‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 27 sur 39 · Chambrier à Frédéric, 23 juillet · texte numérisé non relu

Chambrier à Frédéric, 23 juillet

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pour préparer Tarrivéo du roi, de concert avec Belle-Isie (qui y commandait), il rendit tout do ftuitp et avec effusion hommage à l'excellence des mesures que, dans ces premiers moments de trouble, son collègue avait déjà prises, pour courir au plus pressé et arrêter à tout risque tes progrès de l'invasion, « Je dois juslicc, écrivait-il, ii M. le maréchal de Bclle-Isle, et je serais bien fAché de ne pas la rendre à qui elle est duc : il n'a négligé aucune des dispositions qu'on pouvait faire... Je n'entrerai point, ajoutait-il pourtant (en se hAtant de reprendre le ton qui convenait à un commandant supérieur) dans des détails, qui, pour le moment, peuvent rouler principalement sur MM. les maréchaux de Coigny et de Bcllc-Isie; car ils en rendent compte eux-mêmes directement et ce serait fatiguer Votre Majesté par d'inutiles répétitions. Mon intention, sire, si Votre Majesté l'approuve, comme je l'en supplie, est de laisser en général à leurs soins tous les détails, ce qui ne pourra que contribuer à entretenir la paix et l'union si nécessaires qu bien de son service et me donner en même temps plus de liberté et de facilité

pour ne m'occuper que de l'objet général et avoir par là le temps do réfléchir avec plus do naturel'. »

Noailles avait d'autant plus do mérite à faire valoir les services de ses rivaux, qu'il trouvait la situation plus mauvaise encore qu'on ne la lui avait dépeinte. Par l'ordre de Belle-Isle, quelques bataillons, confiés au duc d'Harcourt, avaient bien été immédiatement dirigés sur les défilés des Vosges pour en défendre l'entrée et tendre la main au maréchal do Coigny, qui promettait de se maintenir à Haguenau ; mais Coigny, après quelques jours d'arrêt, trouvant la situation de Haguenau faible et impossible à défendre, prit le parti de rétrograder encore et de se retirer sous le canon de Strasbourg.

Dès lors, les deux corps français étaient séparés, Coigny confiné dans un des coins extrêmes de l'Alsace, tandis que d'Harcourt restait complètement en lair, à la porte de la Lorraine, avec une force insuffisante pour résister mémo un jour à une attaque du prince Charles. D'un

t . Le maréchal de Noailles au roi, 29 juillet 1744. — Roussel, t. Il, p. 147-148.

moment à 1 autre, on s'attendait à voir le prince apparaître, et ses partisans, dans toutes les cités de la Lorraine, commençaient à se remuer. La terreur était telle dans la province que le roi Stanislas, qui la gouvernait, crut devoir quitter précipitamment son palais de Lunéville pour aller chercher lui-même un refuge à Metz, tandis que la reine sa femme prenait avec la mémo hâte le chemin de Versailles en emportant toutes ses pierreries. L'arrivée de Taraiée royale était donc urgente et il n'y avait pas un instant à perdre. Noailles ne dissimula pas au roi que, s'il persistait à venir lui-même, il fallait faire la campagne en vrai soldat, à grandes marches et léger de bagages, en laissant derrière lui Tappa* reil royal. — « Je dois prévenir Votre Majesté, lui disait-il, sur la nécessité de se débarrasser des gros équipages, sans quoi il deviendrait impossible de faire le mouvement que lobjet militaire exige, indépendamment de la difficulté de pourvoir aux subsistances dans les pays où votre armée pourra se porter et qui auront déjà été foulés par notre armée et par celle du prince Charles. »

LA MALADIE hV ROI 317

La lettre trouva Louis déjà en- roule, et, de Reims, il répondait sans s'émouvoir : c< J'ai bien de l'impatience d'être à Metz et de conférer avec vous, et avec M. de Belle-Isle, qui sait aussi bien que vous ma façon de penser. Je saurai me passer d'équipage, s'il le faut, l'épaule de mouton du lieutenant d'infanterie me nourrira facilement \ » De la même plume, il écrivait à l'empereur: « Monsieur mon frère et cousin, aussitôt que j'ai reçu la nouvelle que l'armée autrichienne avait surpris un passage sur le Rhin, je pris la résolution de m'y rendre en personne et je suis bien aise d'en faire part à Votre Majesté. Quelque espérance que j'eusse (le faire de plus grands progrès dans les Pays- Bas, je les sacrifie volontiers à ce que l'intérêt de la cause commune, et en particulier, celui (le Votre Majesté, exigent dans les circonstances présentes '. »

