ses troupes, se laissa prendre au dépourvu, perdit la tète, et, au lieu de résister pour garder ses positions jusqu'à Tarrivée de Cioigny, qui lui en envoya Tordre à plusieurs reprises, se mit précipitamment en retraite. Los Autrichiens avancèrent alors sans obstacle par celte route de Wissembourg et de Woerth, dont tous les postes nous sont aujourd'hui si douloureusement connus. Coigny, craignant d'èlrc coupé de TAlsace, se porta à leur rencontre:

mais tout ce qu'il put faire, ce fut de se frayer lui-même la route jusqu'à Haguenau, laissant derrière lui, sans défense, les gorges des Vosges. C'était l'entrée do la Lorraine, terre natale et patrimoine horéditaîro dos aïeux du prince

Charles, qui, s y croyant attendu par beaucoup d'amis de sa famille, s'apprêtait à y rentrer en triomphateur. C'était aussi, nous ne le savons que trop, le grand chemin de Paris. Aussi conçoit-on qu'exalté par ce succès inattendu, le prince écrivit à son frère avec une effusion de joie : « Enfin nous voilà donc en Alsace ! » de même qu'il écrivait la veille à l'archiduchesse sa femme : « Quand vous saurez que j'ai passé le Rhin, n'attendez plus de mes nouvelles que de Paris' . »

Les courriers qui annonçaient ces désastres, so suivant avec rapidité, arrivèrent à Louis XV au moment où, pendant qu'on achevait sans lui le siège de la ville de Fumes, il faisait une tournée d'inspection militaire dans les ports do la Manche, passant do Boulogne à Calais et à Dunkerque, L'émotion, comme on peut penser, fut grande autour de lui ; mais tous les témoignages s'accordent à reconnaître qu'il fut seul à ne pas la ressentir ou du moins h n'en rien

1. D'Arnelliy t. II, p. 549. — Les opérations militaires qui suivirent le passage du Rhin sont racontées en détail dans V Histoire de mon temps de Frédéric.

312 FRÉDÉRIC II ET LOllS XV

témoigner. Il était clair qu'il fallait, au plus tôt , détacher un corps de Tarmée royale pour venir en aide à TAlsace envahie, et fermer la porte de la Lorraine menacée, ce qui rendait nécessaire de 8Uspendi*e provisoirement en Flandre toute action offensive; mais rien n'eût été si simple que de confier ce détachement soit à Saxe, soit à Noailles, tandis que le roi serait resté avec Tautre partie de Tarmée pour veiller sur les résultats déjà acquis et attendre les événements. Ce fut, en effet, le plan proposé par Noailles, toujours inquiet de n'exposer à aucun hasard la majesté royale. Mais Louis XV ne voulut pas même entendre parler de cette disposition prudente. Dès qu un point du territoire français était entamé, il déclara hautement que c'était lui et lui seul qui voulait en chasser l'étranger. Dans les grands jours de périls, le corps d'élite qui portait le nom de la maison du roi devait figurer au premier rang et le roi ne laissait à personne Thonneur de le commander. « C'est le roi, écrit le ministre de Prusse, Chambrier, en apprenant à Frédéric cette généreuse décision, qui a voulu aller sur le Rhin, et, quand

il en a parlé au maréchal de Noaillcs pour la première fois, il lui a dit qu'il n'avait qu'à faire ce qu'il fallait pour exécuter son dessein, mais que son parti était pris. Le maréchal de Noailles en fut d'abord un peu fâché, tant parce que le roi avait pris cette résolution sans le consulter, que pour conserver ici, en y restant, la grande faveur qu'il y a, aussi bien que sa supériorité dans les opérations militaires et pour ne pas se mettre en contrariété de conseils et d'idées avec les maréchaux de Goigny et de Belle-Isle, qui voudront chacun se faire valoir tant qu'ils pourront, principalement le dernier, qui brûle d'impatience de remonter sur sa bête, et qui est le seul qui puisse tenir tète au maréchal de Noailles; aussi ce dernier devient-il jaloux facilement pour peu qu'il s'aperçoive que le premier est consulté * . ).

Si ces mauvais sentiments traversèrent un instant l'esprit de Noailles, on lui doit la justice de dire qu'il n'en laissa rien percer dans l'action, et qu'ils s'effacèrent rapidement de son âme : car, envoyé sur-le-champ, en avant, à Metz,

Page 1