Il ne fallait pas moins que ce noble langage pour rendre un peu do cœur en Allemagne à

1. Le roi è Noailles, 31 juillet 1744. — Roussel, t. II, p. 174.

2. Le roi IL l'empereur, 16 juillet 1744. (Correspondance de Bavière. — Ministère des affaires étrangères.^

tous ceux qui 9 venant de nouveau de lier leur destinée à celle de la France, éprouvaient la cruelle surprise de la voir elle-même tout d'un coup retombée dans Textrème péril et menacée dans son existence. L'effroi était général: il semblait qu'une fois encore l'aide de Dieu, toujours invoquée par Marie-Thérèse, se déclarât miraculeusement en sa faveur. A Francfort, le pauvre empereur tremblait à la lettre de tous SCS membres, croyant à tout moment qu'une escouade autrichienne allait l'enlever dans sou palais. Ceux des confédérés de la nouvelle union qui n'avaient pas encore envoyé leur ratification hésitaient à donner leur dernière signature.

(( Le fanatisme de la maison d'Autriche reprend, écrivait Chavigny, le passage du Rhin menace de tout emporter, et les tièdes et les timides suivent le flot. » — Telle est pourtant, dans une heure critique, la puissance d'une résolution hardie, que l'annonce de l'arrivée du roi suffit à remonter tous les courages :

Louis XV, à son tour, apparut aussitôt comme le sauveur envoyé du ciel. — « Voilà qui change totalement les affaires, écrivait Blondel,

le bouleversemeat était en faveur de la reine de Hongrie et immanquable si la résolution eût été différée... Tous les sujets de Sa Majesté partageront la gloire qu'elle s'acquiert par toute l'Europe d'une démarche si grande et si généreuse... » — «Quel spectacle, ajoutait Chavigny, le roi donne à toute l'Allemagne! Je vous laisse à penser si je me complais dans toute la gloire qui l'environne * . »

Mais qu'allait faire et quallait penser Frédéric? C'était la question douteuse et toujours au fond pleine d'angoisse ; cai* l'attitude mystérieuse qu'il gardait encore, même depuis le traité conclu avec la France, autorisait au fond tous les soupçons. « Si ma chemise savait ce que je veux faire, disait-il à ceux qui l'interrogeaient sur le but de ses préparatifs, je l'arracherais à l'instant de mon corps. » Ce silence, si rigoureusement gardé quand le secret ne paraissait plus nécessaire, n'était-il pas une pré-

1. Blondel t Laportc du Tbeil, 26 juillet 1744. {Correspondance de Mayence.) — Chavigny à d'Argenson. {Correspondance de Bavière, 15 et 24 juillet 1744. — Ministère des affaires étrangères.)

caution prise poui* rester jusqu'à la dernière heure maître de changer ses résolutions? Et, devant le revirement de la fortune, n'allait-il pas se retourner lui-même ? L'imprévoyance de Coigny ne pouvait-elle pas servir à une défection nouvelle d'aussi bon prétexte que l'avaient été autrefois les fautes vraies ou prétendues du maréchal de Broglie? Au même moment, d'ailleurs, on apprenait que Tambassadeur de Louis XV à Saint-Pétersbourg, La Chétardie, s'étant fait^ par sa fatuité ot ses prétentions, une sotte querelle avec l'impératrice, venait de recevoir ses passeports, et l'on pouvait craindre que Frédéric, pour se dispenser d'agir, n'éprouvât ou ne feignît la crainte que, s'il prenait en ce moment trop ouvertement parti pour la France, le déplaisir de la princesse ne s'étendît jusqu*à lui \ On resta quelques jours dans cette incertitude partagée par Louis XV lui-

1. L'incident qui amena le renvoi du marquis de la Chétardie de Saint-Pétersbourg lui étant resté tout personnel et n'ayant pas eu de suite, je me dispense de le comprendre dans ce récit. On en trouvera tout le détail dans le piquant ouvrage de M. Albert Vandal, intitulé: Louis XV et Èlisa' ùeth de Russie.

mcmcy malgré les flatteries et les caresses dont les agents prussiens ne cessaient de le combler. Mais ce fut, à la surprise générale, la résolution contraire qui fut annoncée. Frédéric fit savoir que le péril urgent de son allié, loin de Tarrêter, le décidait h jeter le masque et que, devançant de quelques semaines Tépoque qu'il avait fixée pour son entrée en campagne, il se mettait immédiatement en mesure de faire, dès les premiers jours d'août, son apparition en Bohême. Tant de générosité était chez lui si peu coutumière, qu'elle trouva encore, au premier moment, quelques incrédules. « Mon cousin, écrivait Louis XV au cardinal de Tencin, je ne sais si on vous a mandé quelque chose du roi de Prusse: nous avons plus lieu d'être content de lui ; le passage du Rhin Ta déterminé à entrer en Bohême dès le 15 du mois prochain. A la fin de ce mois, nous en serons plus sûr *. »

Frédéric dans ses MémoireSj a donné plusieurs explications de cette détermination sou-

1. Le roi & Tencin, 26 juillet 1744. {Correspondance de Bavière, — Ministère des affaires étrangères.)

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daine, d abord la plus simple, colle dont il se fit honneur en la prenant : le désir de venir en aide à un allié en péril. Mais, comme si ce dévouement chevaleresque était le genre de mérite dont il tenait le moins à se parer aux yeux de la postérité, il en ajoute tout de suite une autre. Il eut, dit-il, la crainte que la France, épouvantée, ne se décidât à accepter les conditions do paix que T Angleterre, par l'intermédiaire de la Hollande, ne cessait de lui offrir et qu alors il ne se trouvât seul en face d'une armée autrichienne toute prèle et victorieuse, qui ne manquerait pas de se retourner contre lui et de le relancer en Silésie. La vérité qui perce dans ses correspondances, c'est que l'entrée du prince Charles en France, loin de contrarier ses desseins, entrait pleinement dans ses vues et les servait en quelque sorte à souhait : c'était la principale armée autrichienne qui s'éloignait de la frontière de Bohème et s'engageait de l'autre côté d'un grand fleuve dont le passage, toujours dangereux, lui rendait le retour difficile. Jamais occasion ne fut plus favorable pour le coup de surprise qu'il médi-

lait. Connaissant le prix du temps, il n'était pas homme à laisser échapper un instant si propice pour attendre le complément de quelques préparatifs qui pouvaient encore lui manquer. S'il eût hésité, d'ailleurs, à hâter ses mouvements, la résolution de Louis XV, cette fois encore, entraînait la sienne. Ce qu'il avait toujours craint, n'était-ce pas que la France, se contentant de faire ses propres affaires dans les Pays-Bas, ne lui laissât porter à lui seul le poids de la guerre en Allemagne? Ce qu'il avait toujours réclamé, n'était-ce pas que le gros de l'armée française fût porté vers la frontière allemande, de manière à être entraîné à la franchir à un jour donné pour la suite des opérations militaires? Mais que cette armée arrivât là où il la désirait, commandée par le roi lui-même, c'était un idéal que, dans ses vœux les plus ambitieux, il n'avait jamais rêvé. Il obtenait ainsi au centuple le gage qu'il avait toujours demandé de l'énergie et de la fidélité de la France. Ce n'était pas, en réalité, Frédéric qui allait à Louis XV, c'était Louis XV qui venait à Frédéric.

Aussi son parti fut pris sur-le-champ, et, quand Podewils, qui ne s'attendait à rien de pareil, qui ne connaissait pas même le texte du traité français, essaya quelques objections embarrassées, jamais Tinfortuné conseiller n'avait été si malmené. « Étes-vous sûr, disait le timide ministre, de la sincérité de la France et de la fermeté de la Russie? Et si Tun ou lautre vous manque. Votre Majesté peut s* embourber tellement, qu'il pourrait lui on coûter même ses États héréditaires. Pour sauver Tempereur qui se noie, faut-il vous mettre à IVau vousmême? » Le roi ne lui répondit qu'en lui remettant le projet de maijifeste qui devait précéder son entrée en Bohême, et en lui enjoignant de le tenir prêt pour l'impression.

« C'était un de ces cas, dit-il dans V Histoire de mon tempSy où il faut savoir se décider, et où le parti le plus dangereux qu'on peut prendre est de n'en prendre aucun *. »

Mais, en faisant connaître à Louis XV et au maréchal de Noailles cette résolution décisive,

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